Vacarme 77 / Cahier

révolution, touche replay

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révolution, touche replay

Les mobilisations du printemps 2016, depuis les manifestations contre la loi Travail jusqu’aux derniers feux de Nuit Debout au début de l’été, ont fait l’objet de nombreuses retransmissions filmées, diffusées principalement sur Internet. Avec elles ont émergé des stratégies médiatiques dont ce texte interroge la diversité, la complémentarité mais aussi les ambitions parfois concurrentes.

à Ariane, Louise, Maxime, Nathan et Simon

La loi Travail est passée, certes, et son monde persiste, bien qu’esquinté. Mais la colère aussi a ses obstinations, et il est peu probable que le mouvement catalysé par les circonstances s’échoue sur les récifs d’un 49-3. L’heure est tant au bilan qu’à la relance ; dans cette perspective, on voudrait dresser ici un inventaire partiel des vidéos sorties de la lutte, en ayant à l’esprit que, loin d’en être la momie, l’effigie mortuaire, ces images ont aussi été le moteur, et le moule donnant forme aux forces déployées par le combat. Les revoir aujourd’hui, c’est donc interroger le lien entre la physiologie d’un mouvement et la facture des images qui s’y produisent.

Celles nées dans cette séquence de quatre mois témoignent d’une rare — et double — différenciation, entre elles comme entre les collectifs accordés au sein du soulèvement. Le mouvement contre la loi Travail et son monde aura d’une certaine façon été tricéphale. Il comprenait une branche syndicale, un cortège de tête sans appartenance et une occupation de place pareillement désaffiliée (étant entendu que ce sont là des pôles, et que beaucoup circulaient de l’un à l’autre). Qu’une lutte rassemble des groupes hétérogènes s’entremettant pour l’occasion n’a bien sûr rien de neuf, comme étaient attendues les quelques chamailleries ponctuelles entre la vertèbre classique des luttes, les organisations, et les subjectivités désencartées qui la débordaient. Mais l’inédit de ce mouvement réside peut-être moins dans ces mutations de l’anatomie politique que dans la cartographie audiovisuelle qui lui est afférente, et qui renseigne sur les subjectivités collectives tramées par l’événement. La convergence construite envers et contre tout a eu pour corollaire une dissemblance des images particulièrement aigüe.

Pour ces faiseurs d’images, un rapport dual à la télévision. D’un côté, ils la narguent ; de l’autre, ils l’imitent, ou du moins lorgnent vers son statut.

Sans compter l’iconographie satirique circulant sur les réseaux sociaux (mèmes et GIF, caricatures variées, montages de photographies), on pourrait répertorier au moins quatre formats : les vidéos de violences policières, les live propres à l’application Periscope, ceux, fort différents, de TVDebout, et des reportages comme ceux de Taranis News. Chacun induit, par les modalités de son dispositif, une communauté figurative spécifique, une certaine coalescence des corps et un rapport singulier à la parole démocratique. Et, aussi différenciés soient-ils, tous fraternisent dans un même espace, Internet. L’une des nouveautés du mouvement de 2016 aura été, en France (qui emboîte ainsi le pas aux révolutions arabes), d’héberger entièrement sa production audiovisuelle dans ce lieu sans lieu, et même, de la forger en fonction de ses outils propres. Or, ceux-là ne sont pas à proprement parler de production, mais de diffusion, et, d’une certaine manière, les modes de circulation propres au web ont commandé les usages de la vidéo, et par là modelé les images de la révolte. L’empreinte de la toile se ressent tant dans la facture des images que dans la vocation qu’on leur assigne : sa viralité et son autonomie toute relative [1], en entretenant le rêve d’une information désentravée, ont restauré quelque chose comme une utopie médiatique, délestée des contraintes pesant sur les formats habituels.

De là, pour ces faiseurs d’images, un rapport dual à la télévision. D’un côté, ils la narguent, puisqu’ils se permettent ce qu’elle s’interdit : une durée rallongée, une relative discrétion dans le tournage et surtout une esthétique immersive, au ras des événements et vissée aux masses. La maniabilité des équipements aide à une telle plongée, en amincissant les médiations propres à un matériel plus encombrant. De l’autre côté, cette télévision qu’ils distancent sur le terrain des luttes, ils l’imitent, ou du moins lorgnent vers son statut au point de vouloir se définir comme son relais ou son prolongement. Le périscopeur-star Rémy Buisine est là-dessus explicite : les grands médias sont pour lui une figure moins diabolique que paternelle, et il ne prétend qu’en compléter l’information, pas la contrer [2]. Mais les animateurs de TVDebout ou le fondateur de Taranis News Gaspard Glanz [3] définissent pareillement leurs pratiques comme journalistiques, même s’ils idolâtrent moins BFM et pensent plutôt montrer ce qui se passe dans le hors-champ de la télé. Tous, en tout cas, récusent le label militant. Il y a sûrement là un choix tactique, qui tourne la neutralité en bouclier [4] ; mais cela revient aussi à restaurer, malgré tout, une croyance plus ou moins ferme en la possibilité d’images sans filtres, que ne vicierait aucune idéologie parce qu’elles procèdent de structures pleinement autonomes.

