Vacarme 76 / Cahier

l’agent gélifiant

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À cette époque, personne n’avait d’argent. Je n’allais pas chez le coiffeur, je me coupais moi-même les cheveux, et je coupais aussi ceux de mon fiancé, ceux de ma sœur, ceux de mon frère, et aussi ceux des amis de mon frère, tous des instrumentistes — mon frère jouait du saxophone, à l’époque. C’est ainsi qu’un jour je montais chez Jean-Baptiste le batteur, pour lui couper les cheveux.

Je sonne. Bises — choc de pommettes. Jean-Baptiste s’efface pour me laisser entrer en son domaine et aussitôt, c’est comme un changement de pression atmosphérique, un embarras léger m’enserre. C’est que la chambre de Jean-Baptiste — « sa studette » — n’a pas l’habitude d’accueillir tant de monde. On devine que Jean-Baptiste ne reçoit pas souvent, possible, même, qu’on soit la première à fouler le sol coco du domaine. Canapé convertible, minichaîne, évier, frigo, cabine de douche, une étagère, une chaise. Étroit rectangle de sol au centre du dispositif. Aucun geste n’est anodin dans un espace si petit, déplacer un pied est une décision hautement chorégraphique. Derrière mon mollet, la verticale du canapé : je ploie le genou, m’assoie d’une fesse, je ne bouge plus. Jean-Baptiste ne me semble pas vraiment plus à l’aise, mais il a prévu des initiatives. Il ouvre la porte du frigo toute grande. Seule sur la clayette, une brique de jus multi-fruits, immaculée. « Tu bois quelque chose ? Jus de fruit ? ». Euh, oui, jus de fruit, merci. Je considère les cheveux de Jean-Baptiste : deux petits auvents noirs au dessus des oreilles, mais, sur le devant, on voit déjà le crâne fuir, trop rose, sous la voute de la mèche frontale, ce qui m’inspire une pitié gênante.

« À propos, ton frère m’a dit que tu t’intéressais au dessin. Moi aussi je m’intéresse, je dessine, principalement d’après modèle. Monet par exemple, je ne sais pas si tu connais ? » Et il me tend une chemise orange à élastique. « Si ça t’intéresse d’y jeter un œil ? En premier, mon premier tableau, d’après La Pie, page 87 ». Comme fait exprès, « Monet, le Triomphe de l’Impressionnisme » attend en évidence sur la minichaîne.

Page 87, La Pie figure une pie, noire, dans un paysage de neige beige, barré à mi hauteur par l’ombre bleue d’une haie kaki.

Je considère la première feuille de la chemise orange : une feuille A4 à petits carreaux saturée de trames serrées, d’alignements de triangles, de cercles, de zones d’astérisques et de hachures de longueurs variées tracées au stylo bic noir, et avec détermination, jusqu’au ras de la marge, où des perforations ronde-allongée, allongée-ronde, prévues pour l’anneau du classeur, signalent la fourniture scolaire en surplus.

Je lève vers Jean-Baptiste un regard perplexe ; mais son air est maintenant vague, plein d’attente, une jeune fille qui s’offre sans savoir par quel bout on va la prendre. Je tente : « Ce qui est drôle, c’est que, Monet, c’est la couleur, et toi, c’est en noir… » Jean-Baptiste m’arrête : « Le premier tableau seulement est en noir, mais regarde ceux qui suivent. » Et effectivement, la page suivante est couverte tout pareil, mais au bic quatre couleurs, rouge, vert, bleu, noir. « Impression soleil levant, page 102 », précise Jean-Baptiste. « Quand même » j’insiste « c’est drôle, ta copie tout au stylo bic… Monet, c’est de la peinture, non ? du pinceau ? » « Oui, effectivement ; Pour les touches courtes larges, je fais un triangle, les courtes minces, c’est rectangle. Pour les longues c’est les cercles. Les touches en virgule, point ; double virgule, double point. Après, il y a aussi l’orientation de la touche, ça je l’indique par la croix. Bon, évidemment, il y a des zones où on ne voit pas bien comment sont les touches, et là je triche un peu, j’improvise. »

Qui n’a rêvé qu’un jour, un inconnu collerait son œil à la serrure de votre chambre et découvrirait à votre insu votre vraie beauté.

