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Les migrant.e.s à C’est comme ça Land Stalingrad 2, évacuation numéro 27 (mercredi 30 mars 2016)

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Faudra qu’on arrive à se mettre d’accord entre nous.
 Cela signifiera notamment comme toujours quand on est soucieux d’égalité, prendre en charge les revendications, les attentes et les désirs des plus faibles d’entre nous. 
C’est mieux que de s’accorder sur un soi-disant « minimum commun » qui ne satisfait personne.
Plus on fera des compromis entre nous, moins on aura à en faire avec ceux d’au-dessus.
 Si on y arrive, on pourra Vraiment leur faire peur.
Si on y arrive, on aura une Réelle chance de ne pas perdre.
 Si on y arrive, on aura une chance de Changer un paquet de choses.
Comme flinguer c’est pas possible land. 
C’est tout le mal que je nous souhaite.
« Ne dites jamais : “c’est naturel” afin que rien ne passe pour immuable. » Bertolt Brecht

Houssam pour La Chapelle Debout !

Chaque évacuation est différente des autres.

N’en déplaise aux gouvernants, chaque migrant.e a un nom, une histoire et des rêves. Comme nous : subjectivement.
Tous et toutes ont des droits. Comme nous : théoriquement.
 Ces derniers mois, ceux-ci sont très souvent - voire systématiquement - violés, piétinés, niés par cette démocrature socialiste aux reflets chaque jour un peu plus bruns.
Comme nous, en vrai, mais en pire. 
« Racisme », « Etat d’urgence », « austérité », « communication » et « gestion absurde » sont des mots qui qualifient les politiques actuelles de ceux qui prétendent nous gouverner.

Les mots de ceux qui prétendent être nos maîtres. Ces derniers camouflent leurs agissements derrière d’autres mots dont ils truffent leurs discours : « nécessité », « accueil », « dignité », « autorité », « devoir », « sécurité ».


Parmi les vies concernées par l’événement de ce matin, il pourrait y avoir celle de Omar, demandeur d’asile soudanais âgé de 20 ans, hospitalisé en urgence hier soir à minuit.
 Il était fiévreux, en crise de tachycardie et avait des douleurs abdominales depuis 10 jours.
Hépatite, tuberculose ? On ne sait pas.
Il y a déjà eu des cas dans la rue.

Après 21 jours de campement sur le même lieu, Médecins du Monde devait, paraît-il, passer jeudi. Ils n’auront pas à le faire.
Suite à une mobilisation, des toilettes ont été installées il y a 6 jours. Les toilettes, c’est un signe d’évacuation imminente. Elles ne sont pas là pour soulager la personne ou pour éviter que les rues sentent la pisse mais pour être là à l’arrivée des journalistes.

Omar était en France depuis 15 jours.
Lorsqu’on l’a accompagné à Lariboisière, on savait qu’il lui faudrait un papier pour espérer trouver une solution. Une feuille de l’hosto qui éventuellement lui permettrait de ne pas être à la rue à sa sortie de l’hôpital.
Une preuve qui aiderait à ce qu’une place lui soit gardée si l’évacuation avait lieu pendant son hospitalisation.

Pourquoi c’est à nous de nous occuper de ça ?

On ne s’est pas trompé, l’évacuation avait bien lieu ce matin. 5 heures plus tard.
 Cette fois-ci on savait avant.
Il y avait eu des fuites de centres d’hébergements via les migrant.e.s qui appellent parce qu’on leur a dit qu’il allait falloir se serrer.
 On savait via les travailleurs et travailleuses de l’asile ou des syndicats qui estiment que c’est pas humain cette façon de traiter des gens, nos égaux.
 Des gens qui, même si c’est la 27e évacuation, estiment, envers et contre tout ce que peuvent raconter le premier ministre et le FN et en dépit de tous les silences partout ou presque à gauche, qu’ainsi que le disent les migrant.e.s dans une Europe qui s’ensauvage chaque jour un peu plus : « nous ne sommes pas des animaux ».

C’est sans doute parce qu’on savait que le quartier a été bouclé si tôt, à 5h45, et si largement.

Double cordon de bleus bien gras, au moins 40 voitures ou camions de flics et une centaine de CRS au moins.
La station Stalingrad est fermée pour tout le monde, elle est zappée si vous prenez le métro et même les élèves qui se rendent à l’école sont priés de faire le tour. 
Le dispositif répressif s’étend sur 500 mètres et il est large de 200 mètres au moins.
Les rues adjacentes au boulevard sont elles aussi bouclées.

On peut appeler cette zone « C’est comme ça land ». Un parc d’attraction pour hommes en bleus, où le moindre poulet est tout-puissant.
Tout ou presque lui est permis et rien de ce qu’il n’autorise pas explicitement n’est autorisé.
Toutes les interactions que vous aurez avec eux passeront ou se termineront par « c’est comme ça ».

