Vacarme 75 / Courage

courage en cauchemars

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Il y a des histoires de vie si cauchemardesques qu’il est parfois nécessaire d’en passer par les cauchemars qu’elles occasionnent, pour chercher à les raconter. L’auteure s’appuie ici à la force avec laquelle la vie et l’inconscient se tressent pour chercher à se désengluer de l’insupportable et sa répétition, à se déplacer, dans l’espoir de jours et de nuits plus paisibles, plus justes.

cauchemar 1

Mon père m’emmène dans un bar. J’ai trois ans. Il est en pyjama, blanc à carreaux bruns. Il commande une bière puis on va à l’arrière du bar, dans une pièce toute blanche, avec des hommes en blouses, blanches aussi, qui travaillent comme des laborantins devant des ordinateurs. Il me laisse sous leur surveillance parce que les bars c’est pas pour les petites filles, et retourne à sa bière.

Il ferme la porte. La lumière blanche s’éteint. Dans la pièce plongée dans le noir, les laborantins muets se transforment en monstres tentaculaires et multicolores poilus. Panique. J’appelle mon père qui débarque aussitôt. Dès qu’il ouvre la porte, la pièce et ses occupants retrouvent leur aspect précédent, aseptisé et inoffensif.

Mon père repart. Rebelote. Je le rappelle. Même histoire. Et ainsi de suite.

De la difficulté de faire prendre conscience aux gens de la monstruosité des autres, à cause des apparences.

scène de vie 1

J’ai 21 ans. Le téléphone sonne. C’est Estelle.

— Je crois qu’il m’a violée.
— Ah bon mais pourquoi ? T’es sûre ?
— En me réveillant je n’ai pas retrouvé mon tampon. Alors Franck m’a dit qu’on avait couché ensemble, mais moi la dernière chose dont je me souvienne c’est que je pensais non.
— Mais tu lui as dit ? Si tu dis pas non, il peut pas savoir que c’est non, donc il a pas dû faire exprès et ne voulait pas te faire de mal.

De la difficulté à reconnaître un monstre à cause des apparences, surtout quand c’est un ami que tout le monde adore.

cauchemar 2

J’ai 17 ans. Je marche dans la rue, la nuit devant l’Église Saint Paul, entourée de mes deux parents. Un homme arrive face à nous, il m’attrape et m’emporte. J’ai le bassin à hauteur de son visage, je sens le vent, je sens qu’il n’y a rien à faire. Il va me séquestrer et me violer comme l’a fait Dutroux. Mes parents n’y peuvent rien.

Mon destin de femme est-il d’être victime, à un moment où un autre, d’un agresseur sexuel. Selon le mythe, un inconnu surgira au détour d’une ruelle sombre.

scène de vie 2

J’ai 24 ans et mes études féministes sont passées par là. Nous voilà rassemblés dans un petit studio parisien refait à neuf. Une belle crémaillère. On boit, on discute, entre amis et famille du propriétaire. Un mec que je ne connais pas apprécie bien Estelle. Accoudé à l’évier de la cuisine américaine, il ne la lâche pas, jusqu’à l’embrasser. Ses yeux à elle brillent d’alcool. Elle lui sourit, puis grimace, dès qu’il regarde ailleurs. Cherche une issue, puis l’embrasse.

C’est compliqué. Je demande autour de moi : on fait quelque chose ? Elle a un copain, on devrait intervenir non ? « Non laisse tomber, c’est normal, c’est Estelle, elle est comme ça » me répond Gaspard. Personne ne bouge. Il va l’entraîner dans la salle de bain. Le proprio intervient. « Ah non ! Pas dans la salle de bain ! »

La salle de bain est sauve.

Je pars avec Estelle. Dans l’ascenseur, le mec essaye de récupérer son 06.

Je dis non.

« Mais il m’aime bien ! »

Je dis non.

Au pied de l’immeuble, elle s’effondre en larme et en alcool. Un homme s’arrête. « Vous voulez que j’appelle les pompiers ?

— Non, ça va aller merci. »

Les pompiers, elle les a appelés il y a deux jours pour défoncer la porte d’entrée de l’appartement de sa mère et la sauver d’une tentative de suicide.

On ne voit que ce qu’on croit et on est souvent porté à croire ce qui nous arrange, nous et notre confort.

scène de vie 3

J’ai 28 ans. Nouvelle soirée. Même groupe d’amis. Conversation :

Gaspard : — t’as vu cette histoire du mec qui a enlevé une femme, l’a trimbalée dans son coffre pour la séquestrer et tout...
Franck : — ouais
Gaspard : — le mec mérite de croupir en prison. C’est pas un viol normal, quoi.
Franck : — ouais ça, ça arrive...

Le dialogue atterrit dans mes oreilles par mon amie Chloé. Elle est choquée. Évidemment par les propos, mais surtout par celui qui les tient. Franck.

