Vacarme 78 / Cahier

la couleur de l’argent entretien avec Sylvie Laurent

la couleur de l’argent

Est-ce la classe ouvrière blanche qui a fait gagner Donald Trump ? La question a beaucoup agité au lendemain de l’élection présidentielle américaine. L’historienne Sylvie Laurent y apporte une réponse nuancée. Si ce sont bien les Blancs qui ont fait élire le magnat de l’immobilier, ce ne sont pas les plus pauvres des plus pauvres mais plutôt la petite classe moyenne en perte de vitesse qui a massivement soutenu le candidat républicain. La crise économique de 2008 n’a pas été le creuset d’une communauté de destins entre la grande majorité des Américains qui ont vu leur situation se dégrader tandis que la concentration des richesses s’accentuait au profit d’une infime minorité. La société américaine reste structurée par la question raciale et depuis la conquête des droits civiques, la rupture entre Noirs et Blancs s’est accentuée. La présidence Obama n’y aura rien changé : la banalité des crimes policiers comme l’expression déchaînée du racisme pendant la campagne en sont la preuve. La domination symbolique des uns sur les autres s’articule à un rapport d’inégalités économiques mais sans que les deux se recouvrent parfaitement. Pour comprendre cette dialectique, Sylvie Laurent fait feu de tout bois en s’intéressant aussi bien aux textes littéraires qu’en faisant l’analyse de la politique économique. L’originalité de son travail est de se placer alternativement des deux côtés de la color line en s’intéressant aux Noirs comme aux Blancs. Dans une biographie de Martin Luther King, elle rappelle la dimension politiquement subversive du héros de la nation américaine tandis qu’elle explore les angoisses de dépossession des privilèges raciaux d’une partie des Blancs à travers la figure littéraire du white trash. Elle en tire le portrait d’un pays fracturé et hanté par son passé, qui ne trouve son souffle que dans l’émergence de mouvements sociaux qui reposent la question de la justice sociale.

Pourriez-vous retracer votre itinéraire et ce qui vous a conduite à vous intéresser aux questions des rapports de race aux États-Unis en partant d’un travail sur les White Trash, thématique de votre thèse ?

Je suis historienne de formation. Agrégée d’histoire, j’ai commencé par enseigner dans le secondaire, notamment dans un lycée technologique de l’Oise. Au moment de faire ma thèse, j’étais très intéressée par ce qui mêlait littérature, histoire et questions sociales. J’ai pensé d’abord travailler sur les idées philosophiques de Jaurès. Remonter aux ferments politiques de la pensée m’intéressait. J’ai donc repris des études de littérature française. Après le 11 septembre 2001, j’ai eu envie d’orienter mes études vers les États-Unis. J’ai suivi le cycle des études américaines de Sciences Po et je me suis intéressée à la littérature américaine. Ce qui faisait pour moi le lien entre histoire et littérature, c’est la façon dont on peut voir la politique derrière les textes. J’ai commencé à travailler sur les white trash dans la littérature, un thème très politique. Le white trash, c’est le Blanc américain si pauvre et si peu intégré à la mythologie nationale du migrant parti de rien que son statut devient inconcevable. Il finit par être identifié à une minorité raciale. Ce qui m’intéressait dans ce travail c’était la façon dont la logique de classe et la logique raciale s’interpénétraient, comment les élites blanches utilisaient le ressentiment des plus pauvres des Blancs contre les Noirs pour diviser les pauvres. Fondamentalement, la société américaine est organisée entre le riche Blanc, le pauvre Blanc et le Noir. Il y a une maïeutique entre ces trois composantes pour maintenir le statu quo et la domination d’une classe très puissante. Pendant ma thèse, j’ai décidé de partir travailler dans le département d’études afro-américaines d’Harvard. Je me suis spécialisée sur la question noire américaine. Comment, dès lors, ne pas aboutir à Martin Luther King ? Au départ, mon projet n’était pas d’écrire une biographie mais de m’intéresser, comme j’avais voulu le faire avec Jaurès, aux idées philosophiques de Martin Luther King et, à ce qui reste méconnu en France et aux États-Unis, ses idées socialistes. Martin Luther King était convaincu qu’il n’y aurait pas d’égalité raciale sans redistribution des richesses et du pouvoir.

Qu’est-ce qui a guidé votre choix de travailler sur Martin Luther King plutôt que sur Malcolm X, par exemple ?

