« mais alors, j’ai une voix ! » entretien avec Wajdan Nassif

« mais alors, j’ai une voix ! »

Wajdan Nassif est originaire de la ville de Sweida, dans le sud de la Syrie. En 1987, âgée de vingt ans, elle est emprisonnée pour son appartenance à un parti interdit dans la Syrie de Hafez al-Assad, le Parti de l’action communiste. Elle restera quatre ans et demi en détention. Devenue enseignante à Damas, elle participe dès 2011 aux manifestations anti-régime et s’engage dans une association de femmes syriennes soutenant le soulèvement. Elle écrit à son amie Nathalie Bontemps, qui deviendra sa traductrice, des lettres décrivant la révolution, la répression, le processus de confessionnalisation mis en route par le régime. Ces textes seront publiés en français sous le pseudonyme de Joumana Maarouf, d’abord sur le blog Un œil sur la Syrie, puis sous forme de livre (Lettres de Syrie, Buchet-Chastel, 2014). Une version en arabe plus complète en a été publiée au Liban. En 2014, Wajdan Nassif obtient le statut de réfugiée politique en France. Elle réside depuis à Metz avec son mari et ses deux filles adolescentes. Cet entretien a été réalisé à Paris, en janvier 2017.

Vos lettres montrent la puissance du récit du quotidien. Qu’est-ce qui vous a fait choisir ce prisme des « petites » histoires, pour montrer la réalité de la guerre, dans toute sa complexité ?

Ce n’est pas un choix, mais le fruit du hasard. Je travaillais dans une organisation de femmes syriennes pour soutenir le soulèvement syrien. Ma branche était chargée d’aider les femmes de la Ghouta [1] dont les hommes avaient disparu. Un jour, un homme dont le fils était mort nous a pris pour des journalistes, car nous étions « habillées sport », c’est-à-dire non voilées. Il nous a dit : « Je vous en prie, faites connaître l’histoire de nos fils à l’extérieur pour qu’on en finisse avec ce régime ». Le même jour, j’ai rendu visite à cinq familles de martyrs. Rentrée à la maison, j’ai écrit leur histoire. J’ai commencé comme ça. Par la suite, dès que j’allais quelque part, j’écrivais les histoires ; ce que j’avais vu, une manifestation, un événement... Au lieu d’avoir une caméra, de filmer au grand jour, ce qui aurait pu me faire arrêter, j’ai utilisé un autre moyen : l’écriture.

J’ai commencé à écrire sur la page Facebook de l’association, sous un faux nom, pour des raisons de sécurité. Les femmes de l’association et moi nous nous considérions comme des Shéhérazades.

Je ne suis pas une journaliste, je suis quelqu’un d’ordinaire, enseignante et mère à Damas. Mais depuis, je me considère comme storyteller : mon travail maintenant c’est de raconter des histoires.

Quel est le rôle de l’écriture pour vous, et dans votre action d’opposante ?

Lorsque j’ai commencé à écrire à Nathalie, j’ai décidé d’adopter un rôle neutre, car je cherchais à relayer la souffrance de personnes marginalisées, négligées par les médias, en particulier des femmes et des enfants. Je voulais montrer la façon dont la société syrienne était en train de changer en profondeur, de façon dramatique, et à quel point il est dangereux de voir chaque jour la violence tuer nos espoirs de liberté et de justice. Puis, j’ai pensé au livre comme à une façon de me sauver.

Quand je voyais les lettres sur le blog Un œil sur la Syrie, je voulais lire les commentaires. Je passais par Google translate pour traduire, ce qui prenait du temps car l’Internet chez nous est très lent. Cela me faisait quelque chose de voir que les gens écrivaient à Joumana Maarouf — qui n’était pas moi — dans une langue qui n’était pas la mienne... C’était comme un amour clandestin qui me procurait beaucoup de plaisir. Les gens m’écrivaient avec beaucoup de respect. Je me sentais très bien. J’écrivais dans l’espoir qu’il y aurait des commentaires. La publication du livre n’a pas du tout suscité chez moi les mêmes émotions.

Je ne suis pas une héroïne, au contraire : je suis timide. Dans mon travail d’enseignante, j’ai l’habitude d’utiliser des marionnettes avec les enfants timides : ils arrivent à s’exprimer, la marionnette parle pour eux. Lorsque je raconte les histoires des autres et que j’écris sous pseudonyme un texte qui ne sera pas publié dans ma langue, j’emploie moi aussi beaucoup de marionnettes !

