Vacarme 76 / Cahier

deadlines / 1 de l’être en retard

par

Au soir de sa vie et après la chute du Mur, un vieil homme, rescapé des camps, exilé aux États-Unis après guerre, revient à Prague. Il erre longtemps dans la ville, tâchant de deviner la suie derrière les façades repeintes, derrière les stucs colorés les ruelles de son enfance, égarement, vertige, hors le cimetière juif et son carré de pierres hirsutes ce ne sont que grandes enseignes, magasins de fringues chères et franchises mondialisées quand soudain : le miracle ! La petite échoppe de cordonnerie du coin de sa rue est encore là, et au comptoir le petit cordonnier, chenu et blanchi par les ans. Les deux hommes se tombent dans les bras, à mesure que monte la nuit se content l’un à l’autre cinquante ans d’histoire européenne, ayant vieilli somme toute ensemble mais séparés comme les deux côtés du monde, et au terme de la conversation, dans la semi-pénombre, le très vieux visiteur dit c’est incroyable, je me souviens, juste avant les rafles je vous avais laissé une paire de chaussures à ressemeler, j’ai même conservé le ticket toute ma vie regardez, et de sortir d’une main fébrile son portefeuille, et d’en tirer un très vieux rectangle parcheminé dont la couleur se distingue à peine, il fait très noir maintenant, et le très vieux cordonnier fonce dans l’arrière-boutique, revient les larmes aux yeux et dit c’est incroyable, elles sont encore là, et le très vieux visiteur la voix tremblante murmure je peux vous les reprendre alors ? et le très vieux cordonnier répond ah là on a eu un petit contretemps on a été débordés mais elles seront prêtes semaine prochaine sans faute.

[Bordeaux, Nuit des idées, 01h40 du matin. Sur la scène une chaise de jardin, dans l’auditorium une quinzaine de personnes, assises pour la plupart sur les côtés ou dans le fond] « Bonsoir à toutes et tous, merci de votre présence, autant vous le dire tout de suite : je n’ai rien de prêt. J’ai eu tout mon temps — et toute la soirée, au point que les conférenciers précédents ont déjà égrené sur des sujets connexes beaucoup des références que je comptais mobiliser et lorsque l’orateur qui passait juste avant moi sur cette même scène a dit, vers 01h20, “nous avons commencé en retard, nous pouvons déborder un peu”, à l’exaspération de voir reculer cette conférence de clôture s’est mêlée la joie de bénéficier d’un petit répit supplémentaire, mais voilà : je n’ai rien de prêt. Enfin rien, pas exactement, on a toujours des choses, mais il se trouve que les quelques propos que je m’apprête à tenir ne ressemblent en rien à ce que j’avais voulu proposer. J’avais pensé, par exemple, vous parler de cela — des “j’avais voulu”, “j’avais pensé”, et du plus-que-parfait. Le plus-que-parfait, c’est la procrastination arrachée aux irréels du présent, et mise au pied du mur. On peut à ce propos se demander (je digresse, la digression est expédiente en pareils cas) si l’enthousiasme dont la philosophie fait preuve depuis Henri Bergson à l’égard du futur antérieur, ses éloges de tous les “aura été” lorsqu’ils rejoignent d’un bond le fait accompli, franchissent à pieds joints les obstacles et la frontière de l’imaginable, si toute cette exaltation donc ne vise pas essentiellement à opposer un vigoureux déni au plus-que-parfait, laissant à la littérature le soin de le recueillir comme on glane des bois flottés à marée descendante (ainsi, dans l’incipit d’Un Barrage contre le Pacifique : “Au début, cela leur avait paru une bonne idée, d’acheter ce cheval”). C’est que le plus-que-parfait ne signale pas tant un écart entre la volonté initiale et les conditions ultérieures de sa réalisation, qu’une flexion intérieure à sa volonté elle-même, et une façon pour celle-ci de se considérer de longue date — depuis toujours, peut-être — comme un lointain souvenir. J’avais pensé vous parler de cela : de la manière dont le retard porte à considérer, avec retard, la résolution initiale dressée comme une silhouette orgueilleuse, efflanquée, parmi ses propres ruines.

