Vacarme 77 / Cahier

une politique de la phrase entretien avec Ivan Segré

une politique de la phrase

Intuitivement, on reconnaît encore facilement en quoi consiste une position réactionnaire : figer les identités, exclure l’altérité et la contradiction, et donc condamner d’avance toute possibilité de transformation. Mais tout se brouille quand il s’agit de concevoir sa position opposée, c’est-à-dire une position progressiste, tant trop de crimes furent commis au nom du progrès. La force d’Ivan Segré est d’en rappeler la vertu inaugurale et inentamée : justement prendre en compte la possibilité d’une transformation radicale de soi comme du monde par un refus radical de tout fantasme d’identité conceptuelle ou politique, et donc par un refus radical de toute norme intangible comme de toute xénophobie. Autrement dit, le camp du progressisme fait exploser tous les camps idéologiques comme tout ce qui tend à structurer la théorie comme la pratique en stratégies de domination. L’audace de Segré est alors d’exercer cette vertu dans les questions les plus brûlantes où les identités semblent les plus figées : celles du judaïsme, de l’antisémitisme et du sionisme. Qui a dit que seule la vérité était révolutionnaire ?

Quel a été votre parcours intellectuel ?

J’ai fait des études de lettres et de philosophie, puis j’ai un peu enseigné. J’ai commencé à m’intéresser de près aux études juives à l’âge de 25 ans. À 28 ans — j’en ai aujourd’hui 42 — je suis parti étudier le Talmud à Jérusalem. Rentrer de plein pied dans le Talmud suppose un fort investissement, d’abord parce qu’il faut intégrer les lieux d’étude qui sont essentiellement ceux de l’orthodoxie religieuse, aujourd’hui principalement situés en Israël, ensuite parce que c’est un immense corpus, d’une densité peu commune. J’ai étudié une bonne dizaine d’années le Talmud en France et en Israël. Parallèlement, j’ai fait une thèse de doctorat, entre 2005 et 2007, sur un sujet politique sensible : l’apparition d’un « nouvel antisémitisme ». Mon hypothèse de travail était que la question de l’antisémitisme est l’objet d’une instrumentation idéologique réactionnaire. Et en effet, ma recherche, « La réaction philosémite à l’épreuve de l’histoire juive », a été très compliquée à mener d’un point de vue institutionnel, parce qu’elle était apparemment très dérangeante. J’ai donc cherché un espace institutionnel où malgré d’éventuels désaccords idéologiques, je ne serais jugé que sur la rigueur intellectuelle de mon travail. C’est sur cette base que j’ai rencontré Daniel Bensaïd, qui est devenu mon directeur de recherche. Comme le site Lundi matin aujourd’hui, Daniel Bensaïd m’a offert une sorte d’asile politique, où je puisse m’exprimer. Après son décès, ça a été beaucoup plus compliqué. La thèse de doctorat terminée, je suis reparti vivre en Israël. Puis je suis revenu vivre en France il y a trois ans, tout en allant régulièrement en Israël. J’ai un peu un pied ici, un pied là-bas. Et dans mon travail, je continue à mêler les études juives et la philosophie, la psychanalyse, la politique ou l’histoire.

« Je peux répéter une phrase plusieurs fois, y revenir : il y a une signification qu’on n’apercevait pas tant qu’on était prisonnier de catégories préconçues. »

« l’empreinte de la lettre » : Talmud et philosophie politique

Votre écriture procède par répétitions de citations, de manière quasiment paraphrastique, ce que Badiou appelle travailler à « l’échelle de la phrase » [1]. Est-ce une caractéristique de l’écriture talmudique ?

