Vacarme 78 / Cahier

cerise poignante

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cerise poignante

Encore une fois, nous avons plus que jamais besoin de joie. En offrande cette petite cerise sur le gâteau suivant la vieille idée de Vacarme : le rythme de nos lectures ne peut pas être celui de leur édition. Même quand le gâteau n’est plus là, comme il est dit ci-dessous si joliment, si tristement, par Pascale Bouhénic qui a accepté d’écrire quelques lignes pour réintroduire ce poème écrit il y a déjà longtemps. Voici donc quelques pages de ce livre mélancolique et revigorant, Le Versant de la joie, Fred Astaire, jambes, action, publié par Champ Vallon en 2008. Enjoy.

Je me souviens avoir lu que Matisse aimait particulièrement une photo que Brassaï avait faite de lui, parce qu’il souriait. Il l’aimait beaucoup, disait-il, parce que tous les portraits le représentant montraient toujours un homme très sérieux, alors que lui, Henri Matisse, ne l’était aucunement. Et on peut imaginer, en effet, que le peintre de La Danse ait été habité d’une joie particulière mais que cela ne se voyait pas sur sa personne : il travaillait à la joie.

Toutes proportions gardées, je pourrais dire la même chose de Fred Astaire, danseur au physique sérieux qui, comme Henri Matisse, avait une allure un peu sombre malgré la joie qu’il pouvait faire naître. Pourquoi la joie la plus pure naissait-elle de cet homme sérieux ? C’est la question que je me suis posée au moment où j’ai décidé d’écrire sur le danseur. Cette joie m’intéressait et je me suis demandé si les mots seraient capables de traduire cette force. J’ai choisi comme mesure le fragment car il me semblait pouvoir rendre compte de l’aspect explosif de la joie. Cette joie qui laisse comme une odeur de poudre après son apparition, disparaissait néanmoins, et trop vite — dans le blanc — j’en ai fait l’expérience jour après jour. Le fragment oui, comme mesure de la joie, petite et grande, tout à la fois. Le Versant de la joie témoigne de cette tentative de conversion : celle d’une émotion (la joie) en expérience d’écriture.

Je reviens sur la joie de cette danse aujourd’hui, cela m’intéresse toujours (la joie ne peut être une tocade, c’est une question lancinante) et, avec la distance, j’aimerais la comprendre différemment, et la caractériser. Cette joie explosive qui me saisit le temps d’une danse, le temps d’un film, sans hésiter une seconde, je lui joindrais l’adjectif poignant. Étrange d’ailleurs car je n’ai pas une seule fois écrit ce mot dans le texte. Mais cette joie est poignante, incontestablement, et dans sa manifestation, elle vous empoigne et ne vous lâche pas. Le noir et blanc ajoute probablement au pincement de cœur mais je constate que les films en couleur, Bandwagon, de Minnelli pour n’en citer qu’un, provoquent le même effet. Pourtant, il est clair que la joie ne s’inscrit nullement dans un registre sentimental mais bien au contraire à un endroit où le psychologique a la propriété de se transformer en physique. Cette joie passe entièrement de la tête aux pieds (chez Fred Astaire la tête se voit dans les pieds) et des pieds à la tête. Mais pourquoi cette joie est-elle si poignante, alors qu’elle traverse le corps et le fait exister ?

Est-ce parce qu’elle explose (et le son des claquettes augmente l’effet d’explosion) et disparaît aussitôt ? La joie ne dépose aucune trace dans la mémoire, contrairement à la honte par exemple qui durablement creuse un sillon. Si je veux éprouver la joie qui me saisit en voyant Fred Astaire, il ne suffit pas que je pense à sa danse, il faut que je le voie danser.

Est-ce parce qu’on ne peut vivre dans la joie pure, dans la joie continue comme un petit enfant tranquille à moins d’être un parfait imbécile ?

Est-ce, enfin, parce que cette joie s’est cristallisée, comme du sucre, sur une toute petite chose — quelques pas, des claquettes, du rythme, une danse — ce n’est pas seulement volatile, c’est délicat, ce n’est pas seulement délicat, c’est minuscule. Reste que l’ombre portée est énorme — mais l’ombre portée de quoi ? Car à la place de quoi vient la joie ? ou plutôt sur quoi repose-t-elle ?