Tout à l’heure, devant la Mairie, Hossama a dit : « j’ai fui la guerre et l’armée.
Pourquoi y a-t-il autant de police ici ? Qu’est ce qu’on a fait ? »
C’est vrai qu’il y a de quoi se poser la question.

À cause de la grande roue du parc d’attraction, beaucoup de demandeurs/demandeuses d’asile sont coincés à l’extérieur de la nasse policière dans laquelle il faut être pour avoir accès à une des « propositions » d’hébergement de la préfecture.
Tous et toutes disent la même chose depuis 10 mois : « Je dormais là mais je suis allé aux toilettes et ils ont refermé derrière moi. Je ne peux pas revenir. »
« Mes affaires sont encore là-bas, je te jure. Je suis allé acheter du lait... »
Un jeune afghan était parti chez un ami pour aller se raser ... Il n’aurait pas du. Il est mineur, il restera à la rue.
 Dans son communiqué repris sans broncher par tout les médias ou presque, la Préfecture affirme qu’elle a « mis à l’abri 985 personnes ».

Tant pis si les chiffres sont faux. Il n’y avait pas 985 personnes à Stalingrad.
Tant pis pour les gens partis pour et de Versailles parce que, nous ont-ils dit, « les chambres étaient dégueulasses » ou que 20 personnes sont reparties de Champagne-sur-Seine
Tant pis si certains qu’on a appelés disent être hébergés par le 115 ce qui signifie qu’ils seront probablement à la rue dans 2 jours.
Ce soir, c’est encore à nous d’expliquer à des gars paumés dans le 18e qu’ils ne pourront plus rentrer dans le centre où ils dorment à partir de 22h...

À l’avant-dernière évacuation du campement de Stalingrad, il y a 23 jours, ils ont envoyé une trentaine de gars dont Ibrahim près de la frontière espagnole. Pareil pour Évreux, qu’une dizaine de personnes ont quitté parce qu’ils aiment bien avoir à manger et pouvoir prendre une douche lorsqu’ils sont « mis à l’abri ».
Sans leur donner à manger pendant le trajet. Là, Shérif m’a raconté qu’ils n’avaient aucune aide sur place pour leur papiers.
Tous sont donc revenus dormir à Stalingrad après s’être débrouillés pour prendre le train.

Une partie d’entre eux été ré « évacué » aujourd’hui.
Ils seront donc comptés deux fois dans les chiffres officiels.

« Je ne crois jamais une statistique à moins de l’avoir moi-même falsifiée », disait Winston Churchill.

Sur le mot évacuation, j’ai déjà dit ce que j’en pensais.

Pourrir leur vie, histoire qu’ils ne restent pas en France. C’est ça le plan.
Si on peut aussi criminaliser la solidarité de militants, de citoyens, de voisins, histoire de s’en prémunir pour d’autres occasions, c’est du bonus..


Ce camp de rue s’était installé le 8 mars dernier au soir grâce à la détermination des migrants fatigués de la répression policière et du fait du courage de femmes exilées qui s’était postées devant eux avec leurs poussettes pour les protéger d’une charge imminente.

Nous avions fait une chaîne, résisté et, petit à petit, jour aprés jour, desserré l’étau policier.
Il y avait eu des blessés et notamment une personne solidaire toujours à l’hôpital, le bras cassé.
À Stalingrad, c’est un migrant afghan qui avait eu le bras cassé lors de la dernière évacuation.


Ce matin, la presse aussi a soigneusement été triée sur le volet. C’est mieux pour pouvoir « communiquer » en paix. Mr Yann Drouet dir’cab du préfet de Police m’a reconnu.
Le billet où je rapportais simplement ses mots sur les Rroms ne lui a pas plu.
Il a donc mandaté quelques sbires pour me ressortir fissa.
Ces gens là n’aiment pas trop qu’on rende public ce qu’ils font ou disent dans l’opacité de leurs cabinets.
Il fallait que tout soit clean pour qu’il puisse faire tranquillement ses 8 secondes sur RTL.

On avait réussi a rentrer en négociant âprement avec une GO du parc d’attraction. « C’est comme ça » avait souffert d’une exception comme on parlait d’Omar et on avait ainsi pu rentrer dans la nasse.
Il n’y aura rien pour lui puisque grâce à Yann Drouet on n’arrivera jamais à avoir accès aux assos sur le site.

Si cette 27e évacuation en 10 mois est singulière, il y a certaines choses qui ne changent pas. La permanence, c’est le structurel.

Une évacuation, surtout de cette ampleur, est marquée par l’empire du contrôle au faciès.
Ce matin, derrière les cordons, les policiers, les CRS sur-armés et marchant le doigt sur la gâchette, il était assez facile de voir qui pouvait passer ou non .