J’avais pensé aussi vous parler de cinéma, ou depuis le cinéma. Le cinéma est adéquat à notre affaire : par sa façon évidemment, on me voit venir, de se faire l’index de ce qui a été ; toutefois, moins que cet après-coup ontologique dont beaucoup ont parlé, m’importe ici la dimension strictement optique du retard cinématographique — la persistance rétinienne, somme toute, ce n’est jamais que l’illusion du mouvement née de l’incapacité d’évacuer un à un les photogrammes au fil de leur défilement, de sorte que l’agitation cinématographique naît d’une coagulation, elle-même liée à ce que nous n’arrivons pas à suivre, à enchaîner ou à suffire. Le cinéma, c’est moins la mort au travail ou la vérité vingt-quatre fois par secondes qu’une certaine limite de temps, perpétuellement posée et repoussée, et dont le franchissement malencontreux suscite l’animation de l’image. Il m’avait semblé de ce fait que le cinéma, disons un certain pas tressautant de l’image cinématographique, serait un allié fiable pour essayer de penser ce qui donne le titre à cette intervention : la deadline, dont il me semble qu’elle gouverne aujourd’hui l’essentiel de nos activités intellectuelles (pour ne rien dire de la façon dont s’est réorganisé l’univers de la production matérielle, flux tendus, juste à temps, etc).

J’avais imaginé, par exemple, que nous pourrions partir d’un certain lapin blanc (Walt Disney, Alice in Wonderland, 1951) dont on sait qu’il détale éperdument au son d’une ritournelle, en r’tard, en r’tard, j’ai rendez-vous quequ’part, entraînant Alice dans sa course, puis se révèle le héraut sonnant trompette pour saluer l’arrivée de la Reine Rouge, dans une conversion à vue de la panique en docilité qui signe l’atmosphère globalement paranoïaque dans la version Disney du conte de Carroll. Si le rêve est toujours à la fois le gardien du sommeil et le tenant-lieu des significations et pulsions refoulées, le lapin d’Alice assume pleinement ces deux fonctions — prenant ici sur lui l’agitation qui autorise Alice à continuer de dormir, reconduisant là comme son lieutenant à la figure terrifiante et castratrice qui n’aime rien tant que de couper des têtes. En ce sens, le lapin d’Alice figure exactement le régime psychique auquel la deadline nous soumet, ou auquel nous nous soumettons à travers elle, régime où notre activité n’advient que d’être à la fois entièrement tendue vers un horizon qu’elle s’applique à différer, et entièrement référée à cet horizon même, horizon qui ne nomme rien d’autre que l’instant de la mort. Il faudrait ici imaginer ce que donnerait traduit l’ordinaire de nos conversations si l’on se piquait sérieusement de défendre la francophonie (“c’est quand, la ligne de mort ?”, “tu peux me rappeler la ligne de mort ?”). D’autant que des deadlines, il y en a toujours plusieurs : quand on demande un texte pour le quatre, c’est généralement qu’on l’espère pour le vingt-six, ce qu’anticipe sans nul doute l’auteur de la notule qui au mieux prévoit dès le trois d’aménager en ce sens sa journée du vingt-sept ; ainsi cette diffraction des deadlines vient-elle cribler l’existence, mort “multiple et dispersée dans le temps”, non “point absolu et privilégié à partir duquel les temps s’arrêtent pour se renverser” mais “présence fourmillante que l’analyse peut répartir dans le temps et l’espace” (Foucault, Naissance de la clinique [1]).

L'intégralité de cet article est disponible dans Vacarme 76 actuellement en vente dans votre librairie ou en ligne.

Notes

[1Citer son auteur de chevet est l’un des trucs les plus couramment utilisés en pareil cas, et qui ne trompe personne.