Aujourd’hui je vois que la joie est une cerise sur le gâteau, mais le gâteau n’est pas là. Il faut prendre la cerise et supporter d’avoir le ventre vide. Mais il faut prendre cette cerise quand même car elle a un goût incomparable. Rien au monde n’a le goût de cette cerise incomparable, et même si le gâteau manque, même si la faim est douloureuse, le goût de la cerise vous comblera entièrement, des pieds à la tête et de la tête aux pieds. Vous en oublierez le gâteau, et l’air sombre et sérieux de Fred Astaire, ce génie de la joie.

La joie de Fred Astaire

La joie que Freddie fait flotter sur son personnage est un mystère. Car Fred Astaire n’est pas joyeux, dans le fond. Il est sombre, obscur et lisse. Fermé. Et pourtant, la joie est bien là, associée comme toujours à lui, des pieds à la voix. Et elle circule de lui à nous, de nous à lui. Un fluide permanent.

Et si nous, les spectateurs, avions engendré cela, avions tout inventé de cette joie ? Du spectacle inouï auquel nous assistons naissent de vifs sentiments d’admiration, de plaisir, d’allégresse. Que nous projetons sur le danseur.

Cela fait sourire Freddie, naturellement.

Nota Bene

Remember, I am still just an entertainer (« N’oublie pas, je ne suis qu’un amuseur »)
— Fred Astaire, The Band Wagon.

La joie

Allez, on s’amuse, c’est amusant de s’amuser !
— A Damsel in distress.

Bêtise inhérente à la joie, tautologie, décervelage. Quoi d’autre ? Mise en scène de la stupidité. Est-ce l’abandon qui rend si bête ? Le laisser-aller à la joie qui rend muet ? La joie monte et on redescend — nous fait chuter.

La joie : impossibilité d’en parler, juste la désirer, juste y adhérer. Freddie c’est cela, cet atterrant abandon à la joie. Il nous entraîne en une glissade : pas de psychologie, pas de narration, juste de l’action, bon.

Dumb/Crazy/Dope

Dumb : mot fréquent des films musicaux des années 1930. Dumb peut signifier muet, et par conséquent un peu bête. S’applique souvent aux femmes et plus précisément aux blondes. Ginger qui était rousse devient une blonde de noir et blanc.

Follow the fleet : la blonde Sherry (Ginger Rogers) donne quelques conseils à sa sœur, brune, sage et guindée :
— Tu as l’air trop intelligente.
— (…)
— Tu sais, les hommes ne préfèrent pas les blondes mais on a l’air plus bêtes (It isn’t really that gentlemen prefer blondes. It’s just that we look dumber).
— Même sans être blonde, je pourrais être idiote ?
— Il faut de l’esprit pour être idiote. Bon, essayons.

Et elle lui fait passer une merveilleuse robe moulante satinée, que ne renierait pas une blonde (fausse ou vraie).

Parmi les blondes partenaires de Freddie : Jane Powell, Vera Allen, Eleonor Powell. Parmi les brunes : Cyd Charisse, Judy Garland. Quelques rousses : Audrey Hepburn, Rita Hayworth. Toutes femmes, toutes blondes en puissance. Cependant, il y a une justice (dans les films) et le renversement de pouvoir ne saurait tarder. Lutte des classes et guerre des sexes sont en marche main dans la main, l’homme et la femme, le maître et le valet, même combat. De l’improbable naît le plaisir immense : une belle blonde envoie au tapis un gros lourdaud, d’une prise de judo, en deux temps trois mouvements (Broadway Melody). Magie du cinéma, comme dans un rêve.

Freddie lui aussi est une sorte de blonde dans son genre. Air ahuri, chewing-gum en bouche (Follow the fleet), bouche de travers (tous les films RKO), paupières battantes, romantique échevelé, anti-communiste primaire (Silk Stockings), photographe frivole (Funny face), bégayant dès qu’il est amoureux (et c’est souvent). Ne serait-il pas aussi dumb, un peu dope, un peu bête (comme hanté, dirait-on par Stan Laurel à qui il ressemblerait) ? Ne fait qu’un avec la joie. La joie lui donne cet avantage incontestable sur le reste du film (du monde) : il y croit.

