Vacarme 75 / Cahier

vendredi 13 / samedi 14

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Les gens vivants que je côtoie ont compté déjà deux semaines depuis que j’ai reçu une rafale dans l’âme. C’était le lendemain d’une fusillade à Paris. Les corps étaient déchiquetés, anéantis. Les médecins disaient que pour les rescapés il faudrait beaucoup de temps pour réparer les déchirures dans le corps. Je ne voulais pas prendre le temps. Je voulais aller bien tout de suite, être guérie, être après, vivante. Les médecins hochaient la tête au-dessus du lit des victimes, expliquaient ce qu’il fallait bien dire, beaucoup de rééducation, de souffrances, d’opérations.

Au deuxième jour de mon chagrin d’amour — tu vois, je compte, ça va mieux —, tous étaient en deuil à cause de la fusillade nationale qui avait eu lieu la veille du jour où l’on mitrailla mon âme métaphoriquement à bout portant. Mes larmes grises étrangement à l’unisson, je demandai à Florian de me prendre dans ses bras. Il était tout en noir, même la cravate.

Je me suis ensuite demandée si le jour choisi par mon amour perdu pour nous assassiner avait une relation avec ce que l’on a commencé à nommer les « événements ». Les massacres à la kalachnikov comme les ruptures amoureuses appellent, en notre temps, l’euphémisme. On ne dit pas : « je nous saborde », « je fais tout sauter, toi avec ». On emploie une sale formule. On dit : « je veux faire un break ».

j’avais fait la cuisine...

J’avais fait la cuisine, il avait décidé d’aller dîner dehors, une nouvelle recette, une envie de chinois. Elle a servi l’apéritif, il a pris un apéro, je me suis allongée sur le lit, il a allongé ses jambes sous la table, j’ai entendu ses phrases en rafales vrilllantes de banalité, il a entendu comme des pétards très forts, j’ai hurlé de douleur, il a appelé sa mère, moi aussi, il a hurlé de douleur... Traversé de part en part, je sais comment c’est, ça traverse le corps. Il était à terre, moi aussi. Lui, d’autres, tous, c’était le 13. Moi le 14. Ça n’était pas du tout pareil. C’était exactement la même chose.

le vendredi 13

Le vendredi 13 je dormais quand le téléphone a sonné. Véronique à Marseille s’inquiétait de moi, la voix altérée par la peur. Je l’ai rassurée. Comme j’étais à présent réveillée, j’ai téléphoné à mon amour qui n’était pas encore perdu. Je lui ai dit que c’était la guerre. Ignorant qu’elle me ferait payer cette banalité, le lendemain, par d’autres banalités. J’ai bien mérité après tout — ayant dit, sans rien trouver de mieux, que c’était la guerre — qu’elle ne trouve pas beaucoup mieux le samedi 14 (« j’ai rencontré quelqu’un »,« je veux faire un break »). Le dimanche soir j’ai téléphoné à Véronique à Marseille, la voix altérée par les larmes. Elle a mis un certain temps à comprendre que je ne pleurais pas pour le vendredi 13, mais pour le samedi 14.

tous mes bonheurs je les invente

Toutes mes répliques, ou presque, sont écrites à l’avance, ont déjà été dites. Toutes mes réactions, mes sensations, mes déchirures, mes répits, mes rages, mon désespoir sont dûment répertoriés en des manuels bien rangés. Je peux tout pardonner sauf cette manière de me jeter brutalement dans un vieux sac plein d’accessoires usés jusqu’à la corde, de me faire revêtir de vieux costumes poussiéreux qui n’ont pas même le charme de la nostalgie. Je me tais parfois pour ne pas répéter. Tous mes bonheurs, je les invente, ils ne ressemblent à aucun autre.

