Vacarme 76 / Joies politiques

lire joyeusement ou comment transformer une tragédie en comédie

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Je ne suis pas trop spécialiste de la réalité. C’est pourquoi, si vous avez vraiment vécu dans votre vie vraiment réelle une vraie tragédie réelle, je suis véritablement au regret de vous suggérer de ne pas poursuivre la lecture de ce qui suit. Ici on s’occupe des fictions, des illusions, des belles histoires en général et, en particulier, de celles qui sont réputées ne pas pouvoir se finir (mal) autrement qu’elles se finissent (mal). Des tragédies, quoi.

Les tragédies, ce n’est pas que je n’aime pas, c’est que je n’y crois pas, et même que je ne crois pas qu’on soit obligé d’y croire. Le coup du c’était-écrit-il-fallait-que-ce-soit-comme-ça, sortez vos kleenex prédestinés vous en aurez besoin bientôt, j’ai toujours trouvé ça bizarre. Et puis j’ai mauvais esprit. Dès qu’on me dit que vraiment, en véritéréalité, dans cette histoire on ne peut pas faire autrement, j’ai envie d’y aller voir, des fois que justement on ait oublié quelque part deux ou trois chemins de traverse.

Bref les sanglots des pleureur·euse·s sonnent un peu clinquant à mon goût. Ce qui éveille mes soupçons, c’est ce panneau « sens unique » à l’entrée de tous ces beaux textes tragiquement tragiques : circulez, rien à voir, ça finira mal, tristement, pour la joie, happy endings, danses et chants, merci d’aller voir ailleurs — y’a des comédies pour ça. Je n’ai rien contre la tristesse — il faut bien pleurer quelquefois — mais j’ai la vague impression qu’il y a dans tout ça une illusion tragique dont la formule est bien connue : c’est écrit. Ou plutôt : c’est écrit et donc on ne peut pas y toucher. Parce que — c’est le côté piégeux de l’illusion tragique — les tragédies s’écrivent d’ordinaire dans des mondes où on pense que ce qui est écrit se respecte. Le destin est écrit, l’écrit est un destin. S’il est écrit que c’est tragique, je dois donc lire que c’est tragique, et plus je lis que c’est tragique, plus ça devient tragique. Le moyen, avec ça, que ça finisse bien.

Le problème avec les tragédies, c’est donc qu’on risque fort de les lire tragiquement [1].

Persuadée de ne pas être la seule à avoir la vague impression qu’on essayait de me la jouer à l’endroit dans le sens de la fin larmoyante à sens unique obligatoire, j’ai entrepris, il y a peu, d’aller voir l’envers du décor. Pour que cela se passe autrement dans toutes ces fatales histoires, je me suis dit qu’il suffisait peut-être de lire, mais autrement. Comme je n’ai pas peur des mots, j’ai décidé d’essayer.

J’ai retrouvé le vieux scaphandre que j’utilise pour explorer les abymes de la littérature. Après l’avoir dépoussiéré, j’ai fixé sur le casque avec deux ou trois bouts de ficelle un masque tragique à l’antique — mon préféré, celui avec la bouche tordue. Ça ne tient pas très bien mais ça ira pour ce que je veux faire. Puis m’étant lamentée comme il faut (je le fais assez bien au besoin) j’ai réussi à pénétrer au lieu où se rassemblent toutes les tragédies.

plus je veux m’échapper, et plus on me rattrape,

Au début, c’est vrai, c’est très impressionnant. On y croirait presque si on ne faisait pas attention. Prenez l’histoire des deux ados à problèmes réputés devoir mourir d’amour à Vérone, suite à une sombre histoire de mésentente familiale. Vous n’avez pas lu dix vers qu’on vous assomme déjà d’irrémédiable : Stars-crossed lovers, rien que ça, des amants mal étoilés, amoureux maudits de l’étoile, grave handicapés des astres. Au cas où vous n’auriez pas compris, ça en remet une couche trois vers après : de l’amour marqué à mort, du death marked love. Amour mortmarqué, amour (signé la mort), mon bel amort stigmatisé — on peut le tourner comme on veut, ce n’est quand même pas très bon signe… Et vous voudriez que ça finisse bien ? Au cas où vous voudriez encore un peu — parfois on résiste, on espère — on vous attend, juste à la sortie du vers 11 pour enfoncer le clou (ce scaphandre a son utilité) : rien que la mort, la mort seulement la mort, à la fin y’aura que la fin des deux gosses, but the children’s end… Tout cela manque un peu de panneaux lumineux et je ne vois pas du tout où peuvent être situées les issues de secours. Je tente de faire demi-tour, de revenir en arrière dans le livre où je me suis imprudemment engouffrée. Je remonte avant le début, saute la liste des personnages, évite de justesse la notice chronologique, et me retrouve dans la préface, là où ce n’est pas encore trop tard, puisque ça n’a pas commencé. Raté, ils ont tout prévu ; circulez, y’a rien à voir : « Roméo et Juliette est une tragédie lyrique : c’est là la clé de son interprétation. » Je m’en vais en courant et dans ma panique tombe dans Andromaque de Racine. C’est pire : plus je veux m’échapper, et plus on me rattrape, plus je veux respirer, et plus je me noie ; les chemins de traverse évacuent direct vers le cimetière, comme dit Oreste qui s’y connaît un peu : « Mais admire avec moi le sort dont la poursuite / Me fait courir alors au piège que j’évite. » Au rayon livret d’opéra, où je me suis réfugiée, ce n’est pas vraiment mieux :

Carreau, pique … la mort !
J’ai bien lu … moi d’abord.
Ensuite lui … Pour tous les deux la mort !

Moi je dis que peut-être, les cartes se sont trompées, qu’il faut toujours recommencer, lire encore une fois, on ne sait jamais. Mais Carmen, ça l’énerve, et elle me l’envoie pas dire :

En vain pour éviter les réponses amères,
en vain tu mêleras ;
cela ne sert à rien,
les cartes sont sincères
et ne mentiront pas.

J’essaie d’insister. Elle m’achève :

Mais si tu dois mourir,
si le mot redoutable
est écrit par le sort,
recommence vingt fois,
la carte impitoyable
répétera : la mort !
Encor ! Encor ! Toujours la mort !

et mourir pour un mort, c’est encor plus idiot

Je suis un peu sonnée… C’est vrai, c’est écrit là : ça va mal finir, voilà. Je suis toute apitoyée et pourtant pas facile de se moucher sous un masque tragique fixé sur un scaphandre. Déjà que tous ces gens ont d’irrémédiables ennuis, voilà que je renifle au beau milieu de leurs malheurs… La morve ne sied pas à la fatalité.

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Notes

[1Aucun vers de douze syllabes n’a été maltraité durant la rédaction de cet article.