Les pieds sont-ils bêtes ?

Un écran entièrement barbouillé de peinture noire, deux mains qui s’agitent et inscrivent des noms dans la peinture : c’est le générique de Carefree. Gommons le noir, place à la comédie.

Peu de films laissent aussi bien voir les mains de Fred Astaire que Carefree. Freddie fait du golf, Freddie joue de l’harmonica, Freddie essaie de donner un coup de poing à la femme qu’il aime, mais bien sûr, il n’y arrive pas, Freddie fait un cours sur l’inconscient et la façon qu’il a de pointer de son doigt l’hémisphère droit du cerveau est un pur geste de danse. Les mains montrent la tête qui est directement liée au cœur. Trilogie sacrée. Il y a une telle liaison entre notre âme et notre corps, explique Descartes à la Princesse Elisabeth, que les pensées qui ont accompagné quelques mouvements du corps, dès le commencement de notre vie, les accompagnent encore à présent.

Et les pieds dans tout cela ? Les pieds sont bêtes, heureusement, regardez-les : ils ne vous décevront pas. Carefree, autrement dit en français, « libre de tout soucis », « INSOUCIANT ».

Paradis

Oh look, trees ! (…) And isn’t it what we call grass ? And look, there is a sky ! (« Oh regarde, des arbres ! (….) Et n’est-ce pas cela qu’on appelle de l’herbe ? Et, regarde, il y a un ciel ! »)
— The Band Wagon.

Insouciant comme au premier jour, on danse parfois sous un kiosque à musique (Top Hat), sur une piste pour patiner (Shall we dance), sous un kiosque sans musique (Carefree), près d’une fontaine de théâtre (Broadway Melody), dans un jardin la nuit (The Band Wagon). Autant de jardins clos, de paradis retrouvés, de joie étincelante en un cercle concentré Faut-il qu’il m’en souvienne, la joie venait toujours après la peine. La joie en ce jardin.

La joie en ce jardin

La joie en ce jardin est si douce, et pourtant si forte et si complète, qu’il est inconcevable de vouloir le quitter. Seule issue donc pousser les barrières, élargir le cercle, faire naître le jardin au-delà, semer des fleurs, planter des fruits, pousser l’enclos, et dilater l’espace de la joie. Là où il n’y avait ni amour ni joie ni danse sera dorénavant le mouvement. Début.

Clichés

Deux personnages face à face. Se parlent pour ne rien dire, enfoncent des portes ouvertes, enfilent des perles ou décrivent le ciel, le paysage :

Elle : Les ombres sur le sable ne sont-elles pas belles ?
Lui : Oui, elles sont très belles
Elle : Et la lumière sur l’eau, et ce nuage qui va passer sous la lune…
— The Gay Divorcee.

Car finalement, on danse et on se comprend déjà. Inutile de parler donc si ce n’est pour le son des mots, quelques banalités, pour traverser le temps et son suspens comme de purs enchantements.

Je ne suis rien (je ne serai jamais rien)…

I am not Nijinsky. I am not Marlon Brando. I am Mrs Hunter’s little boy, Tony, song and dance man (« Je ne suis pas Nijinsky. Je ne suis pas Marlon Brando. Je suis Tony, le petit garçon de Madame Hunter, chanteur et danseur »)
— The Band Wagon.

Je ne suis qu’un pauvre type du Nebraska. Un Américain moyen et vieux jeu
— You were never lovelier.

Imagine a man like me having dance for his living (« Imagine un homme comme moi qui doit gagner sa vie en dansant »)
— You were never lovelier.

Freddie si parfaitement mélancolique : minceur dégagée, nervosité contenue dans des effets de ralenti (le moindre geste a une vitesse calculée), désir de perfection qui rendait fou quiconque travaillait avec lui, superposition si parfaite de la chair et du squelette, œil rieur et sourire tendu (que décrit Michel Leiris), insomnies notoires pendant lesquelles il trouvait des idées de danse, sombre humilité, et aussi, surtout, extrême pureté de sa joie, symptôme infaillible, arrête visible de l’être mélancolique.

