Vacarme 75 / Cahier

la Voie Sacrée

par

la Voie Sacrée

— C’est un pan de mur ; c’est l’à-jour d’une fenêtre sur une plaine dans un éboulis de soleil ; c’est un jardinet et une maison surplombés d’un château, c’est le chaos des villes —
— C’est le blanc de la chambre, le plafond brusquement trop haut, trop bas, brusquement trop sombre ou trop clair, brusquement trop plat, trop égal, c’est le bruit du vent, la pluie, le bruit des arbres —
— C’est une terreur qui revient et emporte tout, les meubles, les couleurs, les rires, le premier alphabet, les premiers mots, les mains, les liens entre les choses — entre la fenêtre et les arbres, l’air et les feuilles —
— Ce sont des coups sourds, des bruits de gorge, c’est une course éperdue dans l’immobile, c’est un jour de dimanche qui se décroche et tombe, rien ; ça n’existe pas —
— C’est une pluie d’oiseaux, la vie qui se détache de la vie, le monde qui sort par la fenêtre du monde — c’est tout qui devient rien, rien qui entre dans tout —
— C’est tout ce que je vois : c’est l’enfant qui se tient au milieu de la place, le couple qui passe, la cigarette blanche qu’un vieillard assis médite entre ses doigts et qu’il n’allume pas, c’est la lumière qui fuit, le parvis, quelque chose et rien à la fois, un mal et une soif, une bouche, une chose sans forme qui entre, envahit, disparaît —

— C’est un état de guerre —
— C’est une maison de six étages : la façade extérieure s’est entièrement affaissée, l’intérieur des appartements est visible depuis la rue ; les habitants sont penchés sur le vide, elle aperçoit entre les cloisons mises à nu le revêtement bleu et déteint d’une salle à manger, une baignoire, une femme assise en retrait.

***

Elle s’appelle S. comme les étoiles innombrables.
Parfois, quand on lui demande son nom, elle marque un temps d’arrêt comme si la question la frappait ; le choc lui fait, un instant, perdre ses moyens, oublier son nom.
En 2008, pendant les émeutes de la jeunesse, elle a écrit sur un mur d’Athènes, dans le quartier d’Exárcheia, la phrase : « Je lutte pour la vie spontanée » — l’inscription, à demi-effacée, est encore visible rue Valtetsíou, au-dessus des boucles de son nom.
Pourquoi la terreur a-t-elle fait effraction dans sa vie ? Pourquoi elle, et pas une autre ?
Elle dit de son mal que ce sont des accidents qui passent à travers elle ; quelquefois des visages, parfois des voix, d’autres fois rien qu’une tristesse sans mélange et sans fond : peur, joie ou terreur qui passent son corps au crible, la transforment en terrain de jeux ou en champ de bataille.

***

Elle écrit sans ratures, avec un stylo à la plume légèrement ébréchée.
L’écriture est le plus solide et le plus mystérieux des remparts ; il ne peut rien lui arriver, alors ; il ne peut rien lui arriver puisqu’il y a l’écriture et que l’écriture est son, image, peinture, symbole ; et quand bien même elle mourrait, puisqu’il y a l’écriture, il ne lui arriverait rien ; l’écriture serait toujours là.
Toutes ses histoires sont écrites en couleurs, à la main, avec les mêmes stylos-feutres que ceux qu’elle utilisait petite fille ; les mots n’existent vraiment que s’ils sont couleur et matière, que lorsqu’on peut les voir, les toucher.

À cette époque elle retenait son souffle : le pays était asphyxié, le système bancaire en voie d’effondrement, la Grèce ne tenait qu’à un fil, elle n’était plus la seule.

Ses histoires recouvrent déjà trois des murs de l’hôpital où elle est internée (pour te rendre à l’hôpital psychiatrique de Daphní, prends l’avenue d’Athènes en direction de Corinthe ; l’hôpital est à 500 mètres, après le Petit Palais.)
Ses histoires sont de grandes feuilles de papier A2 couvertes de mots colorés et qui racontent ses rêves — des rêves qu’elle a faits ou qu’elle refait au moment où elle les écrit ; chaque mot qu’elle avance pousse le rêve hors du monde, du bout du pied ; pour éviter l’oubli, il faudrait écrire en dormant.
Tous les mercredis matin, son père lui apporte dans une grande chemise cartonnée les rames de papier vierge dont elle a besoin et qu’il se procure dans une papeterie du centre, derrière la place Sýntagma ; c’est le seul papier qui convienne, un papier mat, à gros grain, que la propriétaire fait venir de Suède.

L'intégralité de cet article est disponible dans Vacarme 75 actuellement en vente dans votre librairie ou en ligne.

Post-scriptum

Né en 1971 à Paris, Dimitris Alexakis est écrivain et il anime le KET (« Atelier de réparation de télévisions »), un espace de création né au cœur de la crise dans le quartier de Kipseli, à Athènes. Son blog Ou la vie sauvage. 
Les photos qui accompagnent ce texte sont de l’auteur.