je vais t’accompagner

Après nous avoir fait sauter, exploser sans crier gare, et comme je m’étais relevée et m’apprêtais à partir (fuir), mon amour, qui n’était plus mon amour depuis peu, m’a dit : « je vais t’accompagner ». À la station de métro sans doute, où à celle des taxis, ce samedi-là, après le vendredi, ne donnant guère envie de s’attarder dans des transports en commun. Je lui ai ri au nez comme j’imagine que l’on peut rire au nez d’un assaillant qui propose de vous accompagner à l’hôpital après avoir vidé sur vous son chargeur. Je suis partie seule. J’avais tellement mal que je n’avais pas du tout peur.

urgence 

Avec la douleur, l’urgence s’empare du temps, le pelotonne tout en boule, transforme les heures bien alignées d’ordinaire les unes derrière les autres en un gros tas informe trémoussant de l’on ne sait quelle impatience. Depuis le samedi 14, je suis en état d’urgence. Nous sommes en état d’urgence, depuis le vendredi 13.

des photos

Du vendredi 13, Maya, pour son métier, a photographié des corps blessés. « J’ai vu des photos de police ». J’aimerais — mais je ne peux pas — lui demander de venir prendre une photo de mon ravage. Je vois très bien l’image. Une chambre, la chambre de mon amour perdu, percluse d’une lumière crue d’hôpital, traversée, plus exactement, de deux faisceaux violemment jaunes dont l’un part de la droite, et l’autre du milieu, sans qu’ils se croisent aucunement. Et à l’endroit de la pièce où ils pourraient se rencontrer, en lieu et place de cette coïncidence manquée, personne, rien, du néant bien visible. Le contraire d’une photographie de cadavre. Plutôt la civière de la morgue une fois que l’on vient d’enlever un corps et qu’il ne reste plus qu’un métal froid.

à quel moment, à mon insu, la douceur est-elle devenue amère ?

Deux jours avant ? Quand ceux que l’on nomme les terroristes fourbissaient leur plan et toi, pour la première fois, tu ne m’appelais pas un soir ? Le soir de l’explosion, la nôtre, au moment où j’ai posé ma main sur ton poignet et où pour la première fois, je n’ai pas senti ton corps me répondre ? Quand tu as parlé, juste après, et que ton image a vibré sous mes yeux comme si tu devenais floue, discordante, inaudible ? Ou bien avant, avant même que je ne te rencontre, avant même que ne soient nés ceux que l’on nomme les terroristes ?

je me suis trompée sur toute la ligne

J’ai téléphoné à Florian, le matin du lundi qui a suivi les explosions. Je lui ai dit, en pleurant, que j’étais en état de choc. Que je m’étais trompée sur toute la ligne. Il a pensé — lui-même s’étant habillé de noir, tout de noir même la cravate — que je parlais du vendredi dont tout le monde parlait. Il a pensé que sous le coup des fusillades je revenais sur toutes mes positions politiques, que j’avais dans le week-end revu mes idées sur l’Islam ou sur la politique extérieure de mon pays. Quand je lui ai dit que j’allais mourir (je vais mourir), il s’est dit que cela ne pouvait pas être politique, mais comme je lui parlais d’une alerte à la bombe sur la ligne du RER, il s’est ravisé se souvenant peut-être que dorénavant la politique aurait rapport à la mort. Toutefois j’évoquais cette possible bombe avec une telle indifférence qu’il a encore changé d’avis : ce ne pouvait pas être les bombes et les coups de fusil. Tout cela il me l’a dit plus tard, mais il ne m’a pas dit si ma souffrance, ma douleur à moi seule, que je lui lançais à la face, était, selon lui, plus ou moins grave que la souffrance de tout le monde pour laquelle, comme les autres, il portait le deuil, ce matin-là, tout de noir vêtu, même la cravate.

on me l’a dit cependant assez vite

On me l’a dit cependant assez vite que la souffrance qui déchirait ma poitrine n’était rien. En proportion s’entend. Rien à voir avec la vraie souffrance des corps, la vraie peur des corps, la vraie mort, les vraies larmes, et surtout les vraies kalachnikovs. Je n’avais qu’à aller y voir, du côté des corps, si je ne voyais pas bien la différence. On ne me disait pas que je n’avais pas mal. Mais seulement que ce n’était pas comparable.

