Vacarme 76 / Joies politiques

des vertus de la joie au pays des passions tristes

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Il y a peut-être pire que les passions tristes. Certains désirs et certaines joies, ceux et celles que le capitalisme produit. Les joies non coupables de la jouissance consumériste, du pouvoir hiérarchique, de l’autorité arbitraire, qu’en faire ? Sont-elles par essence le lieu intime de notre assujettissement ou au contraire le ressort subjectif et paradoxal d’une politique révolutionnaire ?

Ce qu’il y a de déconcertant avec la joie, c’est qu’elle peut être l’occasion de nous dédire. On peut ne pas aimer la concurrence, l’évaluation, et se réjouir d’avoir réussi là où d’autres échouent — parce que d’autres échouent. On peut exécrer le consumérisme et la société qui le promeut, et pourtant exulter en tenant entre ses mains le gadget dernier cri qu’on vient de s’offrir ou de se faire offrir. Détester l’autorité spoliée et jouir d’en avoir sur autrui. Répugner à l’idée de propriété et se réjouir de devenir propriétaire. Cette étrangeté semble moins tenir de ce que l’on puisse ressentir des choses contradictoires que de ce qu’on éprouve de la joie à l’occasion de cela même que l’on tient en aversion. Elle l’est d’abord et surtout pour ceux qui n’ont de cesse de penser et de s’engager pour une ou des alternatives à notre société (celle justement de la consommation aveugle et inégale, de la mise en concurrence des individus, de l’autorité sans partage, etc.). Ceux dont on pourrait s’attendre à ce que la joie puisse venir d’ailleurs — d’où elle vient souvent, sans nul doute. Comment comprendre cette position schizophrénique, ce paradoxe au bord de la contradiction qui nous tire entre deux contraires : d’un côté, nous nous opposons fermement et sans hésitation à un mode de vie, celui que nous propose le système néo-libéral et, plus largement, capitaliste ; de l’autre, nous tirons tout de même, parfois au moins, quelques joies de ses avatars. Question d’autant plus urgente peut-être qu’elle est de circonstance, à l’heure où des mouvements citoyens, partout en France, se font l’écho non seulement d’un ras le bol adressé à nos gouvernants et au modèle qu’ils défendent, mais aussi d’un désir et, disons-le, d’une joie à vouloir renverser l’ordre établi et se réapproprier la parole, le geste et le temps du politique.

fausse joie

Cette joie qu’on éprouve presque malgré soi, qui fait que l’on est un temps au moins dans un état de béatitude sans pareil (« Yes ! »), qu’en faire ? Une première manière de répondre consiste à (se) dire : ces joies ne sont pas de vraies joies, ce sont des joies illusoires. On pense se réjouir alors qu’il n’en est rien, ce ne sont que des simulacres de joie, la joie est ailleurs. Où donc ? Le problème se corse. La réponse, on pourrait la trouver chez le dévot, ou le militant farouche : dans la vertu ! La vertu, c’est « l’énergie morale », la « force » (virtus) qui conduit une ferme disposition de l’âme à s’orienter vers le bien, et à ne trouver sa joie que dans ce calice. Ce sera Dieu et ses préceptes pour l’un, la cohérence entre théorie et praxis pour l’autre. Chercher la joie dans la maîtrise de sa volonté, par-delà les petites joies médiocres et futiles guidées par les plaisirs toujours méprisables, c’est la grande leçon des stoïciens [1]. C’est l’imperium moral qui nous tombe sur la tête — sur la joie — : « pas celle-ci, celle-là ! » C’est aussi prendre pour critère du joyeux la vérité : il y a de vraies et de fausses joies. C’est enfin entrer dans le règne de la culpabilité : je jouis, je ne devrais pas, c’est mal.