Il se trouve que, oui, « je m’intéresse au dessin », que j’ai de la culture visuelle. Ici je peux voir le fantôme de formes connues, Fluxus, François Morelet, Vera Molnàr. Je pose la question : « Tu vois, Fluxus, François Morelet, Vera Molnàr ? » Non, Jean-Baptiste ne voit pas. Il précise qu’il ne s’intéresse qu’aux tableaux classiques ; il copie Monet, et il le copie avec son style personnel, ça, c’est obligé, chacun son style. Mais que, le style, lui, il ne l’a pas copié, ça lui est venu comme ça, il n’a vu ni Fluxus ni François Morelet ni Vera Molnàr, non. Non. Moue définitive. Je pense, c’est drôle, ces formes qui surgissent en génération spontanée mais bien à leur place sur le ruban de l’histoire de l’art. Mais j’épargne à Jean-Baptiste mon histoire de l’art — d’ailleurs, parlant d’histoire de l’art, il faudrait rectifier, Monet n’est pas un classique du tout — je ne rectifie pas, car j’ai compris que « classique », pour Jean-Baptiste, signifie que c’est familier. Que ça fait partie du monde. Quand la photographie est arrivée, dépossédant la peinture de ses fonctions de documentation des hauts faits du monde, Monet déclara : « la peinture est morte, vive la peinture ; car ce que donne à voir la peinture débarrassée de l’alibi des sujets, c’est la peinture même. » Et la peinture s’installa parmi les choses du monde. Et Jean-Baptiste la dessina. Que Jean-Baptiste dessine non pas une pie ou un soleil couchant, mais prenne pour sujet la reproduction de peintures représentant des pies et des soleils couchants est d’une cohérence historique parfaite. Je me demande si c’est ainsi que Jean-Baptiste voit son travail — je sais que non. Je vois qu’il ne voit pas son travail. Non qu’il soit idiot — ce n’est pas du tout mon impression — plutôt, j’ai l’impression d’avoir affaire à un état immature de ce garçon, les organes de la main et du stylo bic sont déjà bien en place, mais les yeux, et la conscience, ne sont pas encore formés.

Bien des années plus tard, lorsque que je me suis trouvée à faire l’éditrice pour une collection de livres illustrés, j’ai souvent repensé aux dessins de Jean-Baptiste le batteur.

Qui n’a rêvé qu’un jour, un inconnu collerait son œil à la serrure de votre chambre et découvrirait à votre insu votre vraie beauté. Pourtant ce n’est jamais comme ça, et d’ailleurs, êtes-vous si beau ? Si on ouvre la chrysalide d’un papillon, ce qu’on y trouve, ce n’est pas un intermédiaire entre le papillon et la chenille, c’est de la bouillie, de la bouillie moléculaire, une flaque de possibles.

On imagine ingénument que faire l’éditeur, c’est distinguer ce qui est nul de ce qui est génial, mais non. La plupart des livres se situent entre les deux, et, tel le chanteur de Stupeflip, l’éditeur se demande « qu’est-ce que c’est que ce truc ? » Ça grouille, ça s’agite, ça vit déjà, ça veut, ça pousse sans savoir vers quoi, l’organe précède la fonction. On peut s’émouvoir de ces prises de paroles hors format, se réjouir de leur profusion, on peut voir de la beauté dans le grouillement, mais il faut quelque chose de plus pour que ce soit livrifiable. Objectivable. Alors l’éditeur spécule. Il fait des paris. Il se demande à quel stade d’évolution ça en est : ça n’est que ça, certes, mais si c’est un début, alors c’est prometteur ; si c’est déjà très avancé, et que ça n’est que ça… Voilà. C’est ce que voudrait penser l’éditeur, c’est là-dessus qu’il espère fonder son expertise, son professionnalisme.

