Vacarme 79 / Cahier

écrire en compagnie entretien avec Tiphaine Samoyault

écrire en compagnie

De Tiphaine Samoyault on aimerait pouvoir transcrire les silences comme on transcrit ses paroles. Pour répondre à nos questions, elle commence d’abord par se taire, comme s’il lui fallait ce silence non pas pour réfléchir, mais plutôt pour accueillir la question, la prendre au sérieux, lui faire de la place, la laisser s’installer, résonner, prendre chair et consistance. Cette hospitalité où l’on prend l’autre, ses questions et ses paroles, au sérieux nous a accompagné.es tout au long de cet entretien. Nous étions venus curieuses d’une vie dans la littérature qui semblait emprunter des chemins entrecroisés, de la traduction de Joyce à la biographie de Barthes, de l’enseignement au journalisme littéraire, de l’essai au récit de soi. Autant que l’écriture, c’est une attention à l’autre extrême, intense à force de scrupule, que nous avons découverte, un désir d’écrire non pas tant pour être soi que pour se laisser emporter par ce que l’on n’est pas, d’éprouver non pas seulement sa peine mais aussi celle des autres, presque comme si l’on en était responsable. Tiphaine Samoyault n’aime pas l’universel vide ; elle aime le monde où l’on danse avec les autres, où comme Molly Bloom, on dit oui pour accueillir, où l’on écrit mais en compagnie.

Pour qui vous lit, pour qui vous connaît, tout chez vous semble passer par l’écriture. L’écriture comme mode d’être ou d’être au monde ?

Je vois l’écriture comme une médiation plutôt que comme un moyen ou un mode d’être. Entre mon corps et les autres, entre mon corps et le monde, il y a l’écriture qui tantôt vous traduit, vous déplace, tantôt vous couvre et vous protège. C’est pour moi une forme de travail manuel, un geste, et c’est la raison pour laquelle j’ai beaucoup écrit sur la main, notamment dans La Main négative, mon essai sur Louise Bourgeois. Il y a encore dix ans, j’aurais parlé, d’une manière un peu plus affirmative, de la nécessité existentielle de l’écriture. Ou bien j’aurais donné des raisons politiques, en invoquant l’exigence de la lenteur et de l’épreuve de la réflexion pour dire quelque chose du monde et pour s’y engager. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus incertaine : tout cela aurait pu passer par d’autres voies. J’assume aussi mieux ce dont j’ai hérité, qui a fait que c’est passé par l’écriture parce que j’avais à ma disposition des livres plus que toute autre chose, même si j’ai besoin aussi des images, du mouvement des images. En tout cas, cette nécessité absolue d’écrire qui m’avait motivée depuis mon enfance, je l’éprouve moins, maintenant qu’elle est accompagnée pour moi d’une résonance sociale ; maintenant que j’ai la possibilité de continuer à le faire. Je ne suis plus dans la sacralisation de l’écriture.

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