Vacarme 76 / Joies politiques

joie ou jouissance, que choisir ? pour une politique de la joie

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Une politique de la joie doit‑elle lutter contre les tristesses ? Doit-elle s’en affranchir ? Relire le traité spinoziste des affects permet de dessiner les contours d’une joie qui ne s’abandonne ni à la tristesse ni à la jouissance mais cherche dans l’augmentation de sa puissance d’être et d’agir une autre manière d’être adéquat, à soi-même et au monde.

« Ce que je ne peux plus supporter ce sont tous ces gens, y compris nos amis et souvent toi, même surtout toi, qui trouvent dans la tristesse, dans la souffrance, dans la maladie, dans la mort, dans l’attente de la catastrophe pour eux — vu que la catastrophe en soi est déjà là —, le sens de leur existence. Ils y pressentent de l’importance, ils en adoptent le rythme, ça me dégoûte. Au mieux, ce sont des lâches qui se barricadent contre la joie par peur de la descente, des déceptions et désillusions qui la suivent presque toujours, au pire ce sont des charognards ou des zombies.

C’est vrai qu’on ne va pas bien, qu’on meurt les uns après les autres. C’est vrai qu’on est certains jours tristes à en pleurer et que les autres jours on ne connaît guère de grandes joies, au mieux des répits et des soulagements. Mais rien de tout ça ne fait sens, il n’y a rien à trouver dans cette tristesse et dans ce soulagement, ni vérité, ni rédemption, ni assise, ni être. L’essentiel, c’est de continuer à rechercher la joie. Pas la grande joie sacrée qui rédimerait tout — cette conne, religieuse ou révolutionnaire, on s’en fout bien — mais les petites joies, les précieuses, les gratuites, les modestes, celles qui sont si compliquées à vivre comme à penser et pourtant si nécessaires. Parce qu’elles sont continuellement contradictoires : elles sont toujours éphémères, volatiles, quoi qu’elles justifient tout le reste, et le motivent ; elles contractent l’espace et le dilatent ; elles arrêtent le temps et le font durer ; elles adviennent tantôt de manière fulgurante (c’est le Mémorial de Pascal : « Joie, pleurs de joie »), tantôt en sachant se faire attendre (« ô ma joie lente à venir » confessait Augustin) ; elles sont généreuses et égoïstes ; elles déculpabilisent parce qu’aucune culpabilité ne peut naître sur le sol de ces vraies joies et elles responsabilisent parce qu’en étant joyeux on se dit qu’on n’a plus aucune raison de ne rien faire et qu’il est temps de devenir adulte, c’est-à-dire de prendre les choses en mains ; elles libèrent et elles attachent, mais seulement à tout ce qui nous donne cette joie — donc elles attachent d’un attachement qui n’aliène pas, d’un attachement qui libère de tous les autres ; elles créent et quand elles ne créent pas, elles s’en foutent complètement ; elles se contentent de pas grand chose, d’un papillon qui s’envole, d’un beau geste et d’une nouvelle paire de chaussures. J’aime ces joies-là, j’en connais de moins en moins, mais je les aime, ce sont un peu mes fées et mes grâces sans Dieu, les seules qui m’aident encore à tenir. Parce que je veux bien crever, mais si je sais qu’avant de mourir j’en croiserai encore quelques unes, ça me va, je signe ».

Ces propos d’un militant d’Act Up au milieu des années 1990 [1] demeurent une leçon pour tout le monde. On peut détester toutes les joies obligées et toutes les injonctions à s’éjouir, mais on ne peut pas se passer de la joie, on peut encore moins faire de la politique en se passant de la joie. C’est la vertu qui donne et qui donne tout pêle-mêle : la libération et la promesse de libération, l’affirmation d’une nouvelle énergie et le refus que la tristesse ou la contrition puisse être l’affect obligé, aussi grands que soient le chagrin et la peine et l’ampleur des douleurs à venir, donc la force, le partage, le collectif articulé à même le corps individuel, même la beauté, c’est-à-dire l’appel du transcendant dans l’immanence des sens. La joie est l’alpha et l’omega de toute action sérieuse, qu’elle soit politique, morale ou poétique.

Même dans la tristesse, au moins dans certaines tristesses, la vie n’est pas figée.

Sauf que souvent ça merde. Parce que dans la joie on jouit ou parce qu’il n’y a de la joie que là où ça a joui quand même un peu. Sans cela, les joies, mêmes les plus modestes, n’auraient aucune intensité, et même aucune consistance. Car il y a mille et une manières de définir joie et jouissance mais on peut s’entendre au moins sur ceci : toute joie est dilatation du cœur et de l’esprit, donc déhiscence, ouverture vers un objet autre ; toute jouissance est retour vers soi par consommation intense de son objet. En ce sens, la jouissance constitue l’horizon de la joie, sa promesse ultime : que l’autre ou l’objet vienne emplir mon cœur. Mais c’est aussi son antagonique, voire même son principal fossoyeur, parce que c’est l’affirmation d’une univocité dure, la transformation de l’élan en compulsion, le repli du monde et des autres sur le seul trou de sa jouissance privée, la consommation jusqu’à destruction complète de l’objet et du sens, jusqu’à la brûlure, jusqu’à la mort. La jouissance n’a plus qu’un seul temps — l’induration du présent —, qu’un seul espace — le trou le long duquel elle peut couler —, et qu’un seul but — sa propre répétition.

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Notes

[1Entretien avec X, collection privée, Paris, 1992.