Vacarme 75 / Cahier

vendredi 13 / samedi 14

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Les gens vivants que je côtoie ont compté déjà deux semaines depuis que j’ai reçu une rafale dans l’âme. C’était le lendemain d’une fusillade à Paris. Les corps étaient déchiquetés, anéantis. Les médecins disaient que pour les rescapés il faudrait beaucoup de temps pour réparer les déchirures dans le corps. Je ne voulais pas prendre le temps. Je voulais aller bien tout de suite, être guérie, être après, vivante. Les médecins hochaient la tête au-dessus du lit des victimes, expliquaient ce qu’il fallait bien dire, beaucoup de rééducation, de souffrances, d’opérations.

Au deuxième jour de mon chagrin d’amour — tu vois, je compte, ça va mieux —, tous étaient en deuil à cause de la fusillade nationale qui avait eu lieu la veille du jour où l’on mitrailla mon âme métaphoriquement à bout portant. Mes larmes grises étrangement à l’unisson, je demandai à Florian de me prendre dans ses bras. Il était tout en noir, même la cravate.

Je me suis ensuite demandée si le jour choisi par mon amour perdu pour nous assassiner avait une relation avec ce que l’on a commencé à nommer les « événements ». Les massacres à la kalachnikov comme les ruptures amoureuses appellent, en notre temps, l’euphémisme. On ne dit pas : « je nous saborde », « je fais tout sauter, toi avec ». On emploie une sale formule. On dit : « je veux faire un break ».

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Publiée dans Vacarme 75, , pp. 118-123.