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En passant…

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Tandis que, place de la République, la démocratie semble reprendre ses droits, à l’Assemblée nationale on continue, dans ce même élan que celui qui nous a poussés dans la rue, de détricoter ce qu’il reste d’égalité dans l’organisme politique.

Antoine Perrot - « Dessin 24/01/13 »

Jeudi 31 mars, alors que les manifestants contre la loi El Khomri paraissaient toujours plus nombreux partout en France, était votée à l’Assemblée une loi visant à réduire l’égalité du temps de parole des candidats à la présidentielle, ramenant celle-ci de cinq à deux semaines avant le premier tour. Les trois premières se trouvent désormais soumises, en terme de temps de parole dans les médias, à un principe d’équité. Dans le même temps, la période pendant laquelle les candidats sont tenus de rapporter leurs recettes et leurs dépenses électorales dans leur compte de campagne passe d’un an à six mois (au bénéfice des grands partis qui disposent de fait des ressources nécessaires pour faire campagne avant cette période), et la publication de la liste des parrainages devient obligatoire (tandis qu’un extrait seulement suffisait jusqu’ici), au risque que certains maires subissent des pressions de la part des partis auxquels ils sont rattachés [1].

Votée en passant, dans la foulée de propositions de lois plus révoltantes les unes que les autres (de la déchéance de la nationalité à la loi du travail, pour ne citer qu’elles), celle-ci ne fait que confirmer encore — au cas où le jeu subtil du gouvernement nous aurait échappé — la stratégie de Hollande et de ses camarades, qu’on pourrait étendre sur ce point au moins jusqu’à son adversaire supposé, Les Républicains. À savoir, réduire à terme le champ politique au bipartisme, et l’alternative aux partis qui ont accepté de se soumettre aux mêmes règles : celles du libéralisme et de l’européisme notamment.

Votée en passant, donc, sans prendre le temps d’en débattre, à quoi bon ? Et avec qui ? Pour rappel, la loi constitue une réponse heureuse à l’imperium qu’avaient formulé de concert les grandes figures des grands médias, comme le rappelle un article du Monde diplomatique [2] : Jean-Michel Apathie critiquant ces « candidats inutiles » qui ne seront jamais élus au regard de leurs résultats faibles, Patrick Cohen fustigeant l’« interminable brouhaha démocratique » ou Arlette Chabot jugeant même que « tout cela [l’égalité de temps de parole imposée jusqu’ici] est antidémocratique ! ». Bref, il fallait intervenir : c’est chose faite !

Des voix sourdes

Beaucoup de choses se disent à travers ces remarques et à travers l’écho intéressé qu’elles produisent à l’Assemblée, à commencer par le sort réservé à ceux qui ont peu de poids, à ces minorités que la vie politique tient dans ses marges : vous n’importez pas, ou trop peu pour être considérés à l’égal de ceux qui gouvernent aux plus hautes instances de la République. Mais également le problème qu’ont nos élites avec la distribution de la parole et le temps que l’on consacre, dans ces mêmes grands médias, aux voix des marges, à la pensée qui rompt avec le communément admis — pour le meilleur et pour le pire, certes : vous êtes inaudibles, vos propos sont insensés. Enfin, ce qui se dit ici, c’est peut-être une certaine représentation de la démocratie : la démocratie, c’est le compromis et l’unité à l’horizon du débat et des divergences. Il faut finir par s’entendre, selon les règles que nous avons décidé : parler le même langage. Or une telle définition ne va pas de soi, et il n’est pas même dit qu’elle soit pertinente. N’est-on pas en droit d’entendre par démocratie, l’endroit où la dissonance ne cesse jamais, où le débat n’est jamais clos et où le compromis, s’il peut exister, n’est jamais qu’une exception ?

Équité contre égalité : la messe est dite !