Cet impératif moral, il n’est aucun doute qu’on doit l’éviter. D’abord en raison du désir qui nous anime de voir s’effondrer des mécanismes dont l’une des spécificités consiste à élaborer et instituer des valeurs en tout genre. S’opposer à la valeur (du latin « valor », dérivé de « valere » qui signifie « être fort, puissant, vigoureux ») et à l’idéal nauséabond qu’elle trame, c’est également s’opposer à celles que proclame même le plus sincère des révolutionnaires. À commencer par la valeur de vérité, sur laquelle Nietzsche [2] nous enjoint de porter nos plus vifs soupçons : elle est le délire du croyant et de l’aveugle, murés dans une certitude qui ne fait place à aucun possible. Elle est haine de l’altérité, du changeant et du complexe. Aussi rend-elle impossible de penser le problème même de cette joie étrange, émergeant de ce qui lui semble contraire. La réponse est trop simple et franchement peu satisfaisante : « tout ceci n’est qu’illusion, aussi persistante soit-elle ». D’autant qu’on pourrait répondre à notre tour, avec Musset par exemple : « qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! ». Il faut bien prendre la joie là où on la trouve. Et il n’est pas dit, c’est même fort douteux, qu’on en trouve chez les ascètes.

Il faut bien prendre la joie là où on la trouve. Et il n’est pas dit, c’est même fort douteux, qu’on en trouve chez les ascètes.

Reste au moins un argument non négligeable : l’incohérence avec soi-même. Celle où se loge le sentiment de culpabilité : « je voudrais ceci, mais je jouis de cela ». Incohérence intime et, si l’on peut dire, extime, donnée à voir et entendre à tous. Se sentir coupable, c’est en quelque sorte déroger à ses propres règles, manquer à soi-même. Car il semble alors qu’en transgressant une règle qu’on s’était fixé, c’est soi-même qu’on a nié. On ne se reconnaît pas dans cette transgression (« comment ai-je pu aimer cela ! Ce ne pouvait pas être moi ! »), il faut s’en repentir pour qu’on nous reconnaisse à nouveau. Mais enfin, qui dit qu’il faut faire preuve d’une cohérence irréprochable avec soi-même ? Est-ce que ce « soi-même » parfaitement cohérent, harmonieux et lisse n’est pas lui-même un idéal (encore un !) dont une des racines au moins pourrait émerger de cela même qui nous révulse — notamment l’idée d’individu comme tout homogène, simple et parfaitement rationnel. Rien d’autre, là encore, que des valeurs, ne l’indique. Aussi pourrait-on simplement répondre que l’on est traversé de contradictions, que c’est bien là quelque chose de connu et qu’il faut faire avec : l’homme est un être composé de « sentiments mêlés » disait Spinoza, et dont l’âme est sans cesse ballotée (fluctuatio animi). Ou que l’on est tout simplement pas d’accord avec Jankélévitch : la joie n’est pas une « pure lumière sans ombre [3] » ! Oui, mais tout de même, c’est s’en tirer à moindre frais, par une pirouette (aussi jolie soit-elle) dont on peine à se satisfaire entièrement.

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Notes

[1« Qui nous empêche, en effet, de dire que la vie heureuse, c’est une âme libre, élevée, intrépide et inébranlable, placée hors de la portée, soit de la crainte, soit du désir, une âme pour laquelle l’unique bien est une conduite honnête, l’unique mal une conduite honteuse ? Tout le reste n’est qu’un vil ramas de choses, qui n’ôte rien à la vie heureuse, qui n’y ajoute rien, qui, sans accroître ni diminuer le souverain bien, peut venir et s’en aller. L’homme établi sur une telle base, il faut que, bon gré mal gré, il ait pour compagnes une gaieté constante, une joie élevée qui vienne d’en haut », Cf. Sénèque, De la béatitude (trad. Héron de Villefosse).

[2Cf. notamment Gai savoir, préface, §3 et livre V, §347.

[3V. Jankélévitch., La Mauvaise conscience, Paris, éd. Montaigne, 1966, p. 215.