Vacarme 19 / chroniques

quatre ans

par

Martin ne lisait pas la presse locale. Mais il fumait.
C’est donc au café-tabac de son quartier qu’il fut informé de la macabre découverte.
Madame Bellet avait été retrouvée chez elle. Ou du moins ce qui restait d’elle. Car depuis quatre ans, personne ne s’était aperçu de son décès.
- On est peu de chose, hein ? Quatre ans à pourrir au bas de son escalier. Pauvre femme... lança un homme accoudé au comptoir.
- Et les voisins, demanda le barman, ils n’ont rien vu les voisins ?
C’était un type avec de longs favoris bruns et de grandes mains osseuses.
- Elle avait dit qu’elle voulait quitter la région, que le climat était trop dur par ici. Les gens ont pris ses paroles pour argent comptant. Et puis, elle n’était pas très liante. Un peu fière comme on dit. Un matin, ses volets sont restés fermés. Les voisins en ont déduit qu’elle était partie.
- Et sa famille ?
- Son mari était mort. Ils n’avaient pas eu d’enfant...
L’homme au comptoir avait réponse à tout. Il était ravi de l’aubaine. Enfin un peu d’animation à une heure où les gens ne font qu’entrer et sortir, déjà talonnés par leurs activités de la journée. Il poursuivit sur sa lancée, rejoint par deux nouveaux consommateurs, avides eux aussi d’en savoir plus sur l’affaire Bellet.

C’était l’îlotier qui l’avait trouvée.
Le voisin immédiat voulait installer une antenne parabolique sur la toiture de Madame Bellet. Il mit un mot dans sa boîte aux lettres. C’était un nouveau dans le quartier. Il n’avait pas connu cette dame. N’ayant obtenu aucune réponse, il se rendit à la mairie pour tenter d’obtenir sa nouvelle adresse. À la mairie, personne ne put lui répondre. La secrétaire promit de faire les recherches nécessaires. Aux impôts locaux, on l’informa que Madame Bellet était en cessation de paiement depuis trois ans et qu’elle n’avait jamais répondu aux lettres recommandées. Le maire envoya donc l’îlotier. Il s’agissait juste d’entrer dans la maison pour tenter de trouver un indice sur l’adresse de cette femme. L’employé passa par le jardin, ouvrit sans peine la porte de la véranda qui n’était même pas verrouillée.
- Et alors ? demanda l’un des consommateurs.
- Bah, rien. Elle était allongée par terre. Toute recroquevillée. Rien n’avait bougé depuis son décès. L’EDF était venu couper de l’extérieur puisqu’elle ne payait plus les factures. Idem pour les Télécom.

