Vacarme 77 / Cahier

deadlines / 2 de l’être en retard

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deadlines / 2

Je me sentais plus menacé par ma propriétaire que par les Japonais. Tout le monde attendait que les Japonais arrivent à San Francisco et se mettent à monter et descendre les collines dans les funiculaires, mais croyez-moi, je m’en serais coltiné toute une division pour ne plus avoir ma propriétaire sur le dos.
“Et mon loyer, où qu’il est, eh, clodo ?” qu’elle me criait du haut du palier où se trouvait son appartement. Elle portait toujours une robe de chambre mal fermée dissimulant un corps qui aurait gagné le premier prix au concours du plus beau parpaing.
“L’pays est en guerre et vous payez même pas vot’Bon Dieu de loyer !”
À côté de sa voix, Pearl Harbor faisait le bruit d’une berceuse.
“Demain, je lui mentais.
— Demain, ton cul !” elle me hurlait en retour.
Richard Brautigan, Un Privé à Babylone, chapitre 1.

[Bordeaux, « Nuit des idées », 02 h 10 du matin. Sur la scène une chaise de jardin, dans l’auditorium huit personnes, quatre viennent de partir, dont le repli du siège résonne encore au long des cintres.]

… Où en étais-je ? Ah, oui. J’en étais à douter que l’être-en-retard, le règne des deadlines et la forme de trépignement sur place auquel il condamne nos existences s’expliquent seulement par l’accélération spécifiquement moderne, par la manière dont la modernité a jeté sur nos pratiques un treillis serré d’urgences — dictature de l’horloge dont il faudrait alors supposer qu’elle vient forcer la vie comme le temps mécanique le respect des durées nécessaires, des cheminements, des ruminations, tout ce goutte-à-goutte de la pensée lente. C’est le mot de Bergson : il faut attendre que le sucre fonde. Bergson n’est pas le premier : la philosophie, en un sens, n’a cessé d’exhorter à la patience, d’inviter à régler sa conduite sur le rythme des opérations propres à réaliser le projet que l’on se donne (contemplation, certitude, béatitude suprême), d’appeler à la résistance vis-à-vis des agitations dont le monde nous abreuve comme des sollicitations qu’il adresse au désir. Qu’il y ait, dans ces incitations réitérées à ralentir quelque chose au mieux d’inaudible, au pire d’exaspérant, doit tout de même tirer l’oreille. Prenez Descartes, première méditation : « Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement… » Cette image même d’une réflexion sans échéances est non seulement déliée de toute contingence sociale (supposant avec confiance que le monde l’attendra, inchangé, à l’issue de son doute), mais secrètement minée par un double retard, dont la toute première phrase du texte glisse l’aveu discret : « Il y a quelques temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables ». D’une part, nous autres vieux enfants avons tous commencé par recevoir avant d’examiner la valeur de ces idées que nous emmagasinions, dont nous commencions même à inférer tout le reste, le retard de la fonction critique de la raison sur son usage déductif donnant à l’édifice un caractère bancal. Et non seulement cela : mais ce diagnostic même a été posé il y a quelques temps déjà, on dirait bien que Descartes s’y colle à la dernière minute, et les alibis dont il justifie ce retard au carré ne tromperont aucun procrastinateur (« j’ai attendu que j’eusse un âge qui fût si mûr » — sérieusement ?).

On est alors tenté de se demander si la deadline ne nous surplomberait pas de plus haut, de plus loin — si l’être-en-retard ne pourrait être considéré comme une détermination fondamentale de l’Être, et c’est à ce moment précis que j’avais pensé vous proposer une histoire de la métaphysique comme course-poursuite. Après avoir envisagé un temps une audacieuse analogie entre La Recherche de la Vérité de Malebranche et le Steve McQueen de Bullit, j’avais envisagé me rabattre sur une forme de documentaire animalier, ou de fable peut-être, disons : la tortue, le coyote et l’écureuil.

La tortue est la plus connue : Achille lui court après, elle a pris de l’avance (taxi, suivez cette tortue), mais Zénon entend démontrer, aux fins d’apporter de l’eau au moulin de Parménide, qu’il ne la rattrapera jamais tant à chaque fraction de distance qu’il parcourt, elle effectue à l’horizon une fraction correspondante. Il demeure saisissant que la métaphysique occidentale et la série d’identités qu’elle promeut (identité à soi de la pensée, identité de l’être avec lui-même, identité de l’un à l’autre dans une immobilité qu’aucun écart ne vient creuser) s’adosse, lorsqu’elle entend démontrer l’impossibilité du mouvement, à la figure d’un retard irrémédiable et se monnayant en divisions de plus en plus petites, retard impossible à combler puisqu’aussi bien la seule manière de le combler impliquerait de reconnaître qu’il n’a nul lieu de l’être, qu’Achille et la tortue demeurent parfaitement impassibles, séparés seulement et figés dans leur course par leur impuissance à le reconnaître. On pourrait dire : l’Être-en-retard, ici, c’est l’incapacité de l’homme à saisir qu’il n’est dans l’être ni avance, ni retard ; c’est le sans-retard de l’être, que les hommes pourtant n’entendront ni n’atteindront jamais.

En quel sens, cependant, cette croyance qui nous fait cavaler est-elle non l’effet d’une simple ignorance, mais l’indice d’une condition et comme la matrice de notre rapport aux choses ? Il faut ici changer de bête — passer de la tortue au coyote et, si la tortue de Zénon reste anonyme pour l’éternité, le coyote a un nom, Will E. Coyote [1]. Si la course-poursuite mise en scène par Chuck Jones, à partir de 1949, et qui porte Will E.Coyote aux trousses du Roadrunner est à l’évidence un hommage à la métaphysique des éléates, le problème est philosophiquement posé de manière neuve : cette fois, le retard ne tient plus à ce qu’un athlète n’est pas de force à vaincre l’infinie divisibilité de l’espace géométrique, mais à ce que l’ingéniosité rationnelle manque à rejoindre la grâce naturelle aussi sûrement que la conscience échoue à sortir d’elle-même. Tantôt, ce sont les dispositifs techniques — catapultes, fusées, ailes articulées, chariots automoteurs — qui se rabattent sur leur auteur en claquant comme des mâchoires, ou bien partent sans lui en le laissant figé sur place cependant que le l’oiseau coureur l’enveloppe d’un beep-beep conquérant. Tantôt, c’est la lucidité trop tôt revenue qui, révélant au coyote qu’il a passé depuis longtemps le bord de la falaise et court au-dessus du vide, lui dérobe son élan et l’aspire en sifflant vers le fond du canyon. Tantôt, dans une scène poétique qui pourrait servir de blason à la conception moderne du retard, le coyote pose au milieu du chemin une grande toile peinte imitant une route dans l’espoir que l’oiseau s’assomme sur le trompe-l’oeil ; mais voilà que le Roadrunner s’engouffre aisément dans la peinture, saute négligemment le pas de l’espace physique à l’espace figuré, disparaît en courant vers le point de fuite, et le coyote s’élançant à sa suite ne parvient lui qu’à s’aplatir en vibrant contre la représentation. Autrement dit, le drame du coyote n’est pas le fait d’une ignorance se leurrant accidentellement sur l’immobilité de l’être ; c’est celui d’une conscience devenue réflexive, d’un rapport aux choses mêmes qui, se sachant médié, en devient irrémédiablement malhabile, gourd, empoté, à la traîne.

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Notes

[1les recherches préparatoires à cette conférence m’ont permis de découvrir que E. est, chez Will E. Coyote, l’initiale d’Ethelbert. Je ne m’en remets pas.