le trajet d’une balle de kalachnikov dans un corps

Le trajet d’une balle de kalachnikov — trois balles dans la poitrine — dans un corps est chose impressionnante — trois dans le ventre — pour qui n’y a pas réfléchi. Par exemple : la balle entre dans la fesse, traverse quelques viscères — fracture du bras — et fait exploser le vagin — fracture de la hanche. Pendant que l’on me décrivait ce trajet — un éclat de balle logé entre le poumon et le cœur —, je comprenais parfaitement de quoi il était question, mon corps étant semblablement traversé par de l’acier métaphorique et terriblement brûlant — deux doigts sectionnés à la main gauche —, du haut des yeux jusqu’à la poitrine, toute éclatée en mille déchirures, puis jusqu’au ventre en bouillie. Ce n’est vraiment pas la même chose. C’est absolument pareil. Les premiers jours, je disais qu’il fallait m’amener à l’hôpital. Je ne savais pas dire pourquoi. C’est une battante, nous nous relayons à son chevet, elle va s’en sortir. J’avais très mal à l’intérieur et je tenais debout, comme un oiseau étêté qui continue de voler ou d’avancer. J’écoutais la description des blessures et je n’osais pas regarder ma plaie. Je détournais les yeux de mon âme en feu et la nuit le feu me réveillait. Je hurlais... Ça va être très dur. Il ne faut pas qu’elle tombe dans la dépression, il ne faut pas qu’elle craque.

dans une poubelle

Dans une poubelle, dans la ville où réside mon amour perdu, on a trouvé une ceinture d’explosifs. On avait voulu se faire sauter, on avait renoncé au dernier moment, on s’en sortait bien.

nous

Une semaine plus tard, c’était une autre manière d’en parler : « ce qui nous est arrivé ». Je me suis arrimée au « nous », comme on s’arrime aux draps, peut-être, quand la douleur du corps est trop forte. Mais « nous » à qui cela était arrivé avait été dispersé par le souffle de l’explosion. Je ne veux pas le savoir. Je l’écris mais ne veux pas le savoir. Je crois que l’on ne veut jamais voir le sang.

et parfois on oublie

On s’arrête à la terrasse d’un café, il fait beau et on oublie. On ne pense à rien. On ne pense même pas qu’on oublie. On a vraiment oublié. Le corps se repose un instant, reprend des forces pour le prochain assaut. Je voudrais le dire autrement qu’en disant on fait un break.

environ dix-huit jours

Environ dix-huit jours après le vendredi, suivi pour moi d’un samedi qui me coupa de ce vendredi et de ses suites nationales, les fleurs, bougies et autre ex voto furent enlevés du petit lieu d’hommage dressé à la hâte dans la cour de l’endroit où je travaille. On laissa toutefois quelques fleurs qui, les jours passant, furent réunies en un seul vase, de plus en plus étriqué. Environ vingt et un jours après le vendredi, je lus qu’une victime était sortie du coma. Je me souvins de mes précédents deuils, et des quarante jours que j’avais respectés. J’ignorais tout de la durée que pouvait, que devait, que devrait durer un deuil d’amour, ni d’ailleurs s’il s’agissait d’un deuil. Car je ne savais plus ce que signifiait deuil, ou perte, ou mort tant une gaze grise, imperceptible, transparente et pourtant tangible, me séparait du monde des autres, sans toutefois m’en protéger.

une imperceptible gaze grise

Une imperceptible gaze grise me séparait du monde des autres et des événements, si bien que chaque fois qu’on les mentionnait devant moi, que l’on disait état d’urgence, massacre,fusillade,danger, je devais faire un vrai effort pour me souvenir à quoi on faisait allusion. La peur, la souffrance, l’indignation des autres devenaient une langue étrangère, que je parlais mais lentement en faisant attention à ne pas faire de fautes de grammaire, que je parlais mais sans être là, un peu comme mon amour perdu m’avait dit, sans être là, les mots communs de la rupture amoureuse qui ne lui appartenaient pas plus que ne m’appartenaient maintenant les mots communs de la souffrance nationale.

