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Alep : 4,7 kilomètres trop longs à arpenter ?

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Alep : 4,7 kilomètres trop longs à arpenter ?

Des milliers de bombes larguées par les aviations russe et syrienne sont en train de ravager les quartiers est d’Alep avec la promesse, répétée à l’envi de fausses trêves en fausses trêves, de leur anéantissement final. Tous les jours nous parviennent des images d’écoles et d’hôpitaux ravagés, de civils ensanglantés, d’enfants morts. Mais on ne trouve personne à Paris pour parcourir 4,7 km. On ne trouve aucun syndicat, aucun parti politique, aucune ONG pour exiger le long de ces 4,7 km que cesse au plus vite ce massacre, ou au moins pour témoigner de notre humanité commune et d’un reste de solidarité entre les peuples. 4,7 km, c’est pourtant la distance idéale pour une manifestation, 4,7 km qui séparent l’ambassade de Syrie, rue Vaneau, et l’ambassade de Russie, boulevard Lannes.

Il y a évidemment mille raisons de ne pas manifester. D’abord, si l’on devait être complètement juste, il faudrait manifester aussi devant l’ambassade des États-Unis qui depuis cinq ans ne cessent de proférer des menaces jamais suivies d’effets à l’encontre de Bachar el-Assad et qui après avoir armé la rébellion syrienne l’abandonnent à la froide brutalité russe suivant des tractations diplomatiques sans doute monstrueuses — Alep contre Mossoul ? ; et encore devant l’ambassade d’Iran qui, directement et indirectement à travers le Hezbollah, soutient à bout de bras le régime syrien ; sans oublier l’ambassade d’une Turquie qui bombarde les forces kurdes et semble aussi avoir monstrueusement trafiqué des peuples avec Vladimir Poutine — Alep contre le nord de la Syrie ? En toute justice, le parcours d’une telle manifestation deviendrait bien trop long. Pire encore, il ne manquerait pas d’être légèrement embarrassant : les États-Unis, l’Iran, la Turquie, même la Russie, ne sont-ils pas les alliés de la France dans le combat contre Daech et pour libérer Mossoul ? Bien plus que des « alliés » face à Daech, tant leur niveau d’implication est sans commune mesure avec celui français… D’autant que de l’autre côté, qui s’agit-il effectivement de soutenir à Alep ? Il est très difficile de savoir aujourd’hui ce qu’est devenu exactement l’Armée syrienne libre (ASL) soutenue par le Front Fatah al-Cham affilié jusqu’à il y a peu à Al-Qaïda : sans doute le patchwork absolument improbable de rescapés du printemps syrien de 2011 avides de justice et de démocratie, d’alépins endurcis par cinq années d’une guerre civile atroce, de salafistes djihadistes dits « modérés », les uns étant soutenus voire infiltrés par l’Arabie saoudite, d’autres par le Qatar, d’autres encore par les États-Unis ou les services secrets turcs. De telles alliances de circonstances ne sont sans doute pas absurdes au vu des réalités du terrain et de la vaste « communauté du non » que la cruauté de Bachar el-Assad est parvenue à constituer contre lui, mais comment les soutenir de l’extérieur sans équivoque ?

Ce n’est même sans doute pas tout car on peut aussi trouver des raisons spécifiques à la France permettant d’expliquer la très faible mobilisation en faveur d’Alep-Est. D’abord le fait qu’il n’y a jamais eu de mobilisation politique forte au nom d’une indignation originellement morale ou humanitaire, sinon chez ceux qui trouvent un intérêt propre, personnel ou médiatique, à adopter une posture morale publique (globalement les intellectuels) : ni contre le génocide des Tutsis du Rwanda, ni pour Sarajevo, ni contre les massacres au Darfour, ni contre les crimes de guerre effroyables des Russes en Tchétchénie, ni même plus récemment encore pour Kobané. On peut le déplorer autant qu’on voudra, mais c’est un fait et un fait qui n’est pas vrai que pour la France. Ensuite, il est exact qu’au moins en France ce terrain de l’indignation morale est déjà occupé par notre président et notre gouvernement qui ne cessent de parler de « devoir », de « massacre insupportable » et de « honte ». Or force est de reconnaître qu’il n’y a plus grand monde qui ait envie de manifester ni de faire quoi que ce soit avec ceux qui actuellement nous gouvernent, même quand ils disent par exception des choses vraies. En un sens, c’est même un signe de vitalité démocratique puisqu’en démocratie, même formelle, à l’opposé de tous les régimes despotiques, on est toujours plus enclin à manifester contre son gouvernement qu’avec lui. Là aussi c’est un fait. Enfin, nous sommes en train de rentrer en période de campagnes électorales lors desquelles le niveau de connerie collective et d’indifférence au reste du monde monte toujours. De ce point de vue, la situation d’Alep est éminemment trop complexe pour de telles périodes. Et là encore c’est un fait, aussi triste qu’incontestable.

On pourrait encore allonger ad nauseam la liste des bonnes raisons de détourner le regard. Toutefois, il n’en demeure pas moins une ultime raison de se mobiliser contre le destin atroce des alépins de l’Est. Une unique raison mais qui balaie toutes les précédentes. Une raison qui n’est pas simplement morale et humanitaire, mais d’abord politique : on ne fera pas reculer le terrorisme moderne qui, se revendiquant de l’islam, frappe l’ensemble de la planète jusqu’en France en étant indifférent devant le massacre de populations entières. Ce n’est pas là affaire de bons sentiments ou de devoir d’ingérence mais d’abord d’intérêt bien compris. L’intervention occidentale de 2003 en Irak, puis l’écrasement de Falloujah par les Américains, la prison d’Abou Ghraib, la terreur des attaques de drones ont produit en grande partie l’embrasement actuel du Moyen-Orient. L’écrasement par l’armée russe de Grozny en 2000 a fourni une bonne part des volontaires tchétchènes de Daech qui encadrent aujourd’hui la défense de Mossoul. À chaque fois, dans la prétendue « guerre contre le terrorisme », les massacres de masse ne constituent pas un « bon usage de la cruauté » pour reprendre les termes de Machiavel, mais le pire. C’est pourquoi manifester pour les alépins, c’est aussi manifester pour nous, tenter au moins de semer les graines d’un autre rapport à la politique internationale d’aujourd’hui qui engage les peuples, ici comme là-bas, et non plus seulement les États. C’est d’abord cela que veut dire manifester : non pas se nourrir de faux espoirs, ni simplement témoigner pour l’honneur, mais déjà prendre acte que les anciennes divisions du champ politique ne valent plus : entre politique intérieure et politique extérieure, entre paix civile et paix entre les nations, entre guerre des races et guerre des classes, aujourd’hui tout se croise. Si l’on n’en prend pas acte et si l’on ne manifeste pas, qui aura encore le cœur, humain mais tout autant politique, d’aller manifester après le prochain attentat qui frappera la France ? Ce ne sera même pas seulement indécent d’un point de vue moral, ce sera ridicule politiquement au sens où au Moyen-Orient comme ailleurs demeure plus vraie que jamais la formule que l’on prête à Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Manifester, ce serait donc au moins affirmer cela : que l’on refuse d’avance ce cynisme de Cassandre contemplant toujours en surplomb le malheur des hommes.

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