Ce jour-là, Martin acheta le journal en plus de ses Benson. Il rentra aussitôt chez lui.
Le front plissé, il lut l’article de la première à la dernière ligne.
Il alluma une cigarette qu’il fuma méthodiquement, les yeux fixés sur les cendres qui s’accumulaient dans la soucoupe. Puis il relut l’article.
Quatre ans.
Il ne devait rester qu’un squelette. Avec des lambeaux de chairs desséchées. Et les vêtements au-dessus de tout ça. Imprégnés des sucs de la décomposition. Les cheveux, eux, restent intacts pendant longtemps, paraît-il.
Il revit le chignon un peu lâche de Madame Bellet. Un chignon féminin avec des mèches qui retombent sur les tempes. Elle avait dû être belle dans sa jeunesse. Même à son âge, elle en avait gardé des traces : une lumière dans les yeux, un tracé précis des traits, des lèvres encore pleines.
Martin relut l’article encore une fois, plus lentement, phrase après phrase.
Y aurait-il une autopsie ? Une enquête ?
Rien dans le texte ne le laissait supposer. Tout semblait indiquer la mort naturelle d’une femme d’environ soixante ans. À cet âge-là, on peut mourir soudainement de toutes sortes de façons sans que ce soit singulier. Chaque semaine, la rubrique nécrologique était noircie de dizaines de cas semblables. Sauf qu’il s’agissait alors de morts frais : aucun de ces défunts ne devait attendre quatre ans pour avoir droit à une sépulture digne de ce nom.
De toutes les façons, qui aurait pu souhaiter la mort d’une femme vieillissante, menant sans bruit une vie ordinaire dans une petite commune du nord de la France ?
Ils allaient l’enterrer, voilà tout. La mairie ferait un geste et Madame Bellet aurait droit à un service spécial. L’équipe municipale accompagnerait le cercueil jusqu’au cimetière. L’adjoint lirait un texte sur la solitude des personnes âgées et sur les actions mises en place par la commune pour ses anciens. Quelques habitants se déplaceraient pour l’occasion. Par curiosité. Certains chuchoteraient entre eux des ragots dégoûtants. Le journaliste des pages locales viendrait faire des photos. Plus tard, la maison serait vendue pour le bonheur d’un lointain héritier, ignorant jusqu’à sa parenté exacte avec Madame Bellet.
Et puis on oublierait. Tout le monde oublierait. Plus personne n’évoquerait la silhouette un peu raide qui arpentait le trottoir le jour du marché.
Sauf Martin.
Martin toussa. Il avait trop fumé ce matin. Les yeux brillants soudain, il se leva et enfila son bleu de travail pour descendre dans le jardin. On était en février. Il fallait tailler les hortensias. Martin était fier des grosses grappes bleues qui éclairaient l’été le fond de son terrain. Tout le monde lui enviait. Ses clients voulaient les mêmes chez eux mais Martin n’avait jamais réussi à les y implanter avec autant de succès. Une question de sol. Trop de calcaire dans le coin. Sauf, miraculeusement, au bout de son jardin.

- Merci Martin, avait-elle crié du haut de l’escalier. La semaine prochaine, vous pourrez élaguer les lierres. Ils envahissent tout...
C’était les derniers mots qu’elle avait prononcés.
Martin était jardinier. Homme à tout faire aussi. Il n’était pas difficile, il n’en avait pas les moyens. Il percevait une pension à cause de son handicap, mais ce n’était pas du tout suffisant pour vivre.
Il releva la tête. Le soleil commençait à monter dans le ciel limpide et caressait la terre gelée. Un temps idéal pour la taille. Un merle s’envola en poussant un cri strident.

Elle était tombée toute seule. Il n’avait rien fait. Rien du tout. Jamais il n’aurait porté la main sur quiconque. Encore moins sur une femme. Elle avait dégringolé l’escalier. Un accident banal, qui arrivait à des centaines de gens dans le monde.
Il était sur le point de sortir par la véranda quand il avait entendu le bruit de la chute. Un bruit brutal, désagréable aux oreilles. Jamais il n’oublierait la succession des chocs sourds. Puis le silence. Cette sorte de silence qui fait résonner soudain les battements de votre propre cœur.
Le temps qu’il revienne sur ses pas, elle était en bas. Elle ne bougeait plus.
Martin s’était approché lentement.
Est-ce qu’il l’avait touchée ? Non, juste longuement regardée. Sa peau si blanche. Ses ongles recouverts d’un vernis rose pâle. Sa coiffure à peine dérangée par la chute.
Comment savait-il qu’elle était morte ?
À cause des yeux. Les yeux ne se ferment pas quand on meurt, au contraire, ils s’ouvrent. Comme si la personne se réveillait brutalement dans cet autre monde dont la seule vision nous éloigne définitivement de celui des vivants.
Martin avait pu vérifier le phénomène chez les animaux. Quand son chat était mort, il était encore enfant. Personne ne lui avait parlé de Celle qui berce les gens et les bêtes dans ses bras osseux et les endort à tout jamais.
Le rythme du sécateur s’accéléra.
Martin jouait toute la journée avec la petite boule de poils roux. La nuit, l’animal s’endormait contre ses jambes, sa chaleur l’aidait à trouver le sommeil. Par sa seule présence, il éloignait les cauchemars ailés qui autrefois fondaient sur lui dans de grands claquements de bec.
Un jour, son compagnon était devenu tout dur. Il ne voulait plus courir après sa balle de mousse. Il ne réchauffait plus les membres de Martin sur l’édredon, et jetait sur le monde un regard éteint. Puis il s’était ramolli à nouveau. Martin avait vu là une amélioration, le chat allait enfin sortir de cette léthargie bizarre. Mais il avait commencé à sentir très mauvais. Ensuite, des milliers de vers venus de nulle part avaient attaqué le ventre autrefois si doux.

