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« Quel crime ai-je commis ? » Un avion est réservé pour Roman, 24 ans

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« Quel crime ai-je commis ? »

Dublin est le nom d’un règlement, le symbole de la couardise des pays européens qui se renvoient l’un à l’autre des personnes dont les souffrances comme le courage ne sont pas descriptibles. Demain, la France entend faire monter dans un avion Roman Nagibullah, 24 ans, Afghan, sur les routes depuis l’âge de 16 ans. Nous publions ici son témoignage, diffusé par La Chapelle Debout. Ce collectif oppose chaque jour l’action, la présence et l’engagement à l’arbitraire de la machine institutionnelle.

Je m’appelle Roman Nagibullah. Je suis né en en Afghanistan, à Kunduz. Je suis Tajik. J’ai grandi à Kaboul. J’ai vécu en Afghanistan, au Pakistan, un peu en Iran, en Norvège, et j’ai demandé l’asile à la France.

J’ai été tisserand, barman mais aujourd’hui, je ne dors plus.

Je ne peux pas me concentrer plus de 5 minutes, je perds la mémoire, mon corps est endolori, j’ai des idées noires. Je me demande parfois si ma vie ne serait pas moins dure de l’autre côté.

Depuis le 28 septembre, je suis ici à côté de l’aéroport.

Ici, un jour est aussi long qu’une année. J’entends les avions voler. La France veut m’envoyer en Norvège. La Norvège veut m’expulser vers l’Afghanistan. Ça m’est déjà arrivé, il y a 4 ans. Je suis en errance en Europe. Je n’irai pas en Norvège. Jamais.
Je m’appelle Roman Nagibullah. Et j’ai 24 ans.

Je parle Ordou, Dari, Norvégien, un peu Anglais, et j’apprends le Français. Ces langues, je ne les ai pas apprises à l’école mais dans la rue, avec des amis, en regardant des films. J’ai toujours voulu étudier, apprendre, avoir un métier avec lequel je peux rendre service. Mes parents m’ont toujours dit de travailler dur.

Ma mère était enseignante. Mon père était officier de police à Kaboul. C’était un homme intègre, qui a toujours refusé le système de corruption mafieuse propre à l’Afghanistan. Cela lui a coûté la vie. Ils l’ont tué quand j’avais 12 ans. Ma mère est décédée. Je ne pouvais plus vivre en Afghanistan. J’ai des cicatrices sur tout le corps. J’ai dû partir. Je n’avais pas d’autre choix.

On dit que l’Afghanistan est sûr. Mais Kunduz passe des mains des Talibans à celles de l’État toutes les semaines. A Kaboul, une petite fille s’est faite lapider pour ses opinions réfractaires, à quelques centaines de mètres du palais présidentiel. Quarante ans de guerres ont détruit le pays, fait baisser le niveau d’éducation général.

A la mort de mon père, je suis allé travailler comme tisserand au Pakistan, pour faire vivre ma famille.

J’avais 16 ans la première fois que je suis parti. Ma mère a vendu ce qu’il lui restait pour financer mon voyage. J’ai passé un an sur la route.

Je suis arrivé en Norvège en 2009. J’ai traversé une partie de l’Europe allongé sur une planche, sous un camion. La Norvège, ça n’a été que des impasses. Ils m’ont ausculté les dents. Ils m’ont dit : « vous n’êtes pas mineur ». Je leur ai dit : « je sais mieux que vous quand ma mère m’a mis au monde ». Mais rien n’y a fait. J’ai eu droit à trois mois d’école. Trois mois. La Norvège m’a m’a défini majeur. Je devais renouveler ma carte tous les six mois. Jusqu’à ce qu’elle ne soit plus renouvelée.