Votre question part d’un présupposé qui m’ennuie : l’opposition entre Martin Luther King et Malcolm X. Ces deux figures ont pourtant progressé dans une forme de symbiose. Martin Luther King a dirigé le mouvement des droits civiques qui a mené au vote de lois majeures contre les discriminations raciales. Malcolm X a eu un rôle historique fondamental en donnant une voix aux pauvres du Nord qui se sentaient exclus d’un mouvement mené par la classe moyenne du Sud… Son but n’était pas l’obtention de nouveaux droits. Il se battait pour une forme de séparatisme, de retrait par rapport à la nation américaine, et non pour l’inclusion dans la nation. Il a contribué à la constitution d’un idéal panafricain avec l’idée que la question nord-américaine était liée à la libération des peuples de couleur partout dans le monde. Ce que pensait également Martin Luther King. Ils ont tous deux laissé l’Amérique noire orpheline ; leur vide n’a jamais été comblé. Avec Martin Luther King, je voulais également comprendre la vie d’un père fondateur de la nation américaine, qui a son jour férié, dont tout le monde se réclame, dont les enfants récitent les discours la main sur le cœur, qui a serré la main du président plusieurs fois, a été dans tous les lieux de pouvoir, a réuni un quart de million de personnes à Washington… et qui pourtant peut être à ce point — pour reprendre une expression intraduisible de Toni Morrison —, misremembered, malmené par la postérité. Comment a-t-on pu oublier était un dissident ? Je ne vois pas d’exemple français de quelqu’un à qui on a à ce point limé les griffes, dont le processus de captation mémorielle a tellement assourdi le message.

Il y a une évolution dans la trajectoire de Martin Luther King. On a l’impression qu’il se marxise, puis croit aux institutions américaines et à la discussion avec le pouvoir blanc, puis se gauchise à nouveau à la fin de sa vie.

Martin Luther King vient du « social gospel  », un christianisme social comparable à celui qu’on a pu connaître en France et en Europe, qui prônait le devoir pour les chrétiens de corriger les excès du capitalisme. Il lit Marx pendant ses études. Même si son athéisme lui pose problème, il a l’impression que « Brother Marx » a compris des choses sur les inégalités ! Et puis il s’est consacré aux droits civiques en partant d’une idée simple : « La loi ne peut pas obliger les Blancs à aimer les Noirs, mais elle peut les empêcher de nous tuer ». Le combat lancé par Rosa Parks et les activistes de Montgomery, oblige le jeune King à se recentrer sur les questions de ségrégation et de droit de vote. La liberté formelle est limitée mais elle est un présupposé indispensable à la liberté réelle. Entre 1945 et 1965, des dizaines de pays dans le monde obtiennent leur indépendance et domine cette croyance folle que par la force des peuples on peut obtenir la liberté et l’égalité. Les militants noirs, dont King est plus le porte-parole que le guide, obtiennent eux aussi une victoire inouïe lorsque sont votées les lois de 1964 et 1965 qui mettent fin à l’Apartheid du sud américain et rétablissent une citoyenneté confisquée. Mais l’encre en est à peine sèche que les premières révoltes éclatent dans les quartiers noirs de Watts en Californie, puis dans toutes les grandes villes du nord entre 1965 et 1968. Les jeunes Noirs insubordonnés expriment leur rage contre un racisme structurel qui s’exprime par la pauvreté, la condamnation au taudis, au chômage et à la violence policière.

« Comment a-t-on pu oublier que Martin Luther King était un dissident ? Je ne vois pas d’exemple français de quelqu’un à qui on a à ce point limé les griffes. »