Troquer l’égalité contre l’équité, c’est sonner le glas de la démocratie. En témoignent déjà les Anciens, Platon et Aristote en tête, qui voyaient dans la démocratie le danger d’un éclatement de la cité, favorisant alors des modèles aristocratiques [3] à la première. Ainsi l’équité consiste-t-elle en une distribution des biens et du pouvoir selon le rang et les capacités de chacun — avec ce problème de l’évaluation de ces capacités : par qui et comment ? Déjà la déchéance de la nationalité, réservée aux bi-nationaux, reposait sur ce principe : la remise en cause du droit commun, c’est-à-dire des mêmes droits pour tous, indistinctement. On en trouve désormais l’expression à l’occasion même des élections : certains ont davantage de légitimité à s’exprimer que d’autres. Légitimité fondée, en partie au moins, sur des sondages, dont on connaît les mécanismes, les artisans et les commanditaires. Il ne fait aucun doute qu’une pareille option vise à favoriser un lissage du paysage politique, à l’occasion d’un jeu sournois : la parole se mérite, elle n’est pas donnée, elle se conquiert et moins vous en avez, moins on vous donne de chance de l’avoir. Soyez compétitifs ! Le but d’une élection ne pouvant être que de gagner, pourquoi perdre son temps avec ceux qui portent la parole d’individus et d’idées (extra-)minoritaires ?

Entendons-nous bien : non pas que le système présidentiel de la cinquième République soit un modèle qu’il faille défendre en soi. Peut-être même pourrait-on voir et se réjouir, avec cette loi, des nouveaux symptômes d’une agonie. Mais l’entailler ainsi, c’est rajouter à la peine qu’il inflige. C’est abandonner un peu plus (encore !), sans s’assurer pour autant que le paradigme politique ne change de si tôt.

Ce que moderniser veut dire

Le Parti socialiste, à l’origine de cette proposition de loi, prétend moderniser les règles de temps de parole : que veut dire « moderniser » ici ? Pas peu de chose ! Moderniser traduit un impératif de clarté et de simplicité (comme ce fameux code du travail que la loi El Khomri voudrait « moderniser »). Mais encore ? Simplifier, c’est rendre plus facile. Rendre plus facile, pourquoi et pour qui ? Parce que les grands médias d’abord semblent en prise avec la complexité que représente la distribution égale de la parole à des candidats nombreux (plus d’une dizaine aux élections de 2012) : « Les chronos du pluralisme me tapent sur les nerfs, confie Pascale Clark. J’en fais des cauchemars la nuit. À partir du 9 avril, ce sera pire encore : égalité totale ! » [4]. Toutefois, cette complexité n’est que technique et ne paraît pas insurmontable. En un sens, l’impératif de l’égalité stricte semble relativement simple à respecter et mettre en place. Quelle autre raison ? Celle, plus essentielle, que ces mêmes journalistes partagent avec les hommes politiques qui ont soutenu ce projet de loi : la parole de certains candidats ne vaut pas celle d’autres. À en croire Éric Ciotti, elle n’est qu’une farce [5] ! Autrement dit, ce qui est aux marges du discours politique dominant, c’est-à-dire ce qui ne s’accorde pas avec les termes, les problématiques et les grands thèmes posés par les grands partis puis repris dans les grands médias, est au mieux sans intérêt, au pire une farce, un obstacle au bon déroulement du jeu démocratique. Ou encore, le critère du bon déroulement d’une élection démocratique, c’est la norme qui se reflète dans la politique menée par les deux partis qui partagent le pouvoir depuis plusieurs décennies. C’est la convergence raisonnable, où la différence n’a droit au chapitre qu’à condition de se plier à cette rationalité sans pareille ni contrepartie qu’est le modèle libéral capitaliste.

Résumons : rendre plus facile pourquoi et pour qui ? Pour réduire et peut-être faire cesser les dissonances et ce faisant, ne laisser entendre que la voix de ceux dont le discours s’accorde avec la petite musique moderne : les grands candidats qui voudraient incarner à eux seuls l’alternative gauche-droite, soit l’équipe A et l’équipe B du capitalisme [6]. Bref, ceux que le temps de parole égal pour tous dérange.

Notes

[1Pour plus de détails, voir notamment lemonde.fr ici ou ici.

[2Cf. « Les médias contre l’égalité », Le Monde diplomatique, mai 2012.

[3C’est-à-dire, littéralement, le pouvoir aux meilleurs, aux plus aptes.

[4Voir la note (2).

[5Ainsi déclare-t-il : « La présidentielle ce n’est pas : je passe à la télé pour dire bonjour à mon fils ou à ma mère, c’est gérer la France » (franceinfo.fr).

[6Pour reprendre l’expression heureuse de Pierre Zaoui.

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