Je travaillais pour une une multinationale spécialisée dans la restauration. Ils me trouvaient des petits emplois, dans les restaurants, dans les bars. J’étais payé à l’heure. J’ai suivi une formation de barman. Je savais faire les cocktails. Je me suis payé une formation pour travailler sur les navires de pêches et une autre pour être pompier dans les avions. Mais je n’ai jamais pu travailler, car la Norvège m’a expulsé. En Norvège, je faisais de la lutte et de la boxe.

Un matin, à 5h, des policiers norvégiens sont venus me chercher dans le centre où je dormais. Ils m’ont fait monter dans un avion. J’ai transité par l’Allemagne et l’Inde. À l’arrivée à Kaboul, on m’a remis à la police qui m’a brimé : « Pourquoi tu reviens ? Pourquoi t’étais parti ? »

J’ai travaillé, mis de l’argent de côté. Pour repartir.

Je suis revenu en Norvège. Je connaissais déjà. Je parlais Norvégien. Je me suis dit : « peut être que les droits de l’homme seront mieux respectés ». J’ai redemandé l’asile. J’ai eu un nouvel entretien. Une semaine après, la Norvège m’a remis un arrêté d’expulsion. Mon avocat commis d’office m’a dit qu’il n’y avait aucun espoir, qu’ils allaient encore m’expulser.

Il fallait que je parte.

J’ai demandé l’asile à la France. On a pris mes empreintes. On m’a dit que c’est la Norvège qui devait me donner l’asile.

J’ai dormi sous le pont de Jaurès pendant deux mois. La situation était dure. Les gens se battaient pour une bouchée de pain lors des distributions de nourriture. Parfois, nous n’avions rien à manger. Parfois, la police interdisait les distributions.

Un jour, la police nous a emmené dans une sorte d’hôpital. Après, sans rien nous dire, on m’a amené dans un hôtel. Là bas, quand la nourriture arrivait à expiration, ils changeaient juste le film plastique avec une nouvelle date.

J’ai reçu un courrier de la Préfecture me convoquant le 28 septembre. Je l’ai montré à mon assistante sociale. Elle m’a dit que c’était pour récupérer mon dossier de demande d’asile. A la préfecture, on m’a demandé de patienter dans la salle d’attente, avec les autres. Quelques minutes plus tard, j’ai senti une main sur mon épaule droite, une main sur mon épaule gauche. Les policiers m’ont arrêté, emmené en centre de rétention. Ils étaient trois.

Il me restait une photo de mon père. Elle est restée dans l’hôtel où je dormais. Je n’ai pas récupéré mes affaires et mes diplômes obtenus en Norvège. Je ne sais pas où ils sont.

J’ai vu deux juges. Chaque fois un nouvel avocat. C’était mes premières fois au tribunal. Je n’ai rien compris à ce qu’il s’est passé. On m’a demandé de me présenter. Après, les avocats ont parlé entre eux. Je suis toujours ici.

Quand je prie, je demande à Dieu : « Quel crime ai-je commis ? ». Pourquoi suis-je traité comme un criminel ici ? Je n’ai pas de liberté. La journée, je tourne en rond dans la cour. Il y a un ballon en mousse mais personne ne joue avec. Je n’arrive pas à dormir. Je n’arrive pas à me concentrer. J’ai mal partout. Parfois, je me sens paralysé sur la moitié du corps. Parfois, je pense au suicide. Je me demande si c’est pas mieux de l’autre côté. Partir. Je n’en peux plus.

Merci pour les pistaches, ça faisait deux ans que j’en avais pas mangé. On appelle ça les pistaches souriantes (pesteh khandan). Les fruits sont beaux en Afghanistan. Pour le Nouvel an (Norouz), on prépare des grands plateaux de fruits. Les noix de pin me manquent (Djelghouzeh Sia). Ma sœur me manque, ma fiancée me manque. Je rêve qu’elles me rejoignent. Que nous ayons une vie. Mais où ? Si je suis libéré, je veux qu’elles viennent. Qu’on vive ensemble.

Je dois y croire, je dois garder espoir. Je n’ai pas le choix. Je n’irai pas en Norvège.

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