… mais je danse

La mélancolie est une montagne à deux versants. L’un sombre, l’autre clair. Freddie danse sur le versant blanc de la joie (rengaine).

À nous la musique les sourires et le rythme. Il suffit de voir double pour la voir (il n’y a pas de mélancolie sans la plus grande joie — et vice-versa).

L’invention de la joie

Où quand ailleurs, amour est-il égal à joie ? Et dans la définition de la joie, n’oublier ni les jambes, ni la morale, ni la routine avant de la disposer dans le cadre.

Versant blanc

Où quand ailleurs, amour est-il égal à joie ? Cherchez.

Top Hat, dernière minute du film : Dale Tremont (Ginger Rogers) et Jerry Travers (Fred Astaire) se retrouvent enfin et se comprennent. Ils dansent. Ils dansent, mais on ne voit plus les pas. Ils tournent mais, eux, on ne les voit pas, on ne distingue plus vraiment les visages. Tourbillon. Fous de joie. Rien à voir dans la joie. D’ailleurs c’est la fin : il est en smoking, elle est en fourrure blanche. Ils partent. On va bientôt fondre au noir. À leurs pieds, une ligne blanche tracée sur le sol sur laquelle ils dansent : c’est le versant blanc de la joie.

Semblant la joie

C’est vrai,
on ne sait pas très bien
ce que c’est que l’amour
mais on peut toujours
danser.

Pas très bien ce que c’est que la danse
mais on peut toujours jouer
de la musique

Oui, on peut jouer la musique
elle fera naître la joie.

La joie ? On ne sait pas très bien ce que c’est
mais on a quelques pas, répétitifs et hasardeux,
où vont-ils ?
On ne sait pas
allons
autant y aller.

Surfaces

Nous vivons parmi les surfaces, dit Ralph Waldo Emerson, et le véritable art de la vie, c’est de bien y patiner.

Positif négatif

Une grâce non religieuse
une séduction non virile (mais pas asexuée)
l’élégance d’un homme ordinaire
et la fougue d’un homme contrôlé
amoureux sans amour.

Négatif positif

Quelque chose de l’Anglais
quelque chose de la blonde
quelque chose du Noir
quelque chose de joyeux
qu’en vérité, il n’est pas.

Toutes imitations qui font de lui ce qu’il est
bien qu’il ne le soit pas.

Dernière scène

Je viens de voir pour la première fois un des derniers films de Freddie que je cherchais depuis longtemps tout en redoutant de le trouver. Je dis de Freddie mais c’est un film de Coppola, de 1968 : Finian’s Rainbow. Freddie aux côtés de Petula Clark, parlant irlandais avec accent, chantant et dansant, comme d’habitude — ou plutôt comme avant. Il a 69 ans. La voix et le visage de Freddie vieux, beaucoup trop vieux pour son âge, et la vieillesse surtout terrible pour la voix. Mais Freddie danse et chante — sa danse est adaptée et économe, ses gestes, presque au ralenti, sont d’un minimalisme parfait. Les jambes toujours minces flottent dans le pantalon irlandais, les grandes mains balancent le long du corps, le regard est sans narcissisme, complètement détaché sur le monde. C’est à cela que j’ai reconnu Freddie : comme avant, désinvolture sur son image, c’est normal, il imite. Sprezzatura.

Dans la scène finale, le personnage prend une route, dans la campagne, comme dans Les Temps Modernes — et le corps de Freddie peut être comparé à celui de Charlot pour l’émotion qu’il dégage dans cette marche de dos. C’est la fin et le début en même temps. La silhouette s’amincit et perdure le raffinement dans la marche qui tient à : jambes, joie, morale. Freddie saute une haie et passe de l’autre côté. Quelque chose d’une extrême jeunesse mais sans la puissance de la jeunesse, quelque chose d’assez joyeux mais sans le panache de la joie avance sur cette route, tout en disparaissant. Le visage ne manque pas. Dos tourné, Freddie disparaît vers nous.

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Version imprimée

Publiée dans Vacarme 78, , pp. 79-85.