— Mon mec a regretté de ne pas lui avoir mis son poing dans la gueule.
— Pourquoi ?
— À cause de ce qu’il m’a fait.
—  ?

À l’époque, elle n’était pas dans la meilleure période de sa vie. Drogues, alcools, fêtes, vie borderline. Un soir, elle prend des somnifères devant Franck et lui seul. Beaucoup, puis de la vodka avec tout le monde, et tombe de sommeil sur la table. Il la raccompagne. Le lendemain, il demande à un de ses amis d’acheter une pilule du lendemain, au cas où... C’est comme ça qu’elle l’apprend. Après ça elle s’est coupée du groupe.

La rage afflue. La première histoire refait surface. C’était le même.

Puis la honte remonte aux joues. J’étais présente cette nuit-là, à côté. Je ne me suis doutée de rien, ni avant, ni pendant, ni après. Du bruit, certes. Je m’étais bouché les oreilles en me disant que je ne voulais pas partager leur intimité. Mais ce bruit, en fait, c’était autre chose.

Il y aurait donc un seuil nécessaire à la prise de conscience.

cauchemar 3

Soirée entre amis. IL est là. Où que j’aille. Impossible de lui échapper : il me heurte inlassablement, comme un culbuto muet. Personne ne remarque rien. J’arrive pas à me défendre. Sueurs froides.

Insistance de la répétition.

scène de vie 4

Je raconte l’histoire que je viens d’apprendre. Juste les faits. On me répond, « mais c’est grave ce que tu racontes, on parle de viol là ». Mon interlocuteur a dit le mot que je n’osais pas prononcer. Ça veut dire que je suis pas folle, que je n’exagère pas. Le Collectif féministe contre le viol, appelé dans la foulée, confirme. Oui, vos amies ont été victime de viol, ça s’appelle un viol par surprise. Quand quelqu’un n’est pas en état de consentir c’est un viol, c’est la loi qui le dit. Elles avaient bu ? Ça ne change rien. Il avait bu ? C’est une circonstance aggravante. Je ne suis pas folle et elles non plus. La loi est avec nous.

Maintenant : ne plus douter. Ce non-doute est une pratique philosophique beaucoup plus éprouvante que le doute cartésien. Il faut le réactiver régulièrement et ce, sans le luxe d’un poêle bien chaud ou d’un deus ex machina. Répéter : je te crois, il n’avait pas le droit de faire ça, je suis là pour t’aider.

Je vais voir Estelle, mon amie qui m’avait passé le coup de fil lors duquel j’aurais dû prononcer cette formule magique. Je prends des pincettes, fais des détours, puis reviens à son coup de fil, m’excuse.

Elle : — Ça veut dire que je suis pas si nulle ?

Le courage de mettre les mots sur les choses.

cauchemar 4

On est tous ensemble. Il est toujours là, muet. Il se passe quelque chose, j’ai peut-être fait un truc, mais je ne m’en souviens pas. Le groupe se scinde, ils sont tous de son côté. Je sens que tout est de ma faute et l’angoisse monte.

Pour la survie d’un groupe, celui qui parle a plus à craindre que le criminel.

scène de vie 5

Tout le monde est au courant ou presque. Un par un, on est allé boire un café et je leur ai raconté l’histoire. Le doute leur colle les neurones. Après tout, on fait tous des choses qu’on regrette quand on est bourré, cela ne veut pas dire qu’il ait eu de mauvaises intentions.

Dans les soirées rien ne change, il est invité et on lui sourit.

« Pourquoi ils ne font rien ?
— Parce que tu es plus courageuse me répond Chloé.
— Ah bon ?
— Pourquoi tu fais ça, me demande Estelle, c’est pas à toi que c’est arrivé.

Argument d’autorité : Virginie Despentes dans King Kong théorie. Elle ne fait rien quand ça lui arrive, mais se révolte quand c’est une amie qui est victime. Le courage c’est aussi de faire pour les autres. Parce qu’on peut avoir les ressources nécessaires quand les autres sont vidé-e-s.

J’assume. Maintenant ce sera lui ou moi. Si tu l’invites, je ne viens pas. Toi aussi, tu dois assumer ton choix et faire preuve de courage. J’espère.

Tactique radicale d’encouragement et recherche d’allié·e·s.

cauchemar 5

Une soirée entre amis, les mêmes amis. Il est là comme toujours, il ne parle pas. D’un coup j’explose et lui hurle dessus. Des insultes. Puis le mot si longtemps retenu sort. Violeur. Je le crie fort, devant tout le monde.

Je sors de la pièce et retrouve une amie, recroquevillée par terre. Ne t’inquiète pas, je n’ai rien dit de ton histoire, je n’ai pas parlé de toi.

Comment faire pour que l’histoire éclate, sans éclater les victimes.

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Publiée dans Vacarme 75, , pp. 22-27.