Encore une branche à couper ici. Et une autre là. Ensuite, il en aurait fini avec la taille. Il faudrait qu’il pense à remettre quelques ardoises au pied des arbustes. Pour conserver leur couleur aux fleurs. Les hortensias étaient tellement plus beaux quand ils étaient bleus. C’était un bleu qui faisait du bien à celui qui les regardait, Martin en était sûr. Il ne se sentait pas le même après avoir plongé le regard dans les grappes colorées.

Non, Martin n’avait rien oublié de la scène au bas de l’escalier.
Madame Bellet était allongée sur le dos, les yeux fixés sur la boule de verre taillé qui ornait la rampe, l’iris comme un ciel d’été à peine voilé.
Elle portait une jupe grise et un pull en fine laine mauve. Ses bas étaient bien tirés sur les jambes. Des jambes minces. À peine abîmées par l’âge. Dans sa chute, une chaussure avait quitté son pied.

Martin rassembla les branches coupées dans un panier pour les porter au fond du terrain. Le passage par lequel il se faufilait pour accéder au jardin de sa voisine était maintenant envahi de ronces. Personne aujourd’hui ne pourrait imaginer qu’autrefois Martin l’empruntait régulièrement. Madame Bellet l’accueillait toujours avec une tasse de café. Elle bavardait avec lui avant qu’il ne se mette à tondre la pelouse ou à bêcher une plate-bande. Quand le temps le permettait, elle s’installait dehors avec un livre, et, entre les pages, elle levait le regard vers lui avec bienveillance.
Elle ne voyait personne, avait dit le type du café. C’était vrai. Jamais une visite, pas de petits-enfants jouant sur la pelouse, aucune amie avec qui partager une conversation.
Son mari était mort depuis quelques années. Dans le séjour, plusieurs photographies le représentaient, sévèrement sanglé dans son uniforme militaire. Martin savait que le couple avait longtemps vécu à l’étranger avant de venir s’installer dans cette bourgade sans attraits particuliers à l’heure de la retraite. Mon mari était attaché à la région, lui avait expliqué Madame Bellet, c’était celle de son enfance.
Sans doute la présence de Martin créait-elle une animation dans la longue journée muette. Cette femme l’appréciait pour ce qu’il était. Et pour son savoir-faire de jardinier. Sa lenteur, due à son handicap, ne la dérangeait pas. D’ailleurs, Martin, lui aussi, aimait bien Madame Bellet. Il y avait juste une chose qui l’embêtait. Une seule.

Sa fourche à la main, Martin remua le compost de feuilles mortes auquel il venait d’incorporer les déchets des hortensias. Il s’immobilisa. Il lui semblait avoir entendu des voix qui venaient du jardin de Madame Bellet. Il s’approcha. La haie était bien fournie, même en hiver, mais Martin pouvait voir distinctement le groupe s’avancer vers la véranda. Il y avait deux hommes en uniforme de gendarme. Et deux autres en manteau sombre. Une femme d’une quarantaine d’années les accompagnait. Elle avait l’air de donner les ordres.
Que pouvaient-ils bien faire ? Chercher les traces d’un éventuel agresseur ? Les empreintes restaient-elles présentes des années après les faits ?
Le groupe disparut à l’intérieur de la bâtisse.

