Vacarme 77 / Cahier

à propos de Sébastien Smirou, « Un temps pour se séparer (notes sur Robert Capa) »

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En mars 2016, Sébastien Smirou, psychanalyste et poète, publie Un temps pour se séparer (notes sur Robert Capa) aux éditions Hélium, dans lequel il tente, à travers un transfert sur le photographe, de dénouer les fils de la séparation nécessaire d’avec sa mère, de la solution finale, de la culpabilité et de sa judéité. Au cours de l’été suivant, Diane Scott lit ce texte à Nice, chez sa mère, juste après le sanglant attentat de juillet, et décide d’écrire à son auteur. Exercice d’admiration, transfert sur un transfert, renvois de bouteilles à la mer, jeu de miroirs entre exposition et pudeur, écriture de soi et écriture vers l’autre. Voici sa lettre.

Nice, juillet 2016

Cher Sébastien,

Ton travail sur Capa — ce n’est qu’une manière de le caractériser — est un très bel opérateur d’écriture et de pensées, il invite, en tout cas il m’aide, à mieux travailler et comme il assume un rapport très engagé et fécond à la subjectivité, je prends le clavier sur le mode de la lettre pour aligner quelques notes, conserver mes impressions et aller à peine plus loin que ce que je me racontais à voix basse entre mes temps de lecture.

Je suis à Nice où — c’est rigolo — j’avais acheté il y a plusieurs années de cela Mon Laurent, que j’admire toujours beaucoup et — je ne m’en suis pas aperçue tout de suite —, j’aurais donc attendu d’être à Nice, plusieurs mois après la sortie de ce Un temps pour se séparer pour l’acheter à son tour [1]. Nice est ma ville « familiale ». Or il est question dans ton Capa de se séparer de sa mère et un soir, montrant ton livre à la mienne à propos d’un court passage final sur le rêve, j’ai été incapable de lui dire que « se séparer » se rapportait à la mère, bien qu’elle insista pour comprendre le titre. C’était dur à dire que de sa mère on a à se séparer — a fortiori à la sienne, surtout quand. Depuis mon ancienne chambre dans les combles de sa villa, je prends donc quelques notes pour me soulager des tensions familiales, estivales, niçoises. La suffocation française actuelle nous laisse chacun, seul et jamais si subjectivement convoqué, à l’établi choisi…

Si je devais formuler un compliment ramassé, je dirais que ton texte ne ressemble à rien.

1. Alors ces Notes sur Capa m’ont grandement bluffée, d’abord pour une raison simple : cette écriture s’avance on dirait au-dessus de l’abîme, dans la seule assurance de ses propres question et composition, affranchie de toute identification-béquille (tu déclares d’entrée de jeu par exemple n’y connaître pas grand-chose en photographie). Je sors d’une fréquentation avec l’Université, d’où ma sensibilité à la question de ce grand Autre-là, et de tout ce qui fait fonction d’autorité fors le travail de l’écriture. Comme dirait un ami, quand on lit ton livre, « y’a quelqu’un derrière ». Et effectivement, ton Capa est dans un rapport singulier à la position d’auteur : ce n’est pas que tu t’autoriserais d’une expertise, d’une capitalisation autorisée du savoir ; mais rien de décomplexé ou d’inconséquent pour autant, ta pratique de psychanalyste est d’ailleurs le savoir-socle. C’est exactement à l’envers du premier (autorisé) et au contraire du second (décomplexé) : tu te tiens seul et accompagné au seuil de ta question, l’écriture est l’outil de la pensée, et elle se donne également comme son beau reste.

Moyennant quoi, si je devais formuler un compliment ramassé, je dirais que ton texte ne ressemble à rien. Le sous-titre est « Notes sur Robert Capa » ; pourtant tu ne cherches pas à faire une théorie de l’image, tu cherches une réponse à une question précise, à ta question, et cela fait toute une différence. Ta question est : qu’est-ce que c’est « être juif » ? et tu ouvres la scène « Capa » pour y mettre ta question au travail. Capa est ce photographe de la mort vivante qui n’a pas été faire d’images à l’ouverture des camps. Dans cette énigme tu loges la tienne. Ce n’est évidemment pas aussi instrumental que ça, puisque tu es dépassé toi-même par la rencontre avec « Capa », par ce transfert. Ce n’est pas une théorie de l’image mais c’est bien un livre avec l’image. Capa n’a jamais fait que des autoportraits, dis-tu ; tu es Capa, il est toi ; le syllogisme est donné d’entrée de jeu : ce livre est, ni plus, ni moins, une tranche de travail, une « fiction psychanalytique », ton autoportrait en Capa à Majdanek absent — pas d’autoportrait possible dans les camps, d’ailleurs, dis-tu. Donc il faut reprendre ce que j’ai dit plus haut : c’est un livre avec l’image, mais avec une image manquante : Capa dans les camps, c’est-à-dire toi-pas-dans-les-camps. C’est la séparation d’avec cette image, cette absence de rêve possible de soi dans le camp, qui constitue le « temps » du livre [2].

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Post-scriptum

Diane Scott est critique et docteur en arts du spectacle. Elle est la rédactrice en chef de la Revue Incise et étudie la psychanalyse.

Notes

[1Je dois à l’honnêteté et à la blague de dire la vérité : je n’ai pas acheté Mon Laurent. Jadis, j’ai eu un épisode cleptomane, souvent et précisément après chaque séance d’analyse et, l’hiver 2003-2004, néanmoins en vacances, j’ai chouré ton Laurent à Nice. Tu avais été content qu’il y fut, je m’étais sentie un peu contrite de ne pas oser avouer qu’il n’y aurait plus jamais été, puisque j’étais partie avec la fiche de réassort du même coup. J’avais pour tout ça d’ailleurs à l’époque une technique pas mal du tout. Bref. J’en conclus que l’achat du Capa devait attendre de se faire à Nice pour être rachat.

[2Aussi ton livre ne porte-t-il pas, depuis la psychanalyse, sur « la » photographie ou sur des images photographiques, mais plus concrètement sur la photographie comme pratique, la photo comme geste et chose.