Vacarme 76 / Joies politiques

« rain drops on roses and whiskers on kittens »

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« rain drops on roses and whiskers on kittens »

En quelques pas et quelques comédies musicales, Cyril Lecerf Maulpoix nous entraîne pour parler des joies que chacune éclaire, à sa façon. La joie qui traverse les corps par le chant et la danse fait aussi apercevoir ce que ces élans subvertissent ou augmentent, renversent et dépassent. Un fil court, d’extrait en extrait, de mises en scènes en libretto plus ou moins audacieux. Petite promenade au rythme joyeux…

Get Happy

Composé en 1929 et repris dans le film Summer Stock (La jolie fermière) en 1950 avec Judy Garland et Gene Kelly, le chant Get Happy fait partie de la tradition du gospel. C’est le moment extatique du chant où l’invocation à la joie permet à l’esprit sain d’être accueilli afin d’animer le corps et l’esprit. Dans le cas de Summer Stock, le vocabulaire est le même, c’est l’heure du jugement dernier et il s’agit de chanter dans la joie l’arrivée de la terre promise. Si l’articulation entre célébration de la joie, danse et chant fait partie intégrante de la comédie musicale, c’est parce qu’il s’agit bien d’en faire quelque chose de performatif. Faire advenir la joie de manière physique et vocale, en l’invoquant. Ce qui est intéressant ici, au delà du récit qui met en scène une fermière qui voit débarquer une troupe de comédiens dans sa ferme et de l’histoire d’amour entre Gene Kelly et Judy Garland, c’est le statut d’icône que Judy Garland est en train de construire. L’injonction à être heureuse a quelque chose de bouleversant. C’est le dernier film de Garland avec les studios de la MGM. Elle a un peu moins de trente ans et est alors toxicomane et secouée par des périodes dépressives intenses. Rétrospectivement, au regard de son histoire, de sa mort tragique et des films emblématiques comme Une étoile est Née ou de la chanson Over the Rainbow qui a lancé sa carrière avec le Magicien d’Oz, la joie s’inscrit avec elle comme une force de résistance, de survie face à l’adversité et notamment face à tous les hommes qui, dans cet extrait, lui font d’abord obstacle pour danser avec elle ensuite.

https://youtu.be/VGk3tY4yP7k

I feel pretty

La chanson de Maria dans West Side Story (1957), alors qu’elle vient de tomber amoureuse de Tony est emblématique d’un instant où, comme c’est très souvent le cas dans la comédie musicale, sentiment amoureux et expression spontanée de la joie s’allient. Comme dans le très connu Chantons sous la pluie, où Gene Kelly raccompagne Debbie Reynolds et chante sa joie en amoureux transi sous la pluie. Très souvent cependant, l’expression de la joie amoureuse est féminine notamment dans West Side Story où la folie amoureuse qui habite Maria jaillit dans un espace féminin et protégé. Ses amies commencent par se moquer d’elle pour rallier ensuite son enthousiasme. C’est bien le « feel » qui s’affirme ici en étant dansé et clamé haut et fort. Qu’elle soit mélodique ou dansée, la joie gagne spectateurs et public par des effets de contagion et de crescendo. I feel pretty est aussi un moment d’affirmation. Dans de nombreuses comédies musicales ce sont souvent les personnages féminins qui font de la joie un moment d’empowerment. « I feel pretty and witty and gay and I pity every girl who isn’t me tonight » clame Maria. Bien plus que de narcissisme, c’est de la joie de la jeunesse consciente de sa force mais aussi maîtresse de sa parure et de ses atours qu’il est question ici. Il n’est donc pas anodin que cette scène se déroule au milieu des tissus, des robes et des machines à coudre où Maria et ses amies travaillent.

C’est le tout jeune Sondheim qui a écrit le libretto de West Side Story et qui continuera ensuite d’affiner la psychologie des personnages de ses propres comédies musicales. En interview il confiait que cette chanson lui paraissait rétrospectivement trop simple avec son thème mélodique à quatre notes. Mais c’est peut-être aussi ça qui porte cette joie de Maria, des paroles moins complexes, répétitives et une mélodie entêtante.