L’attention à la lettre est l’un des traits qui caractérise l’étude juive. Mais en réalité, on est toujours dans une dialectique de la lettre et de l’esprit : l’attention à la lettre a pour enjeu de saisir l’esprit. J’ai été marqué, très jeune, par un film de Jacques Rivette, L’amour fou. C’est une mise en abyme, un film dont le sujet est un documentaire sur la préparation d’une représentation d’Andromaque, où alternent des scènes de vie, des répétitions et des interviews. Il y a un passage où le metteur en scène remet en cause la lecture d’Andromaque par Roland Barthes dans Sur Racine, et il la remet en cause sur la base d’un seul vers de la tragédie. Selon Barthes, Hermione aime le pouvoir plutôt qu’elle n’aime Pyrrhus. Le metteur en scène, dans le film de Rivette, lui oppose un vers d’Hermione : « À qui même en secret je m’étais destinée, avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée ». Ce qui structure son amour, ce n’est donc ni la position de pouvoir, ni la loi patriarcale qui l’a destinée à Pyrrhus, mais un affect subjectif, singulier, l’amour. À partir de ce seul vers, le metteur en scène démonte toute l’analyse structurale de Roland Barthes. Cet exemple montre que « l’échelle de la phrase », l’attention à la lettre, n’est pas propre à l’étude juive même si elle en est caractéristique. C’est aussi bien la caractéristique du travail du metteur en scène dans le film de Rivette, comme c’est la caractéristique de mon travail de lecture, de déchiffrement des textes.

Quel est le gain d’un travail d’analyse « à l’échelle de la phrase » ?

On a trop souvent tendance à avoir des sortes de grilles de lecture qui commencent par identifier des camps et assignent à chacun d’entre eux des positions. Ce qui m’intéresse, en travaillant les textes, c’est de faire exploser ces lignes, et pas seulement de les « bouger ». Par exemple, j’ai fait apparaître dans La réaction philosémite que les auteurs des Territoires perdus de la République [2], qui se présentent comme des activistes de la lutte contre l’antisémitisme, véhiculaient eux-mêmes des préjugés quasiment antisémites. Certains auteurs mettaient par exemple sur le même plan la persécution d’un élève juif et le fait que certains élèves s’absentent systématiquement le samedi. Un autre exemple de contradiction, c’est le fait que Finkielkraut ait salué le courage d’Oriana Fallacci dans La rage et l’orgueil, puis qu’épluchant les derniers textes de celle-ci, je découvre, au beau milieu de diatribes racistes contre les Arabes, des propos négationnistes contre les Juifs. Cette approche très littérale des textes m’intéresse parce qu’elle permet de faire apparaître d’autres clivages que ceux qui s’imposent au premier regard, et des clivages finalement plus décisifs. En l’occurrence, cela m’a permis de montrer qu’un certain discours, prétendument favorable aux Juifs, reposait en fait sur des présupposés réactionnaires et des orientations xénophobes qui finissaient par avoir les Juifs en ligne de mire. Voilà pourquoi je peux répéter une phrase plusieurs fois, y revenir : il y a une signification qu’on n’apercevait pas tant qu’on était prisonnier de catégories préconçues ou préétablies. Dans une certaine mesure, c’est proche de l’attention flottante en psychanalyse et cela rejoint le film de Rivette : il faut avoir l’oreille pour entendre que, dans ce vers-là, se joue le retournement de tout.

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Post-scriptum

Ivan Segré, né en 1973, est chercheur associé au Laboratoire Autonome d’Anthropologie et d’Archéologie (LAAA), et l’auteur de plusieurs ouvrages, parus aux éditions Lignes : La réaction philosémite (2009) ; Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ? (2009), L’intellectuel compulsif (2015) ; et aux éditions La Fabrique : Le manteau de Spinoza (2104) ; Judaïsme et révolution (2014).

Notes

[1Dans sa préface à Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ? Alain Badiou définit « la dimension strictement littérale » du travail d’Ivan Segré en soulignant « le primat de la lettre et de sa puissance localisée sur l’interprétation générale ». Il ajoute : « Ivan Segré parvient ainsi à traiter de façon complète un phénomène collectif de notre temps en travaillant presque toujours à l’échelle de la phrase. »

[2Paru aux éditions des Mille et Une Nuits en 2002, cet ouvrage collectif dirigé par Emmanuel Brenner (pseudonyme choisi par Georges Bensoussan) analyse l’antisémitisme et le sexisme dans des établissements de quartiers populaires en les attribuant à la seule origine et à la religion supposée des élèves. Le livre eut un retentissement important et fut cité par des responsables politiques, dont Jacques Chirac, lors des débats sur l’évolution de la laïcité du début du millénaire.