Même si ont est tous et toutes « français », « égaux », « républicains », « Charlie » ou que sais-je encore, il y a des endroits où il vaut mieux être blanc, vieux voire même femme.
Vous êtes un homme, jeune et noir ? « Pas possible »

Le racisme a été complété par l’absurdité du dispositif quand un type de l’OFII n’a pas pu rentrer faire son boulot. Même en montrant sa carte professionnelle. Il est noir…
Hassib, Érythréen, passe deux cordons en courant vers les bus.
Il se fait choper au troisième après une partie de zig zag et on le ramène à nos côtés sous les applaudissements des migrant.e.s et des personnes solidaires.
Les CRS, vexés de ne pas courir aussi vite que lui même sans tout leur attirail, nous pousseront encore un peu plus loin de la zone où les cars défilent.

Une personne solidaire est victime d’attouchements par un policier qui la pelote en même temps qu’il la pousse.
On a tout de même réussi à distribuer quelques numéros en cas d’urgence et aussi pour suivre les personnes et se renseigner sur la situation dans les centres.
Peut-être que ça permettra de prévenir une rafle ou de se mobiliser si on cherche à expulser quelqu’un comme en ce moment Khalil.
 Ce Tunisien est actuellement en Centre de Rétention Administrative depuis deux semaines.

On a aussi pu récupérer des couvertures et autres sacs de couchage qui en ce moment sont stockés en prétextant un déménagement (faut pas dire que c’est pour des exilé.e.s sinon ce ne serait pas possible) qu’on lave avec nos sous et qui n’iront pas à la benne.

À l’issue de l’évacuation, il y a entre 80 et 100 personnes sur le carreau réparties dans tout le quartier.
On part donc avec une cinquantaine en manifestation pour se rassembler devant la mairie du Xe où, paraît-il, on est pour l’accueil des réfugiés.
Devant la mairie : des CRS, un commissaire qu’on a vu plus souvent ces derniers temps que beaucoup de nos amis les plus proches et un peu de pluie en guise de comité d’accueil.
Le dir’cab finit par sortir, la directrice générale des services aussi, pour demander une délégation puis ils rentrent, seuls

La délégation se monte sur des bases linguistiques.
Mamadou ivoirien et francophone, Abdallah, soudanais et arabophone et Jan afghan et pachtophone.
Le dir’cab refusera finalement de leur parler, expliquant qu’il ne souhaite parler qu’à des personnes solidaires.
C’est toujours plus simple de nous accuser ensuite de manipuler les migrant.e.s si on ne leur laisse pas la parole.
Le dir’cab refusera également d’ouvrir un gymnase ou un lieu pour protéger les gens du froid, de la police et de la pluie.

Au café face à la mairie, 4 femmes érythréennes attendent. Pour elles non plus, il n’y a rien.
Elles apprennent quelques mots de Français mais parlent tigrinya et amharique et sont étonnées quand on leur explique ce qui se passe.
 Il y en a une qui vient de Calais, finalement elle veut rester ici.
 « Il fait moins froid ici mais on est toujours dehors » dit-elle. « Pourquoi ils disent qu’ils sont pas racistes si c’est pour nous traiter comme ça ? »

Calais, où les neufs exilés iraniens qui étaient en grève de la faim après s’être cousu les lèvres ont décidé vendredi dernier de recommencer à manger. Les seize jours de grève de la faim leur ont permis de rencontrer cinq fois un représentant du gouvernement, des représentants du HCR et du Défenseur des Droits. Des engagements et des promesses vagues aux regards de leur demandes :

  • un changement fondamental de l’approche politique et sociale du traitement des réfugiés en France.
  • la fin de la destruction violente et illégale des habitations dans La Jungle sans alternative réelle, humaine et adéquate offerte pour héberger et protéger les réfugiés.
  • la fin des violences policières et fascistes.

Mais, selon eux des avancées.

Calais, où un squat a été ouvert par des migrant.e.s et des personnes solidaires dans un ancien centre d’hébergement d’urgence. Elles passeront en procès vendredi prochain. En attendant, deux hommes de nationalité étrangère ont reçu une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF). La préfecture se justifie en disant que comme ils sont poursuivis, c’est la preuve qu’ils sont coupables d’un trouble à l’ordre public.
Voilà pour la présomption d’innocence appliquée aux sans papiers.

Finalement, on se sépare en s’étant donné un point de rendez vous.
 Les visages sont fatigués mais moins tristes qu’à d’autres moments.
Les prises de parole devant la mairie ont aidé tout le monde à se rendre compte qu’il y avait un combat commun à mener par delà les différences de langues et de nationalités. Les uns apprennent aux autres des slogans dans leurs langues respectives.
Il y a la colère pleine de promesses : « On ne dira plus merci à la mairie qui refuse même de nous parler. On les forcera à voir que nous sommes des humains » a dit un jeune Éthiopien.