Petite anecdote qui illustre également la dimension genrée mais également une forme de retournement comique. Dans le film Self Control avec Jack Nicholson et Adam Sandler, ce dernier, en proie à un stress terrible au volant, se voit conseillé par Nicholson de chanter I feel pretty. Dans l’espace très masculin de cette scène, l’intrusion de la chanson fait office à la fois d’inversion comique et d’un véritable remède contre la colère qui anime le personnage.

https://www.youtube.com/watch?v=RgHtBxOs4qw

Glitter and be gay

Candide, opérette comédie musicale, créé en 1956 est mal accueillie. Elle est d’ailleurs très peu jouée et n’a été remise en scène qu’il y a une dizaine d’années à Broadway avec Patti Lupone et Kristin Chenoweth. Un des morceaux les plus connus s’intitule Glitter and be gay. C’est l’air de Cunégonde qui a échappé au massacre du château où elle était née. Elle est désormais à Paris et maintenue dans un état de servitude par deux personnages, le Grand-Duc et le Juif qui se disputent ses faveurs. Ce moment de domination masculine donne au chant de Cunégonde un accent singulier. C’est par ailleurs un passage profondément humoristique qui illustre une nouvelle émancipation. L’air est très complexe pour une soprano. Cunégonde fait de son personnage une femme puissante qui affirme une forme de joie. « Scintiller et être gaie », tel est le mot d’ordre face à ses détracteurs : elle décide de faire de cette joie une arme de résistance l’empêchant de sombrer dans une tristesse paralysante.

On l’a vu avec la chanson de Maria, si le mot de joie, l’adjectif happy revient souvent dans les chansons, le terme de gay pour Bernstein, employé ici, à New York, n’est pas anodin (lui-même l’était). Ces personnages féminins ont un impact sur la culture gay, dont ils deviennent des idoles ou des icônes. L’injonction à la joie comme moyen de transcender l’oppression ou le rejet résonne avec les problématiques vécues par la communauté homosexuelle à l’époque. La mise en scène de ces personnages féminins qui chantent pour dépasser le tragique, réaffirmant une joie salvatrice à même de subvertir la domination et l’ordre des valeurs qui les oppriment avec violence et humour, est très fort symboliquement. D’ailleurs, la parure, l’artifice réclamés par Cunégonde comme des outils dont elle s’amuse, deviennent dans l’extrait des armes avec lesquels elle fouette le sofa.

Il n’est pas étonnant que Bernstein développe ces thèmes, lui qui, moqué comme « radical chic », se présentait comme un fervent défenseur des droits civiques et contre les armes nucléaires.

Le mouvement émancipateur de la comédie musicale ne se limite pas à l’émancipation des femmes, la joie s’y affirme plus largement comme moyen de passer outre ou de transformer l’obscurité. Chanter, danser, en dépit des nuages qui s’amoncèlent comme dans Singing in the Rain, c’est aussi chanter danser pour s’opposer à la guerre, face au régime nazi qui prend le pouvoir en Autriche dans la Mélodie du Bonheur, pour s’opposer à la guerre du Vietnam dans Hair, où le chant qui clôt le film, dans la liesse populaire de Let the Sunshine in, qui enfle devant la Maison Blanche, dessine le contrepoint à l’uniformité oppressante et tragique des soldats en partance vers le Vietnam.

https://youtu.be/aVsLMxam21I

Chanson d’Andy

Dans les Demoiselles de Rochefort, Demy fait éclater la joie portée par Gene Kelly dans cette petite ville de province repeinte pour le tournage. Les murs sont verts, jaunes, roses ! Même s’il peut y avoir des moments plus tragiques, c’est l’un des films les plus joyeux de Demy, qui joue sur des décalages, des mises à distance. La musique de Michel Legrand tresse le thème à la mélancolie de la chanson de Solange, mais la danse et le chant dans la chanson d’Andy, où Gene Kelly est amoureux, font surgir avec un accent de liberté novateur une scène américaine dans cette comédie à la française.

Plus tard, la chanson des jumelles pendant la fête foraine « chanter la vie chanter les fleurs chanter les rires et les pleurs », cherche à tout enchanter, à tout faire passer du côté de la joie avec une énergie qui joue du décalage.

https://youtu.be/YSM4E4OMCD4

My favorite things

Julie Andrews, Maria dans le film La Mélodie du Bonheur (1965), tient le fil rouge d’une force de joie constante qui va porter sa propre transformation. Dès le départ, dans le prélude sur les collines, puis les chansons dans le couvent, Maria est présentée comme une indomptable, incapable de se faire au rythme et aux restrictions des nonnes. La mère supérieure décide de l’envoyer s’occuper des enfants Von Trapp, menés à la baguette par leur père veuf, durci par le chagrin. Maria passe alors de l’espace féminin rigide du couvent à un espace marqué à la fois par une présence masculine très forte, et l’hostilité malicieuse que les enfants déploient envers toutes les nouvelles gouvernantes.

