Vacarme 78 / Cahier

les territoires perdus de l’arabisme un siècle d’irrédentisme arabe

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les territoires perdus de l’arabisme

Alors que les guerres et les contre-révolutions brutales ravagent la région, que reste-t-il du « monde arabe » ? La question des frontières héritées des accords Sykes-Picot a été un enjeu central dans la définition d’un projet politique unitaire pour la région. Dans ses chroniques pour Vacarme, Yves Gonzalez-Quijano revient sur la genèse du roman national arabe et de ce qu’il en reste aujourd’hui. Des chroniques historiques pour non-spécialistes, qui prolongent un travail de remise en perspective et de diffusion des savoirs sur le monde arabe, plus que jamais nécessaire.

Depuis l’enfance, j’essaie de dessiner un pays
qui s’appellerait, par analogie, le pays des Arabes.
Parfois, je l’ai dessiné rouge sang
Et parfois encore, rouge comme la colère.
À la fin du dessin, je me suis demandé :
Et si l’on annonçait un jour la mort des Arabes,
Dans quel cimetière seraient-ils enterrés ?

— Nizar Kabbani [1] (Damas, 1923 — Londres, 1998)

Le centième anniversaire de la Grande Révolte arabe de 1916 est passé largement inaperçu, même au Moyen-Orient. Les rares tribunes nationalistes qui subsistent aujourd’hui, tel le quotidien Al-Safir au Liban, ont certes évoqué les événements qui permirent la création, il y a un siècle, de la première entité politique moderne se proclamant arabe. Un rappel toutefois, accompagné de titres s’interrogeant sur « la fin des Arabes » « retournant aux temps de l’ignorance lorsque tribus, confessions et ethnies s’entretuaient [2] », qui avait surtout pour but de dresser, en contrepoint à l’optimisme des grands moments d’enthousiasme passés, le bilan amer de l’impasse actuelle de l’arabisme.

Né au temps de la Renaissance arabe du xixe siècle à la faveur de la révolution de la communication qu’entraîna la première mondialisation [3], le « roman national arabe [4] », en d’autres termes le sentiment de partager une même histoire et un même destin politique, mobilisa largement au-delà des élites de la région. À différents moments du xxe siècle, des foules compactes qu’on n’appelait pas encore « la rue arabe » manifestèrent en masse pour exprimer leur adhésion enthousiaste à une vision politique, celle de l’unité arabe, aujourd’hui moribonde comme en témoignent les guerres multiples qui déchirent la région.

Idée moderne bien que fondée sur une lecture, sans nul doute en partie mythique, de l’histoire passée, la « nation arabe » se devait, pour exister politiquement, de s’ancrer dans un territoire. À l’image du projet sioniste qui lui est d’ailleurs parfaitement contemporain, son existence impliquait la création d’un « foyer national » pour tous les Arabes. Non pas, bien entendu, par l’émigration des populations concernées au sein d’un même territoire comme dans le cas israélien, mais par la réunion des terres arabes « non libérées » (irredenta) de l’occupation étrangère, de telle sorte qu’elles puissent, « naturellement » pour ainsi dire, se fondre progressivement en une même entité réunie par la langue, par l’histoire, par la religion aussi sans doute, et encore par le but commun de redonner vie à la grande nation disparue.

« L’idée arabe » non seulement a échoué à se doter d’un territoire, mais a vu, de surcroît, tomber l’une après l’autre nombre de ses capitales les plus prestigieuses.

Pourtant, le centième anniversaire de la première tentative menée pour réaliser cette utopie politique met cruellement en évidence l’échec d’une traduction concrète de ce projet sur le terrain. Entre l’évanouissement du fugace État arabe créé il y a un siècle jusqu’à l’établissement d’un nouveau califat effaçant les frontières héritées des accords Sykes-Picot secrètement passés entre la France et le Royaume-Uni en prévision du démantèlement de l’Empire ottoman, en passant par les échecs des tentatives de réunion entre États réunis au sein d’une Ligue arabe dont la décomposition est aujourd’hui patente, « l’idée arabe » (al-fikra al-’arabiyya), non seulement a échoué à se doter d’un territoire, mais a vu, de surcroît, tomber l’une après l’autre nombre de ses capitales les plus prestigieuses, symboles d’une souveraineté de plus en plus hypothétique.

Carte des accords Sykes-Picot (1916)

Cette carte représente la Turquie orientale en Asie, Syrie et Perse occidentale, ainsi que les zones de contrôle et d’influence convenues entre la France et le Royaume-Uni. [https://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_Sykes-Picot]

le premier État arabe moderne

Fort du soutien des nationalistes de la Grande Syrie (bilâd al-shâm), Hussein ben Ali, chérif de La Mecque (en d’autres termes, héritier de la famille hachémite protectrice des Lieux saints), prit la tête, en juin 1916, d’un soulèvement contre l’« occupant » ottoman. Dans un message adressé le 4 juillet 1915 à Henry McMahon, haut-commissaire de Sa Majesté au Caire, l’émir avait clairement posé ses conditions, à savoir « l’indépendance des Arabes limitée dans un territoire comprenant au Nord, Mersin, Adana et limitée ensuite par le 37e parallèle jusqu’à la frontière persane ; la limite Est devrait être la frontière persane jusqu’au Golfe de Bassorah ; au Sud, le territoire devait border l’océan Indien, tout en laissant de côté Aden ; à l’Ouest enfin, il devait y avoir pour limite la Mer Rouge et la Méditerranée jusqu’à Mersin [5] ». C’est lors de cette insurrection que le nationalisme arabe se dota d’un emblème suggéré par le négociateur britannique Sykes. Le drapeau de la Révolte arabe de 1916, avec ses trois bandes horizontales noire, blanche et verte, symbolisant les califats abbasside, omeyyade et fatimide, accompagnées d’un triangle noir en référence à la dynastie hachémite, inspire aujourd’hui encore les couleurs de nombre d’États arabes.

