Vacarme 78 / Cahier

le prince / 1

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17 août 2015

Il s’est mis à faire un froid glacial en milieu de matinée. Soudainement, on ne s’est plus rien dit, mais c’était un silence très discret, imperceptible. J’ai pensé que ce devait être le moment du dégel sur la cordillère. La neige fond et coule si lentement que le Mapocho continue de n’être qu’un filet minuscule dans la ville. C’est la première fois que j’ai physiquement pensé à la présence des montagnes, ici, tout autour de Santiago. On les voit rarement, noires, avec cette cape de neige blanche qui brille quand il a plu. On est certainement des enfants quand on commence à les voir si proches. Mais aujourd’hui je ne les ai pas vues. J’ai senti la présence d’un massif montagneux. J’ai imaginé la neige fondre et passer par mille chemins secrets. Les montagnes sont chauffées par le soleil. Là-bas c’est un nouveau début de vie, tandis qu’ici, dans la capitale, on gèle, peut-être seulement un instant ou quelques jours. J’entends les chiens qui aboient dans le froid. Ça crée un climat étrange, comme si la sensation physique tenait lieu de brume, de paysage suspendu.

***

Aujourd’hui, j’observais une jeune fille marcher devant moi. Elle n’avait rien de particulier. Peut-être quelque chose qui caractérise la cadence de cette ville. Quelque chose de légèrement joyeux, pressé, et triste aussi. C’est une tristesse qui n’est pas forcement là dans les visages ou dans les individus. Elle est là dans les formes.

Sur la côte, des immeubles hyper luxueux — mais comme en plastique — bordent la mer indomptable, glaciale. Ou bien des maisons en bois de l’ancienne aristocratie sont là, en ruine. Il y a une inhospitalité et une façon d’habiter qui dessine tout dans la tristesse. Même ce qui est proche est loin.

On voit la mer, des clans d’oiseaux, de pélicans gigantesques, les immeubles très hauts, tous refaits par la dictature. Il y a une sauvagerie qui est trop silencieuse pour qu’on s’y projette comme dans un environnement qu’on fait définitivement sien.

La tristesse ici a quelque chose de ce paradoxe. Impression d’une immanence à un lieu transitoire, sans récits qui nous tiennent. Des tours gigantesques aux entrées luxueuses dans des rues encore pauvres, ou toujours plus. On s’y fond pour vivre, mais le paysage est hostile.

Il avait ça dans cette marche cadencée de la jeune fille. Elle allait dans son monde d’étudiant, pressée. Les mondes en soi sont joyeux. On y est toujours un peu attendu. Mais ici les mondes sont des formes esseulées. Il n’y a pas de dehors, ou bien on a l’impression que c’est déjà l’abîme, et on contient ce silence en soi, sans faire sien quoi que ce soit de cette tristesse.

18 août 2015

La journée est ensoleillée. C’est souvent à Santiago. Le soleil qui parvient même parfois à chauffer les rues l’hiver. Mais c’est quand même quelque chose qui s’ajoute, qui est là comme un jour nouveau. Les enfants dans le parc par exemple, la veille, j’aurais pu les voir jouer dans la brume sur ces manèges colorés qui sont presque les seuls objets qu’on parvient à distinguer à certains moments de la journée. Quand la journée est ensoleillée, le jour est tout entier dans l’éclat de leur visage. Le soir, dans la brume, on ne les distingue même pas. Ils sont les habitants d’une planète.

Aujourd’hui, ils étaient là, habillés de toutes les couleurs. Santiago était dans leurs formes, leurs mouvements.

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L’été en revanche, il n’y a pas de mouvement.

La lumière blanchit les rues, les immeubles. On voit les ombres des arbres projetées sur les maisons basses puis sur la chaussée. On ne voit plus les tours. Santiago devient blanche et noire, à taille humaine.

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Je pense à ces enfants que j’avais vus un soir dans le parc, dans la brume. Il devait être six ou sept heures du soir. C’est une heure étrange pour être dans un parc. C’était pratiquement la nuit. Les enfants jouaient en silence. C’était comme s’ils n’avaient pas eu besoin de voir. Mais en fait, ils voyaient. Les enfants voient ce qui est près. Ils n’ont pas besoin d’un aperçu sur le monde mais de proximité. De leur point de vue, Santiago, c’était le parc, et le parc, c’était les petits manèges. Des jeux à formes animales, très simples, aux couleurs primaires, jaunes, verts, qu’on pouvait encore deviner dans la pénombre. Quelques jeux seulement, dans un parc qui semble au milieu d’un rond point, mais qui est protégé par des immeubles anciens, grands, comme des immeubles haussmanniens. Le monde tenait dans ce cercle très silencieux, comme un absolu silence ou une planète sans faille, comme si, à se voir dans la nuit, les bruits tout autour étaient suspendus.

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Le soleil aujourd’hui. Avec lui s’ajoutait un mouvement ouvert à tous. Les enfants qui crient dans le jour sur les toboggans, ils sont comme dans un monde en train de naître. Ce qui est donné avec le soleil n’est pas encore donné, est tout entier en déploiement. Le soir, avec la pénombre, la proximité est en équilibre parfait avec le silence. C’est une planète qui a retrouvé son centre de gravité, son point d’équilibre, ses mesures. La lumière redonne de la distance. Le monde est sa propre échappée. D’où les cris joyeux, de légère panique, ces cris qui sont toujours les mêmes, partout, ces journées ensoleillées. C’est l’enfance qui ne s’appartient pas, qui épouse ce mouvement d’ouverture.

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Post-scriptum

Aïcha Liviana Messina enseigne la philosophie à l’Université Diego Portales à Santiago du Chili. Elle est l’auteur de Poser me va si bien, P.O.L, 2005 ; Amour/Argent, Les carnets du portique, 2011, L’anarchie de la paix. Levinas et la philosophie politique, CNRS, à paraître en 2017.

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Publiée dans Vacarme 78, , pp. 116-119.