Voilà qui peut être aidera à limiter les bagarres et les incompréhensions de ces dernières semaines.
 Des grilles sont en train d’être posées à Stalingrad par « la propreté de Paris » pour éviter que « ça » recommence.

La Chapelle, Stalingrad, Austerlitz.
À ce rythme, bientôt, c’est tout le métro aérien qui sera zébré de cages vides.
Paris devient tout doucement un zoo urbain désaffecté. 
De l’art contemporain dans un quartier populaire, sauce Hidalgo.
Tout ceci s’est passé ce matin. Ce mercredi 30 mars 2016 à Paris.
Cet après-midi, des gens appellent pour demander des nouvelles d’Omar, qui n’a pas de téléphone portable. On leur explique qu’il passera à Beaujon en début de soirée pour qu’on examine son foie.

Depuis hier midi, 350 travailleurs sans papiers occupent le 13ème étage du siège de la Direction Générale du Travail.

Demain, il y aura une manif contre la loi réactionnaire El Khomri et bien d’autres choses.
A l’issue de cette manif beaucoup participants ne rentreront pas chez eux.
Ils s’installeront sur une place parisienne où des migrant.e.s vécurent il y a peu de temps.
Comme eux, ils essaieront de s’organiser entre eux et avec toutes celles et ceux qui viendront.
Ils s’installeront sur une place où des manifs pour Calais, pour la liberté de circulation et d’installation et le fait que tout le monde puisse avoir un toit et des papiers sont parties ou sont arrivées.
Là, demain, ils essaieront de se rencontrer.
Pour parler démocratie, multinationales, de comment résister à l’extrême-droite, pour dénoncer des guerres ou réfléchir au pays et au monde qu’ils souhaitent inventer ensemble.


Après tout, les exilé.e.s fuient notamment les guerres de nos gouvernements et l’horreur économique de nos multinationales.
Le fait est qu’à l’agenda des extrême-droites européennes il y a au top des priorités : la lutte contre les méchants « réfugiés économiques » pour ce qui est des nouveaux arrivants et « la menace musulmane » pour nier l’égalité des droits à des personnes déjà installées ici.
Après tout, être migrant à Paris c’est lutter contre l’État d’urgence.
 Quand on y pense, la loi Travail a pour ambition de simplement rapprocher (un peu) le sort du travailleur français de celui d’un sans-papier.
Il faut donc espérer qu’on arrive à se rejoindre. À converger.

La seule vraie différence, c’est entre « celles et ceux d’en haut » et « celles et ceux d’en bas ».
 Pas entre ceux qui sont « dedans » et ceux qui viennent de ce qui serait « le dehors ». 
Y’a pas de « dehors » à l’Humanité.
Même si on en doute quand on voit comment on nous traite parfois.

Faudra qu’on arrive à se mettre d’accord entre nous.
 Cela signifiera notamment comme toujours quand on est soucieux d’égalité, prendre en charge les revendications, les attentes et les désirs des plus faibles d’entre nous. 
C’est mieux que de s’accorder sur un soi-disant « minimum commun » qui ne satisfait personne.
Plus on fera des compromis entre nous, moins on aura à en faire avec ceux d’au-dessus.
 Si on y arrive, on pourra Vraiment leur faire peur.
Si on y arrive, on aura une Réelle chance de ne pas perdre.
 Si on y arrive, on aura une chance de Changer un paquet de choses.
Comme flinguer c’est pas possible land. 
C’est tout le mal que je nous souhaite.

« Ne dites jamais : “c’est naturel” afin que rien ne passe pour immuable. » Bertolt Brecht

Actualisation

Jeudi 31 mars, nous avons appris vers 2h du matin qu’une rafle avait eu lieu à La Chapelle la veille à 11h du matin.
L’info nous est parvenue grâce à Hikmat, un jeune afghan qui, suite à l’évacuation de mercredi, s’était retrouvé dans une église à 2h de Paris avec 6 autres demandeurs d’asile.
En l’absence de prise en charge, et après avoir attendu en vain, ils avaient décidé de repartir. Le lendemain à La Chapelle, la police est venue à 11h pour les embarquer pour un « controle d’identité ».
Ils et elles étaient 30. Du commissariat de Marcadet-Poissonniers ils ont été transférés à celui de la rue de Clignancourt. Si Hikmat à pu sortir avec son récépissé de demande d’asile au bout de 4h, nous n’avons pas, ce 1er avril à midi, de nouvelles des autres.
La présence d’un mineur parmi eux a été confirmée. A 16h, nous apprenons que 11 sont en centre de rétention à Vincennes

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