Quelques semaines après le déclenchement des hostilités, le 2 novembre, le chérif Hussein se proclamait « roi du Hedjaz et des Arabes » mais ce fut surtout l’un de ses fils, Fayçal, qui mena l’essentiel des opérations militaires. Au terme d’une longue guérilla pour le contrôle de la ligne de chemin de fer du Hedjaz, ce dernier, grand ami de celui qui allait entrer dans la légende sous le nom de Lawrence d’Arabie, faisait une entrée triomphale à Damas en octobre 1918. La prise d’Alep, un mois plus tard, délimitait au nord l’extension maximale des conquêtes arabes au moment de l’armistice de Moudros entre les Alliés et l’Empire ottoman. Sur ce territoire, plus vaste que celui de l’actuelle Syrie, l’émir Fayçal, en accord avec la partition en zones militaires décidée par le général britannique Allenby, annonçait l’établissement d’un « gouvernement constitutionnel indépendant » dont il espérait que l’existence serait confirmée lors des futures négociations de paix.

Bien qu’il ait en vain défendu à la Conférence de Paris en janvier 1919 l’idée d’une nation arabe indépendante (placée sous l’autorité des Hachémites pour satisfaire ses propres ambitions), celui qui n’était encore que l’émir Fayçal devint malgré tout le chef de la première entité politique moderne se réclamant de l’idée unitaire. En effet, quelques semaines avant la conférence de San Remo qui allait décider du sort des provinces ottomanes, les membres du Congrès syrien proclamèrent à l’unanimité, le 7 mars 1920, la création du Royaume arabe de Syrie. Son existence devait être éphémère : quatre mois plus tard, les forces du roi constitutionnel de Syrie — lequel avait choisi, quant à lui, de se rendre à l’ultimatum de la France après avoir été abandonné par son parrain britannique — étaient écrasées à Mayssaloun, près de la frontière libanaise, par les troupes du général Gouraud. Expulsé de Syrie, Fayçal se vit offrir un an plus tard, lors de la conférence du Caire de 1922, la couronne de l’Irak.

Forts des mandats que leur avait conférés la Société des nations pour que les peuples de la région puissent accéder à l’indépendance et à la souveraineté — dès lors qu’ils auraient atteint un niveau suffisant de maturité politique et de développement économique… —, Français et Britanniques pouvaient entreprendre de tracer les frontières du monde arabe moderne, sans trop s’attacher à leurs précédentes promesses, que ce soit à l’intention des Arabes ou du mouvement sioniste auquel lord Balfour avait également promis, en 1917, de créer un « foyer juif » en Palestine. Quant au rêve d’une nation arabe unitaire, surgi de Damas au centre du Croissant fertile, il s’évanouissait à peine esquissé. À sa place on installait au Moyen-Orient une mosaïque politique aux frontières fragiles.

Frankenstein et la Ligue arabe

Étouffé dans l’œuf, le rêve d’une réunion de la nation continuait à nourrir les esprits arabes. À Damas, les appels de Zaki al-Arsouzi et des autres militants locaux en faveur d’une révolution régionale, dans le cadre d’un système démocratique moderne, se heurtèrent à l’administration mandataire qui s’ingénia à morceler le pays en micro-États ethnico-religieux concurrents les uns des autres. Entre 1920 et 1923, la Grande Syrie fut ainsi divisée en plusieurs unités administratives, le Grand Liban majoritairement maronite, les « États » d’Alep et de Damas, le « territoire autonome alaouite » autour de Lattaquié, et enfin l’« État » du Djebel druze au sud. Au même moment, en Irak et en Transjordanie, les souverains hachémites ne désespéraient pas de faire aboutir le projet initié par le chérif de La Mecque, quitte à transiger sur la question de la Palestine. Tandis qu’au royaume d’Égypte, formellement indépendant depuis 1922, le mouvement nationaliste, fort de ses succès, n’excluait pas de son côté de jouer un rôle central dans un regroupement régional que la Grande-Bretagne n’hésita pas à encourager dans son désir de supplanter définitivement le rival français.

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Post-scriptum

Yves Gonzalez-Quijano est observateur des mondes arabes. Il est l’auteur d’un blog Cultures et politiques arabes et d’un ouvrage sur l’Internet arabe, Arabités numériques, Actes Sud, 2012.

Notes

[1Extrait de la quinzième section du poème intitulé « Quand annonceront-ils la mort des Arabes » (Matâ yu’linûn mawt al-’arab ?), publié pour la première fois dans le quotidien Al-Hayat le 28 octobre 1994. Vidéo du poète récitant son œuvre.

[2Sami Kleib, « Hal intahâ al-’arab ? », Al-Safir, 15 juin 2016 et Talal Salman, « Al-’arab ya’ûdûn ilâ jâhiliyyati-him qabâ’il wa tawâ’if wa a’râqan mutaqâtila », Al-Safir, 13 juin 2016.

[3Suzanne Berger, Notre première mondialisation, Seuil, 2003.