Vacarme 76 / Cahier

pour un changement de culture politique du paradigme du gouvernement au paradigme de l’habiter

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Là où le paradigme du gouvernement cherche à faire le vide en mettant le monde sensible entre parenthèses, le paradigme de l’habiter appelle à un nouveau régime de perception à l’écoute des puissances qui traversent et animent les situations.

Ceci est un essai de théorie-fiction. Il ne prétend dire la vérité ou démontrer quoi que ce soit. Il se situe plutôt sur le terrain de ces fictions qui, comme nous l’enseignent les enfants, commencent par ces quelques mots magiques : « Et si… », « Disons que… ». Plutôt que de décrire la réalité ou de chercher à convaincre, ce texte affirme une perspective qui, dans le meilleur des cas, séduira par sa capacité à envisager le possible et le visible de manière plus intense, utile ou joyeuse.

Disons qu’il existe deux paradigmes : le « paradigme du gouvernement », qui voudrait conduire le réel selon une Idée ou un Modèle ; et le « paradigme de l’habiter », pour lequel il s’agit de prendre soin et de faire croître les puissances qui nous constituent et qui sont déjà là. Ces deux paradigmes configurent des sensibilités, des façons de voir et des manières d’agir  : pas tant des « lieux » (institutions, mouvements, etc.) que des pratiques. Dans le réel, ils s’entremêlent, se contaminent et entrent en conflit. Mais dans cette théorie-fiction, ils se montrent clairement distincts.

Cette théorie-fiction a été présentée une première fois à l’été 2015 à l’Université populaire de Campo de Cebada (université-fiction !) sous forme de conférence limitée à 20 minutes. Ce contexte d’origine expliquera sans doute le caractère quelque peu schématique et abstrait du présent texte. Au lecteur de compléter cette esquisse à sa guise, suivant ses expériences et les penchants de son imagination.

le paradigme du gouvernement

1. Ce qui se voit n’est pas ce qui arrive. Si l’on met un bâton dans l’eau, que voyons-nous ? Le bâton semble plier. Mais nous savons qu’il n’en est pas ainsi. Les sens nous trompent, ils ne sont pas des moyens fiables d’accès à la connaissance. Pour connaître, nous dit donc Platon, il faut « s’arracher les yeux ». C’est-à-dire : mettre entre parenthèses le monde sensible.

Ce « mettre entre parenthèses » signale la lutte éternelle de la connaissance contre l’opinion (l’idéologie, le mythe, etc.). Le concept, en tant que définition et détermination de la chose, ne peut ni se voir, ni se sentir, ni se toucher : il ne peut qu’être pensé. « Le concept de chien n’aboie pas » dit Spinoza. Penser, c’est voir avec l’œil de la pensée pure.

Ainsi donc, on pense en faisant le vide, en construisant un « contexte zéro » dans lequel les choses peuvent se dire elles-mêmes : un langage comme les mathématiques, un instrument tel un thermomètre ou un microscope, etc. Si le contexte zéro n’équivaut pas à zéro, c’est-à-dire, si dans le vide il reste quelque chose de la société ou de l’histoire, alors nous entendrons non pas ce que les choses disent d’elles-mêmes, mais les préjugés sociaux que l’époque (le sens commun) colporte à leur propos. Dans ce cas, le contexte — notre idéologie, notre identité, notre position sociale — pensera pour nous. Et il en résultera non pas une définition ou un concept, mais seulement un écho du monde.

Ose penser (sapere aude) signifie : cesse d’être un simple écho passif du monde, une antenne-relais qui répète les préjugés de l’époque. La vérité est la vérité, qu’elle soit exprimée par Agamemnon ou son porcher. La raison théorique est ce « discours de personne » à travers lequel personne ne parle en particulier, et où la chose se dit d’elle-même. La démonstration mathématique vaut indépendamment de qui l’énonce. Elle se dit seule, de manière désintéressée. Elle est indépendante du temps, des lieux et des circonstances : vraie ou fausse pour l’éternité.

Finalement, connaître ce n’est pas engendrer ou créer de la réalité. La connaissance n’ajoute aucun élément au patchwork infini des cultures et des coutumes qui composent le monde.

Crise de représentation, crise économique, crise écologique… Il ne suffit plus de changer de politiciens : il faut changer de logique politique.

2. Je lis que Diogène (le cynique) fut capturé durant un voyage en mer près de l’île de Crête, puis mis en vente sur un marché d’esclaves. « Et toi, à quoi sers-tu ? » lui demanda son adjudicateur. « À gouverner » lui répondit-il avec défi. En quoi le philosophe — ou mieux, la philosophie — sert-il à gouverner ?

La philosophie, c’est « apprendre à mourir » dit Platon dans le Phédon (un dialogue sur l’âme) : mort du corps pour que l’esprit puisse penser. Silence mortel de l’opinion et des sens pour nous rendre capables d’abstraction — et donc, de pensée.

Il n’y a pas de différence essentielle entre connaître et gouverner. La raison théorique connaît. La raison pratique agit ou gouverne. Décider librement c’est décider indépendamment de ce que tout un chacun pense ou désire. Agir librement, c’est « agir par devoir » explique Kant ; c’est « agir nécessairement ». Faire ce qui doit être, faire le juste. Être libre, c’est vouloir que nos actes fassent loi : actes de personne, par là même nécessaires.

La liberté est cette indépendance vis-à-vis du contexte. Ce qui doit être fait dans chaque situation ne dépend pas de la situation en elle-même. Ce n’est qu’en s’en distanciant — en s’en abstrayant — que nous pourrons faire ce qui doit être fait. Autrement, il n’y a pas d’action libre, mais plutôt répétition d’une habitude intériorisée, obéissance à quelque obscur mandat (issu de notre famille, de notre classe sociale, de notre identité sexuelle). Échos du monde.

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Post-scriptum

« Comme tous mes textes, celui-ci est un patchwork amoureusement tissé d’intuitions, de citations et d’auteurs. Pour tout ce qui a à voir avec le paradigme du gouvernement, ma référence incontournable est l’œuvre entière (et les cours que j’ai tant appréciés) de Carlos Fernández Liria. Voir en particulier ¿Para qué sirven los filósofos ? (La Catarata, 2012). Sur le paradigme de l’habiter, les cinq sources les plus importantes et qui s’entrecroisent dans ce texte sont François Jullien, Traité de l’efficacité (Grasset, 1997) ; Diego Sztulwark et Miguel Benasayag, Du contre-pouvoir (La Découverte, 2003) ; le Comité invisible, À nos amis (La Fabrique, 2014) ; Cornelius Castoriadis, « Marxisme et théorie révolutionnaire », in L’Institution imaginaire de la société (Le Seuil, 1975) ; Jean-François Lyotard, Économie libidinale, (Éditions de Minuit, 1974) ; et bien sûr les conversations avec les amis Raquel, Susana, Pepe, Jacobo, Manuel, Juan, Marta, Diego… »

Amador Fernández-Savater est chercheur indépendant. Coéditeur des Éditions Acuarela, collaborateur de divers journaux, il participe au mouvement des indignés espagnols. La version originale de ce texte a été publiée en ligne le 11 mars 2016 dans El Diario.

Traduction de l’espagnol & édition par Érik Bordeleau.

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Publiée dans Vacarme 76, , pp. 59-67.