My favorite things marque un tournant dans le récit. Un orage éclate, les enfants ont peur et se précipitent les uns après les autres dans la chambre de Maria qui commence à chanter pour conjurer leur frayeur et faire renaître la joie, la liste hétéroclite de toutes les choses qu’elle aime : les jonquilles, les gouttes de pluie sur les roses, l’apfelstrudel, les poneys couleur crème, les flocons de neiges, l’hiver devenant printemps…

La joie de Maria est connexion, c’est elle aussi qui, le lendemain, libère les corps des enfants des costumes strictes et découpe des rideaux pour en faire des vêtements de jeux. C’est aussi le moment à partir duquel les enfants commencent à s’émanciper du lien paternel culpabilisateur, ce qui les amènera à recréer ce lien autrement une fois la place pour le deuil adoucie.

Comme souvent, la présence du religieux est paradoxale et si les nonnes ont un rôle positif en dépit de leur austérité, la joie de Maria excède ce cadre religieux gagnée par une forme de spiritualité romantique.

Dans des comédies musicales plus récentes, le catholicisme strict constitue un cadre oppressant qui doit s’accommoder de la joie de vivre de personnages forts ou animés par une forme d’empowerment, ainsi dans Sister Act 2.

https://youtu.be/0IagRZBvLtw

Oh Happy Day

Comme c’était le cas avec Get Happy, le chant gospel Oh Happy Day dans cet extrait entraîne les membres de la chorale jusqu’à une forme d’ex-stase, pleinement incarnée. Le pouvoir du gospel est bien plus physique, plus puissant que celui qui règne au sein de l’espace catholique traditionnel très normé. Sister Act 2, qui est par ailleurs un assez mauvais film, rejoue la confrontation entre deux mondes, celui de la rue, de la précarité face à la dureté d’une église ayant du mal à faire du lien avec la population locale. Là encore le chant religieux, le vrai chant spirituel est perçu non seulement comme un vecteur d’émancipation mais également de connexion ou de reconnexion. Reconnexion à soi, reconnexion aussi à l’église qui, spectatrice de cette émancipation, de cette jouissance, finit par être emportée par l’émotion et ne peut qu’adhérer.

Historiquement, cela résonne avec le rôle fondateur du gospel dans la lutte contre la violence et l’oppression à l’encontre des esclaves. Il s’agit à la fois d’un chant religieux, mais également d’une forme de résilience joyeuse parfois teintée de mélancolie comme dans le blues.

D’une manière différente, c’est ce que fait Cunégonde dans l’extrait Glitter and Be Gay. Résister à un pouvoir très masculin et décider d’être joyeuse, et « gay » malgré tout.

https://youtu.be/6zT8AyfsFmA

Schadenfreude

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La comédie musicale Avenue Q (2003) créée à Broadway en 2003, dynamite les clichés habituels que l’on associe à la joie pour se concentrer sur toutes les petites faiblesses et paradoxes qui nous habitent. C’est en réalité une parodie de l’émission de télévision éducative Sesame Street où l’on retrouve des marionnettes Muppets. Le ton est bien plus irrévérencieux, volontairement polémique, sexuel ou graveleux : Everyone is a little bit racist ou If you were gay sont des exemples d’autres chansons.

Schadenfreude est l’exemple d’une autre joie, la joie inversée face à la tristesse de l’autre. C’est une joie presque cathartique, aristotélicienne, celle d’assister à la douleur de l’autre, en s’en sentant épargné. Voici un extrait du texte :

Gary and Nicky : Schadenfreude !
Gary Coleman : People taking pleasure in your pain !
Nicky : Oh, Schadenfreude, huh ? What’s that, some kinda Nazi word ?
Gary Coleman : Yup ! It’s German for « happiness at the misfortune of others ! »
Nicky : Happiness at the misfortune of others. » That is German ! Watching a vegetarian being told she just ate chicken.
Gary Coleman : Or watching a frat boy realize just what he put his dick in !

Plaisir de la mesquinerie, de la malice, du jeu, résurgence d’affects liés à l’enfance, Avenue Q, participe à la veine des comédies musicales américaines plus récentes, où se déploient des émotions plus complexes, moins archétypales, notamment grâce à l’apport et l’imprégnation de la psychanalyse dans la parole quotidienne. Émergent des créations plus drôles, décalées des représentations habituelles. C’est le cas par exemple des créations de Sondheim comme Company, Sweeney Todd mais aussi de Matilda, adapté du récit de Roald Dahl, gros succès récent, qui met en scène de façon stupéfiante la force de rébellion des enfants et suscite une joie communicative.

Post-scriptum

Cyril Lecerf Maulpoix travaille actuellement sur la convergence entre les luttes queer et environnementales au sein du mouvement Panzy et dans le cadre d’un projet de recherche entre la France et les États-Unis. Il est membre du collectif musical queer-friendly, Fils de Vénus.

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Publiée dans Vacarme 76, , pp. 45-51.