Vacarme 75 / Cahier

changer de camp, ficher le camp, ouvrir les bras entretien avec Michel Agier

changer de camp, ficher le camp, ouvrir les bras

Le monde dans lequel nous vivons est commun à tous. Le cosmopolitisme est notre condition. Pourtant, cet état de fait est contredit par la multiplication de zones de mise à l’écart, d’exclusion, de rétention. Michel Agier expose le phénomène d’en-campement par lequel est instituée une séparation entre l’étranger et l’autochtone, censée protéger ce dernier des attaques de la mondialisation. Des couloirs de l’exil organisent cet isolement et font des frontières, qui devraient être autant de lieux de passage, de mise en contact entre altérités, des murs qui séparent et invisibilisent. Après trente ans de travaux sur les marges du monde, l’anthropologue reste optimiste et convaincu que la liberté de circulation est le choix le plus rationnel, le plus juste, et le plus sûr pour le monde comme pour l’Europe afin de sortir d’un engrenage de violence qui fait des milliers de morts chaque année. Redonner de la circulation pour permettre au monde de fonctionner : le choix d’un avenir différent de celui vers lequel nous nous dirigeons actuellement nécessite de dépasser un certain nombre de blocages idéologiques et politiques, nationaux et nationalistes.

Comment avez-vous débuté votre travail d’anthropologue ? Quels ont été vos premiers terrains ?

Mes parrains intellectuels appartiennent à l’anthropologie du contemporain : en premier lieu Marc Augé, qui a été mon directeur de thèse et m’a encouragé à travailler d’emblée dans un contexte urbain, alors que traditionnellement le premier terrain se devait d’être rural et centré sur les questions de parenté. J’ai également été inspiré par le travail de Georges Balandier, et par Gérard Althabe. De celui-ci j’ai particulièrement retenu la réflexivité de l’enquête. Lors d’une enquête, on est en permanence pris dans des relations d’intersubjectivité. Il ne s’agit pas de le nier, mais au contraire d’en faire la matière d’une réflexion. En anthropologie, on produit toujours du savoir avec des gens.

Mon premier terrain était à Lomé au Togo. J’ai travaillé sur l’histoire et les relations dans un quartier qui s’appelait Zongo, ce qui signifie « campement » en haoussa. Les Haoussas sont des commerçants itinérants présents dans une large aire d’influence en Afrique de l’Ouest. Ils ont établi dès le XIXe siècle des lieux de repos et de logement le long des routes commerciales. Le zongo est traditionnellement situé à l’extérieur de l’enceinte de la ville, elle-même appelée birni. Le rapport zongo/birni est constitutif de cette position urbaine des commerçants, toujours marginale, à la limite de la ville. Rétrospectivement je me suis rendu compte que cette question de la marge — donc aussi de la limite, de la frontière — était présente dans mon travail depuis le début. Plus tard, je l’ai retrouvée au Brésil, cette fois sous la forme de la marginalité sociale urbaine. Partant des travaux de l’ethnologue Pierre Verger sur les relations entre le golfe de Guinée et la Baie de tous les Saints (Bahia), je me suis intéressé aux descendants d’Africains à Salvador et à leur mobilité sociale. J’ai enquêté dans le quartier Liberdade, considéré par certains comme une favela et par d’autres comme le plus grand quartier noir du Brésil. J’y ai passé sept ans de 1986 à 1993.

Cette question des marges, dont on a l’impression qu’elle est un choix méthodologique, correspondait-elle aussi à une posture plus personnelle ?

Il est tentant mais jamais tout à fait satisfaisant de reconstruire a posteriori la logique sociale de sa propre biographie, alors que la part de hasard a été très importante. Mais si l’on devait tenter une socio-analyse, il faudrait aller chercher assez loin. Mon intérêt pour la marge et la limite est sans doute lié à une histoire familiale et individuelle. Fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage, j’ai appris la confrontation et la conquête, avec aussi un manque de repères sociaux, une certaine désorientation parfois. Je me suis trouvé personnellement dans une relation conflictuelle à l’ordre, au dominant. De là cette évidence fortement ressentie que la marge, la limite, ou la frontière, permettent de mieux voir les ordres sociaux en place. On ne peut pas comprendre la formation d’un ordre sans étudier son rapport avec le désordre en même temps, le centre a besoin de la marge pour se sentir central, et dominant, de même le noyau avec la frontière, l’identité avec l’altérité, etc. Cette dialectique permanente permet de dés-essentialiser. Elle m’a permis d’élaborer un outil méthodologique, une manière de penser, de construire et déconstruire mes objets de recherche.

Chatila (Beyrouth, Liban), camp de réfugiés palestiniens ouvert en 1948.

(exposition « Habiter le campement », Cité de l’architecture et du patrimoine de Paris, 13 avril-28 août 2016).

Photographie de Yann Renoult

Quand on a pratiqué des codes et des régimes de comportement qui n’étaient pas ceux du milieu dont on vient, on devient particulièrement sensible au fait qu’ils ont été appris et par là même on s’intéresse à la manière dont les autres apprennent les leurs ?

Oui, c’est cela, on les objective plus. Cela correspond à ce que les anthropologues appellent la deuxième socialisation, qui peut être encore plus forte que la première, celle de l’enfance et de la famille. On réalise alors que les codes culturels appris n’ont rien d’évident : on est comme un étranger en quelque sorte. Et ce milieu dans lequel on entre, au lieu d’être accueillant, est un vrai labyrinthe, comme l’a remarquablement décrit Alfred Schutz dans son petit essai sur l’étranger. On passe son temps à essayer de comprendre où l’on est, à se défaire les codes appris pour en apprendre d’autres. J’ai ressenti cette position intermédiaire et cela m’a sans doute appris à la reconnaître chez les autres.

En contrepartie, je n’ai jamais éprouvé de crainte à partir. Enfant, j’ai eu un itinéraire d’expatrié, et cela a représenté un deuxième décalage au sein de la marge sociale déjà évoquée. Pendant une quinzaine d’années, mon père a travaillé sur des chantiers, dans le sud de la France d’abord, puis à l’étranger. Nous avons vécu au Sénégal, en Indonésie, au Pakistan. C’est un peu banal, mais le fait de ne pas avoir de lieu propre en France, de territoire familial, m’aide à réfléchir sur les questions d’exil, sans verser dans la compassion, ni dans l’identification parce que chaque expérience garde sa singularité. Je partage ce “décentrement” — un terme que j’utilise beaucoup dans ma conception de l’anthropologie — de façon très intérieure. Il faut penser au-delà de l’idée du déracinement, ou même du « racinement » dont parle Marcel Detienne (dans Comment être autochtone ?). L’un comme l’autre supposeraient que chacun ait des racines, or de moins en moins de gens en ont. Ni moi, ni d’autres, qui sont migrants, réfugiés ou déplacés.

L'intégralité de cet article est disponible dans Vacarme 75 actuellement en vente dans votre librairie ou en ligne.