Vacarme 76 / Cahier

impressions d’Évian

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À la Gare de Lyon, sur une fresque naïve, se succèdent et s’enchaînent, comme sur un panorama, les paysages qui, bientôt, par la magie des chemins de fer, s’offriront au regard émerveillé du voyageur en route vers le bas de la carte de France, côté gauche vu d’en haut. Par le miracle de l’art, la mer qui baigne Marseille (où je voudrais tant aller) se continue en Montpellier jouxtant Cluny, puis Vézelay, le tout fondu dans l’ocre-bleu, si bien que toute la France semble une immense plage méridionale, exempte de toute pelouse et brins d’herbe inopportuns. C’est extrêmement très joli, surtout le matin à l’aube. Sans surprise, je ne trouve, sur la longue plage peinte, aucune trace d’Évian-les-Bains.

Évian-les-Bains pas sur la fresque, l’eau ne s’est pas changée en mer. Pas de miracle de Cana. Travaux dans le hall du départ.

Nous arrivions gare d’Austerlitz quand nous venions de Bordeaux, toute une expédition nocturne dont je ne me souviens que l’aube, et le changement en métro, Gare de Lyon justement, pour aller vers Nation, non loin de l’hôpital Necker (ou Trousseau). Ou bien prenions-nous un taxi depuis lequel, comme il quittait la gare pour traverser la Seine, vers la Gare de Lyon sans doute, j’apercevais le métro, aérien à cet endroit ? Je me souviens du ton de la voix (est-ce mon père ou ma mère ?) disant pour le chauffeur l’adresse exacte où nous allions. 47-49 avenue du Docteur Netter, en face de l’hôpital Trousseau (ce n’était pas Necker). Je l’écris avec des chiffres, mais la voix parle en toutes lettres, sûre de son bon droit, presque lentement, sans égard pour l’urgence parisienne : quarante-sept, quarante-neuf avenue du docteur Netter (en face de l’hôpital Trousseau).

Cela devait être ma mère, parlant comme il faut à Paris, le ton suffisamment ferme, pour que l’accent du Louron soit fier et non moqué, parlant comme on sait, dans le Louron, qu’il faut parler à Paris. Moi qui, pourtant (par quel savoir infus ?), mesurais l’écart séparant la voix du Louron et la géographie parisienne, je l’entendais dire l’adresse comme une phrase étrangère, l’une ces formules que l’on ne comprend pas mais dont on sait qu’elle ouvre les portes, dans les contes de fée et à Paris au petit matin, quand on vient de Bordeaux et qu’on parle avec l’accent du Louron. Et je savais (par quel savoir encore ?) que cette phrase ma mère ne l’avait pas apprise de sa mère, mais acquise plus tard, quand arrivant, à vingt ans, à la gare d’Austerlitz, elle avait dû se rendre non loin de là, si bien que dans ce quartier, autour de la gare d’Austerlitz, elle était là chez elle depuis ce jour et en même temps déplacée pour toujours. Quarante-sept, quarante-neuf avenue du Docteur Netter, en face de l’hôpital Trousseau. L’occupante des lieux qui se trouvait à cette adresse s’y trouve toujours à présent. Je pourrais monter Gare de Lyon dans un taxi et répéter la formule. Je parviendrais jusqu’à elle, comme alors quand nous arrivions, à l’aube, gare d’Austerlitz.

Je voudrais ce matin partir de la Gare du Nord, me géographer autrement, me rasséréner à l’idée qu’Évian-les-Bains se trouve à Bruxelles, ou pas loin : je lui en tiendrais moins rigueur.

Lausanne dont j’attendais tant m’accueille avec des corbeaux. De gros corbeaux, la taille d’un goéland, dans le jardin public pelousé, no man’s green qui désespérément fait fonction de port de pêche. Les dockers — ce qui en tient lieu, sont habillés en cantonniers, en jardiniers peut-être si l’on veut la jouer moins suisse. Il faudrait, me dis-je parfois, remettre l’Europe en ordre, la ranger en quelque sorte. On renverrait à Lausanne les gardes suisses de Rome ; on les préposerait raisonnablement à la garde de ces rivages bleu noir, où ils ajouteraient peut-être une note de couleur (car c’est très gris, ici). Je dois penser à d’autres rangements.