Martin Luther King comprend alors que la lutte pour les droits doit entrer dans une deuxième phase, la justice économique, et que le paradigme étroit, légaliste, des droits civiques devient un théâtre d’ombres quand la citoyenneté réelle est à ce point torpillée, quand on se fait contrôler quinze fois par jour par la police, quand on est discriminé sur le marché du travail en permanence, sans accès à de bonnes écoles. Cette crise de conscience est avivée par l’émergence à partir de 1966 du Black Power, un mouvement animé par Stokely Carmichael, un ami de Martin Luther King qui a participé à toutes les marches et a grandi avec lui. Carmichael ne veut plus attendre, ni interdire la violence aux Noirs quand les Blancs agissent en toute impunité ; selon lui, il faut arrêter de compter sur les Blancs et construire un mouvement nationaliste, voire séparatiste. Martin Luther King réalise alors que son discours sur la désobéissance civile non violente a perdu son impact. Il a 35 ans et c’est un vieux pour la nouvelle génération. Pour autant, il est lui-même loin d’être consensuel. Il prend position contre la guerre du Vietnam et soutient Mohammed Ali qui affirme : « La guerre du Vietnam, c’est l’homme blanc qui envoie l’homme noir tuer l’homme jaune, je ne veux pas participer à ça ». Par ailleurs, Lyndon Johnson commence à revenir sur ses engagements, il craint de s’aliéner son électorat blanc pour une redistribution massive des richesses dont le pays ne veut pas et que le Congrès ne votera jamais. Une sorte de frilosité se développe parmi les gens de gauche qui pensent que le droit de vote et les quelques mesures d’affirmative action devraient suffire. Pendant ce temps, les banlieues populaires blanches nourrissent un ressentiment croissant contre les Noirs, dont ils pensent qu’ils obtiennent beaucoup trop alors qu’eux sont une majorité véritablement méritante. Ils éliront Richard Nixon en 1968, dans l’espoir de fermer la page de la justice raciale. Martin Luther King défend sa revendication d’égalité. La liberté ce n’est pas la même chose que l’égalité… D’où son dernier combat, une campagne des pauvres gens en avril 1968 (finalement menée de façon posthume), une espèce d’Occupy Wall Street en plus fort, un Podemos multiracial de 1968… Il prépare cette grande campagne des pauvres à Washington et il est assassiné trois semaines avant la manifestation !

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C’est ce qui me fascine : il a voulu une forme de nouvelle révolution américaine, où les Indiens précolombiens, les femmes sans assurance santé, les jeunes de la contre-culture antiguerre, le Black Power et les prêtres monteraient sur Washington demander une Economic Bill of Rights for the Disadvantaged, une nouvelle déclaration des droits pour les pauvres avec une réforme fiscale, une création d’emplois publics, une redistribution massive de logements. Autant de mesures qu’on redécouvre chez Bernie Sanders et qui semblent très exotiques mais qui étaient déjà là en 1968 : tant que l’égalité n’est pas concrète, l’Amérique ne serait qu’une potentialité, une virtualité. C’est précisément ce qui la distingue de l’Europe — et ce qui la rend excitante. L’Europe est dans l’héritage, les États-Unis pensent qu’il y a toujours une frontière à conquérir. C’est donc douloureux d’arriver à la fin du mandat de Barack Obama et de se rendre compte que l’égalité reste virtuelle.

Dans la percée de Donald Trump aux primaires américaines, les white trash jouent-ils un rôle important ? Peut-on établir un parallèle avec l’électorat de Marine Le Pen ?

Les white trash n’existent pas : c’est une construction discursive faite de mépris de classe. Il y a beaucoup de mépris pour les Blancs très pauvres et déclassés. Le supporter de Trump perçoit en moyenne 72 000 dollars par an, le double du seuil de pauvreté, c’est la petite classe moyenne, des gens très conscients de la dégradation de leurs conditions de vie, mais qui sont davantage « vulnérables » (socialement et psychologiquement) que pauvres. Après trente ans de néolibéralisme, le top 1 % a vu ses revenus exploser tandis que ceux des familles américaines ont diminué proportionnellement à leur pouvoir d’achat. Même la base conservatrice s’est rendue compte de cette confiscation ; les sondages sur le Tea Party font apparaître que la majorité de leurs partisans sont favorables à plus d’impôts sur les riches. Les Républicains n’ont pas perçu l’explosion des inégalités sociales et le sentiment de plus en fort que ce système de l’entre-soi où il y a toujours moins d’impôts et toujours moins d’État social, la classe moyenne finit par en payer le prix. Pour Trump la seule façon de sauver le système, c’est de redonner à la classe moyenne blanche ce qui l’excite et la fait vibrer : sa préséance raciale, un capital symbolique qui ne coûte rien. Ces gens qui avaient une impression de préséance raciale par rapport aux Noirs et aux Latinos éprouvent actuellement un fort sentiment de déclassement. Toutes les mesures contre le racisme, ou pour la promotion des femmes, nourrissent ce ressentiment. Il faut redonner le sentiment aux Blancs que ce sont eux les victimes. Aux États-Unis, la dialectique raciale est toujours là. Quand vous avez un président noir, une ministre de la justice noire, des chefs d’entreprise noirs et qu’on est soi-même un petit patron blanc du Midwest ou des Appalaches, que le carnet de commande ne se remplit pas, qu’on a trois hypothèques sur la maison pour que son fils aille à l’université, c’est compliqué. Culturellement, il y a un sentiment de dépossession qui est insupportable, que le monde se partage entre ceux qui se donnent la peine et ceux qui ont l’affirmative action, ceux qui y sont arrivés mais « on sait comment »…

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