Martin examina le sol. Encore trop gelé pour le travailler. Dans quelques jours peut-être. Si le temps sec se maintenait. Il n’aimait pas bêcher la terre gorgée d’eau, lourde et collante. Il frappa ses mains l’une contre l’autre pour les réchauffer. Sa respiration créait des bulles brumeuses devant sa bouche, qui s’évanouissaient à peine formées.

Le petit carnet, celui sur lequel il notait soigneusement ses heures, il l’avait apporté ce jour-là. Il s’était juré d’attirer l’attention de Madame Bellet sur cette histoire d’argent. Parce qu’il ne pouvait plus attendre. C’était à cause de sa mobylette qui était tombée en panne. Il fallait qu’il s’en achète une neuve, cette fois-ci elle n’était plus réparable.
Il travaillait pour sa voisine depuis un bon moment déjà. Ils avaient convenu d’un horaire et d’un tarif. Une demi-journée par semaine, trente francs de l’heure. Elle lui avait dit que ce serait plus simple de le payer en fin de mois. Mais il n’avait jamais reçu son salaire. À chaque fois, elle trouvait un nouveau motif : elle n’avait pas de liquide, son porte-monnaie était à l’étage, elle devait passer à la Caisse d’Épargne... Ce jour-là, elle avait déclaré : « c’est entendu Martin, nous réglerons tout ça la semaine prochaine... »

Alors voilà, il avait pris l’argent. Il voulait juste prélever ce qu’elle lui devait. Il avait fouillé dans son sac à main, trouvé le portefeuille et les billets. Ça ne faisait pas le compte. Il manquait encore le tiers de la somme. Il avait ouvert les tiroirs, un peu au hasard. Rangées dans un écrin, des médailles en métal doré retenues par des rubans aux couleurs vives étincelaient. C’étaient celles gagnées par son mari pendant ses années de service dans les pays lointains. Leur éclat l’avait hypnotisé. Il les avait empochées. Non, il ne pensait pas mal faire. Seulement prendre son dû. Il travaillait au noir. Madame Bellet morte, personne ne le paierait jamais pour toutes les heures qu’il avait passées dans le jardin.
Et puis, comme le soir tombait, il avait descendu les persiennes, à l’heure où Madame Bellet les baissait d’habitude. Il avait claqué la porte de la véranda derrière lui.
Pendant des mois, jour après jour, il avait pensé à cette femme allongée sur le carrelage. Elle qui n’était jamais négligée dans sa tenue, et dont la maison respirait l’ordre, aurait eu horreur de ce laisser-aller, la mort faisant son sinistre travail sans que les règles de la bienséance ne soient respectées. Mais il n’avait pas osé lui porter secours. Il avait eu peur qu’on l’accuse. N’avait-il pas volé l’argent et les médailles ?
La haie s’était refermée sur le passage entre les deux jardins comme pour lui signifier sa faute et son renvoi.

Les yeux humides, perdus sur la surface glacée de la terre, Martin jura d’aller fleurir la tombe de Madame Bellet. Oui, au printemps, il la garnirait de ses plus beaux hortensias, ceux dont les cœurs s’éclairent de jaune. Il ne laisserait pas les mauvaises herbes envahir cet ultime petit bout de jardin, il s’occuperait d’elle, comme elle aurait aimé qu’il le fît.
Une grive à la robe sombre sautilla vers lui. Il sortit de sa torpeur. De l’autre côté de la haie, une voix résonna, autoritaire, sèche, celle de la femme en tailleur gris. Il entendit le mot voisin, répété à plusieurs reprises. Et puis d’autres mots, qune comprit pas et dont l’obscurité sonnait comme une menace.

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Publiée dans Vacarme 19, , pp. 94-96.