Je ne veux pas aller sur le lac où les bateaux portent des noms de généraux.

Car c’est très gris ici. La montagne, déjà, est à la hauteur de ma désespérance, très basse, aussi haute soit-elle. Le ciel lui-même rase le sol, tant et si bien que les cimes bloquent les choses à l’horizontale sans pour autant les arranger à la verticale. Lausanne, port de pêche assimilé fictif à titre temporaire. J’essaie de frissonner. Le quai grisaille. Viennent quelques bateaux qui ne vont pas à Evian-les-Bains mais font cap vers des ports inconnus et lointains : Genève, Thonon (les-Bains aussi), et autres de la même espèce. Les montagnes montagnent ; le ciel copule avec l’eau douce. Puis le navire enfin est là, qui hoquettera bientôt en direction d’Évian (les-Bains). Le chasseur alpin en charge des annonces à vocation maritime beugle le nom du bâtiment dans un haut-parleur crachotant. « Général Quelque Chose ». Le rafiot qui dans le gris va voguer sur la fausse mer se nomme Général Machin. Je ne veux pas aller sur le lac où les bateaux portent des noms de généraux.

Pierre en uniforme est debout au bas de l’escalier et je ne sais plus qui de moi ou de mon père le trouve beau. Mais je sais à présent que c’est moi qui ressens, moi seule, cette admiration pour l’uniforme de Pierre, celui qu’il porte aussi sur son lit de mort, et qu’il a porté également le jour du mariage de mes parents, comme on le voit sur le film, mais c’est un uniforme blanc, peut-être parce que c’est l’été ou parce que les marins, quand leurs frères se marient, doivent se vêtir de blanc. Et il faut que maintenant, moi issue de Victor, amiral à l’œil vif, de Pierre en uniforme blanc, et de celui qui savait tenir les rames, et de René qui vole sur l’eau et casse des moteurs, moi la sœur, ou presque, de Véronique qui parle au vent et aux voiliers et de Pierre, fils de Pierre, qui n’aime pas la mer qui lui prenait son père, moi la tante, ou presque, de Colin qui répare les bateaux avec Joseph son père, de Ianis qui part au loin et jongle avec les mers, moi issue, de l’autre côté, des Anninos cousins d’Ulysse par la branche cadette, et il faut maintenant que je monte sur Général Machin, bateau de fleuve broutant paisiblement à côté du Colonel Bidule. Que l’on m’entende bien : je n’ai rien contre les fleuves ; j’en connais de fort honorables. Je connais la belle Garonne qui tourbillonne et fait la lune, je connais la Saône que j’aime parce qu’elle suit largement son cours de fleuve maternel, et j’ai pleuré, moi qui vous parle, devant le Mississippi. Mais je voudrais ne pas avoir, sur le lac qui mène à Évian et qu’emprisonnent les montagnes, à embarquer sur un bateau de fleuve qui taille la bavette au Colonel Bidule. (Est-ce que le Général Machin remporta malgré tout une bataille navale sur le lac Néant ?). J’aime les fleuves qui n’essaient pas de ressembler à autre chose qu’à un fleuve et y parviennent souvent, mais ce jardin, illusion de port public, j’aurais tellement voulu ne pas en avoir l’indésirable vision, quand le gros machin flottant et bleu — maintenant que j’y pense on dirait une canette de soda — décolle vaguement de la pelouse quai, se pousse comme il peut vers ce que la pudeur me retient d’appeler le large.

« Les eaux territoriales suisses »… Essayez, c’est très amusant : « les eaux territoriales suisses. Nous quittons les eaux territoriales suisses. J’ai traversé les eaux territoriales suisses ». Il y a plus drôle encore : « quittant les eaux territoriales suisses, je cingle vers Évian ». Car je m’approche d’Évian et c’en est fait de moi. De loin c’est plus marron que rose, un côté désagréablement chalet suisse (les eaux territoriales suisses : vous avez essayé ?). Puis, plus près, confirmant le marasme, une meringue alvéolée repose sur une pelouse, tandis qu’un bâtiment vitreux reflète sans conviction la grisaille céleste. Je voudrais que le bateau-bouteille cesse de faire tinter intempestivement sa sirène : la fiction maritime a ses limites, les meilleures plaisanteries aussi.

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Publiée dans Vacarme 76, , pp. 54-58.