Mais Karen Blixen, pas la moins « pro » des écrivains, lui susurre « Toutes les œuvres d’art sont belles et parfaites ; et toutes sont en même temps hideuses, ridicules et complètement ratées. Au moment où je commence à écrire un livre, ce livre est toujours plaisant. Je le regarde, je vois qu’il est bon. (…) Mais, en même temps, et dès son début, une ombre affreuse suit mon œuvre. C’est en quelque sorte une difformité odieuse, écœurante, qui pourtant est pareille à mon œuvre, et qui parfois et souvent même prend sa place (…) Je recule d’horreur à sa vue comme la mère devant l’enfant changé dans son berceau (…). Toutes les œuvres d’art sont à la fois idéalisation et perversion. Et le public a le pouvoir d’en faire définitivement soit un chef-d’œuvre, soit une caricature. Car, quand le cœur du public est touché (…) et acclame le travail de l’artiste, le déclare un chef-d’œuvre, l’œuvre d’art devient en effet le chef-d’œuvre que je vois au début de mon travail. Mais quand le public déclare que l’œuvre d’art est insipide et sans valeur, elle perd toute valeur en effet. Mais le public refuse totalement de la regarder, elle n’existe même plus. Et en vain je crierai : ne voyez-vous donc rien ? Et on me répondra très poliment, non, rien du tout. »

On retrouve l’éditeur, terrassé d’inanité.

Pourtant, souvent, en comité de lecture, j’ai vu ceci : quelqu’un envoie son manuscrit, et ça ne va pas. C’est personnel sans doute, on voit passer des thèmes comme des truites sous la surface, mais pas de prise. Ou parfois, dans un geste trop volontaire, ce quelqu’un a tiré violemment sur sa canne à pêche, il exhibe sa prise, pas de chance, c’est un pneu, et les truites se planquent. Que faire ? On répond, merci pour votre envoi, mais ça ne correspond pas à notre ligne éditoriale.

Puis, quelque temps plus tard, ce même quelqu’un rencontre un auteur déjà publié, sur le stand d’un libraire. Il évoque son manuscrit. L’auteur publié, pour se débarrasser, pour aider aussi peut-être, donne un nom, le nom de l’éditeur, de l’assistant de l’éditeur, de la réceptionniste, bref, n’importe qui, une personne a qui ré-envoyer le travail.

Le second manuscrit qui arrive au comité de lecture n’est pas le même que le premier. On le reconnaît, certes, mais comme cette fois il est adressé, il est changé, du tout au tout. Comme par magie.

J’aurais bien aimé mettre un nom sur cette magie (altérité ? adresse ? affirmation ?) — c’était d’ailleurs un peu la finalité de ce texte, mais le nom ne vient pas. Je ne sais pas dire. Je dirais, ça n’a ni odeur ni goût, c’est un agent gélifiant, invisible, qui fixe la forme du contenu en imprimant l’empreinte des bords du plat.

« Mais bon » reprend Jean-Baptiste, « les tableaux ça reste ma passion numéro DEUX, je ne cherche pas à me professionnaliser. En UN j’ai la batterie, comme tu sais ».

Voilà comment refermer avec tact et ce texte, et la pochette orange.

Je demande « D’ailleurs, comment fais-tu ? Je ne vois aucune batterie dans cette chambre ? — Effectivement, ici je n’ai que mes baguettes. La batterie reste dans le garage de mes parents, et pourtant je m’entraîne tous les jours… Je te montre, mais il faut que tu te lèves. »

Penché au dessus du canapé, Jean-Baptiste redispose les coussins. « Là, toms ; là, caisse claire, charleston, l’accoudoir c’est la crash cymbale, et le coussin par terre c’est la grosse caisse. Je te joue quelque chose, un standard. Un classique. On va voir si tu reconnais. »

Les baguettes de Jean-Baptiste sautillent sur les coussins, d’un coussin à l’autre, caressent et frappent, tandis que ses petits cheveux de derrière, ponts mous posés sur la nuque, se dandinent sur des rythmes inaudibles, et que je ne reconnais pas, bien sûr.

Ensuite, nous nous sommes perdus de vue, Jean-Baptiste et moi ; mais j’ai appris qu’il était maintenant un batteur reconnu, sur le net on trouve sa photo, il rase ses cheveux, il est chauve comme une bille.

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Publiée dans Vacarme 76, , pp. 99-102.