racine

Une nuit je fais un rêve de racine. Je rêve que mon amour perdu revient à mes côtés dans une salle de spectacle. Et comme je lui demande ce qu’elle fait là, pourquoi elle ne court pas ailleurs, elle me parle de racine. Je ne sais plus si elle dit que je suis sa racine, ou l’inverse. Plutôt elle décrit une chose inconcevable, que nous serions l’une à l’autre racine. Je me réveille avec le mot « racine ». J’y trouve réconfort pour une journée ou deux, sans comprendre tout de suite que mon amour perdu a essayé de s’arracher ou d’arracher ce qui ne s’arrache pas, ce qui s’arrache à grand peine, ce qui ne peut s’arracher sans une terrible explosion avec toute la terre projetée en tous sens et la sève qui prend la couleur du sang. Et mieux que tous je sais soudain que ceux qui ont tiré ont sarclé une racine, la leur peut-être, et que le sang qu’ils ont versé avait la couleur de la sève. Plus tard j’apprends qu’éradiquer — il faut éradiquer la menace islamiste — signifie déraciner.

dans la banale collection des conseils 

Dans la banale collection des conseils ordinaires qui me sont donnés, on me dit de me mettre en colère. La colère ornement ultime, must des must so very chic, en période de chagrin d’amour. À se tatouer sur le front, ou à porter en sautoir rouge, la colère fait toujours bien, et du bien aussi paraît-il. Trois semaines après que mon amour perdu nous a fait sauter les racines, je ne parviens pas à me mettre en colère. On — une autre — me fait remarquer que depuis trois semaines que les hommes armés ont tiré sur les corps, aucun discours de colère ne se fait entendre contre eux. On (moi aussi) explique, on cherche à comprendre (moi aussi), et parfois même on s’accuse, on se demande ce que l’on a fait pour (moi de même). Peut-être que l’on ne se met pas en colère contre ceux qui viennent de la même terre que nous. Ou bien la violence des coups est telle, la force et l’intensité de l’impact font pénétrer si profondément les projectiles dans le corps, que l’on est forcé d’approuver le choc, de se l’enraciner. La colère vient toujours trop tard, quand le mal a été autrement extirpé.

éradiquer

Plus tard je rêve encore, mais cette fois d’un centre — de mi alma en el mas profundo centro. Je m’éradique cependant, je pars, pissant, sans que nul ne le voit, la sève rouge de ma blessure d’amour.

à Berlin on n’a pas peur de se faire tuer

À Berlin on n’a pas peur de se faire tuer. J’ai dit cela avant de partir, m’apercevant tout à coup combien, à Paris, je partage avec les autres, dont je me crois séparée, l’attente de la réplique, d’une nouvelle attaque, d’autres coups de feu redoutés. Je redoutais ta réaction et je la comprends.

Or traversant le ciel qui me mène à Berlin, je sais très bien ce que je traverse, ce qu’il s’agit de traverser, que nous devons eux et moi traverser à Paris. Les nuages sont blancs, on pourrait y tomber et l’on ne se blesserait pas. Il faut traverser la mort.

Je pensais, tout le monde aussi, que la guerre était ce qui ne m’arriverait pas.

mais traversant

Mais traversant à nouveau le ciel, de Berlin à Paris, je comprends, comme le temps enfin s’est un peu déplié, étiré comme un nuage dans toute la largeur de l’horizon, comme le temps s’est remis en ligne, de bobine serrée qu’il était, je comprends le fil qui m’a reliée aux vivants dans leur état d’urgence, je sais enfin ce que beaucoup d’entre eux, moi aussi, avions ignoré pendant ce temps, après le 13 et le 14, blessés comme nous étions en nos corps et nos âmes, je sais enfin clairement, aussi clairement qu’un nuage s’étirant au soleil dans toute la largeur de l’horizon que l’urgence, l’urgence rouge et ferreuse, matamore vantarde, gesticulatrice sans courage, drama queen qui nous jette à terre, que l’urgence, par eux et par moi subie, est l’autre nom de l’impuissance.

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Publiée dans Vacarme 75, , pp. 118-123.