S’éclaire par là le peu d’attention que ces imagiers ont accordé au cortège syndical. Seuls deux des trois visages du mouvement, Nuit Debout et les têtes de manif, ont été massivement illustrés sur la toile, parce que ces journalistes précaires et sans attaches étaient plus enclins à se rallier à des collectifs eux-mêmes extérieurs aux habituelles structures d’appartenance. Les images des syndicats ont circulé ailleurs, dans les médias classiques surtout, qui entretiennent vis-à-vis des journalistes sans carte de presse le même rapport que les fédérations à l’égard des autonomes (une supériorité de moyens et, de temps à autre, une condescendance hostile) ; les fédérations disposaient en outre de leurs propres médias, dont la production passait par des canaux distincts de ceux étoilant ces pages. La difficile jonction entre syndicats et autonomes sur le terrain de la lutte a donc tracé une frontière entre les territoires audiovisuels de chacun. Celui inspecté ici est le fait de jeunes journalistes s’étant dégagés de toute allégeance explicite, à défaut de mettre en sourdine leur évidente sympathie pour le mouvement ; son autonomie a justifié le vœu (que d’aucuns jugeraient fort pieux) d’une médiation immédiate, ou d’une information immaculée.

Le signe le plus éloquent en est Rémy Buisine. L’application qui l’a rendu célèbre, Periscope, permet de retransmettre en direct une vidéo filmée au moyen d’un téléphone portable, et, pour peu que l’utilisateur dispose de quelques batteries de rechange, d’une durée virtuellement infinie. Elle parachève ainsi l’utopie du direct, du plan-séquence intégral, quand les télévisions dites « en continu » ne peuvent que rêver de ce ruban sans couture. À cette ascendance cathodique, le dispositif ajoute un apport propre à Internet — les commentaires des spectateurs s’affichent à gauche de l’écran — et un autre plus radiophonique — la personne qui filme peut aussi causer (Buisine ne s’en privait pas). Rien d’étonnant à ce que ses développeurs l’aient baptisé d’après le nom d’un instrument d’optique particulièrement choyé des sous-marins. Le principe en est identiquement immersif, sinon que ce qui est vu, désormais, c’est l’intérieur, le remous des vagues ou l’agitation du peuple, et non ce qui surnage à la surface des foules ou des flots. Mais Periscope représente aussi l’utopie d’un média ramené aux proportions de l’individu. Chaque périscopeur a sa signature propre. Buisine, s’il était loin d’être le seul, fut l’un des rares à se présenter sous son état civil, et surtout à couvrir presque intégralement manifestations et AG [5]. Par ailleurs, il satisfaisait aux exigences interactives du dispositif, répondant aux questions de ses spectateurs et se laissant même parfois piloter par eux, à la manière d’une télévision authentiquement télécommandée. Ne rougissant pas devant la presse, et d’un discours peu clivant, il était tout destiné au vedettariat. Ainsi, par un étrange paradoxe, un mouvement anonyme, dénué de chef ou d’émissaire, aura par contre été pourvu d’un reporter connu de tous et immédiatement repérable, comme si la clé de cet événement résidait moins dans le discours de tribuns désormais évincés que dans le style de sa captation, elle au centre des regards.

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Post-scriptum

Membre du comité de rédaction de Débordements, Gabriel Bortzmeyer prépare une thèse à Paris VIII sur les figures du peuple dans le cinéma contemporain.

Notes

[1Les mystérieuses disparitions de bien des vidéos du mouvement, à peine postées sur YouTube que sitôt évanouies, ont rappelé que la toile n’a rien d’une zone franche.

[2Voir son entretien avec Benoît Le Corre pour L’Obs, publié le 04/04/2016.

[4Pas toujours efficace : il est arrivé à plusieurs des journalistes cités ici, comme Nnoman, Gaspard Glanz ou Alexis Kraland (du collectif Street Politics, proche de Taranis News), d’être interpellés en amont des manifestations.

[5On n’en négligera pas l’écho : Buisine détient ainsi le record de quatre-vingt mille spectateurs simultanés pour l’AG du trente-quatre mars. Au vu de certains des commentaires, on peut supposer que tous n’étaient pas sympathisants.