Je porte la voix de ceux qui n’ont pas de voix. D’ailleurs, moi-même je n’en ai pas. Je ne suis ni une femme politique, ni une journaliste, je ne vais pas à la télé ni à la radio, mais je porte cette voix des sans voix. Des ces gens invisibles, les profs de mon école, les élèves... Tous les jours, en arrivant, ces adolescents me racontaient leurs histoires, celles de leurs pères arrêtés par exemple. Il fallait que je démêle le réel de l’imaginaire, qui étaient toujours mélangés. J’avais l’impression de les voir tomber malades psychologiquement, jour après jour. Ils racontaient des choses contradictoires, par exemple : « l’armée se conduit mal » et en même temps : « nous avons une armée de héros ». Leur famille leur disait de ne rien dire par peur des représailles. Il y a une schizophrénie totale, des enfants, de leur famille, de la société tout entière. L’écriture m’a aidée à comprendre le monde, c’est devenu comme mon dictionnaire, pour déchiffrer le vocabulaire des autres.

Au début du livre, vous montrez que la révolution a gagné sur la peur. Comment a-t-il été possible de se révolter dans ce régime terrible ?

Les six premiers mois, voire la première année, les gens n’avaient plus peur. Ils se faisaient tirer dessus, mais manifestaient. Le régime n’en revenait pas : des manifestants criant « Nous voulons la chute du régime », impossible !

Celui qui a connu cela, et j’en fais partie, celui qui pendant deux ans est allé manifester en criant « Le peuple veut la chute du régime », ne peut pas redevenir un esclave. Une amie l’a dit en ces termes : c’est comme avoir été touché par quelque chose de magique. Tu as l’impression de rêver, tu te rends compte que tu es en train de crier et tu penses : « mais alors, j’ai une voix ! J’ai une personnalité, je peux m’exprimer ! » Tu n’as pas peur parce qu’il y a des gens autour de toi. Tu entends les balles, mais c’est secondaire. Bien sûr, la peur existait, mais elle passait au deuxième plan.

Malheureusement, la moitié des personnes qui ont vécu cela sont mortes. Surtout ceux qui étaient dans les Comités de coordination [2], et les premiers manifestants.

Le régime a fait preuve d’une violence démesurée dès le début, quand la révolution était pacifiste. Pas de tirs en l’air ou de lacrymogènes, mais des tirs directs sur la foule des manifestants. Les familles ne pouvaient pas venir ramasser les corps dans la rue, les prisonniers étaient embarqués dans le coffre des voitures et on leur claquait la portière sur les jambes... Il y avait ces enfants détenus, torturés, dont on ne rendait pas les corps aux familles. Des enfants de Deraa avaient écrit sur les murs : « C’est ton tour, docteur ! » [3]. On leur a arraché les ongles. On a ordonné aux soldats de l’armée de tirer sur leurs familles, d’où les désertions. La révolution est restée pacifique pendant plusieurs mois. Aujourd’hui, on pense « Ah, si seulement elle était restée pacifique », mais c’est une pensée absurde.

Maintenant, la peur vient d’un autre côté. C’est la terreur qu’entretient Daesh, par exemple. Celle aussi que fait régner la Russie, par les bombardements, par exemple sur Idlib, sur Alep. Rien que le bruit des avions, des bombardements... c’est cela la terreur, une terreur qu’on ne peut pas décrire.

Que doit faire le monde ? Ce n’est pas à nous de répondre à cette question. »

Vis-à-vis du régime, il y a la peur de la détention et de la torture. La peur de celui qui doit faire l’armée et redoute les contrôles aux checkpoints [4]. La peur du régime est omniprésente. C’est ça la vraie terreur, plus que le terrorisme. La peur, c’est notre avenir à tous, moi y compris.


[Un professeur pro-régime s’exprime devant ses collègues au lendemain de l’explosion d’une voiture piégée].

« Mazen, le professeur de civisme, a fait une entrée théâtrale dans la salle des professeurs, pour capter l’attention de tous : “Que leur dieu aille en enfer ! Chiens ! Racailles ! Une chose horrible. Des cadavres en plusieurs morceaux, carbonisés, des immeubles entiers détruits, deux cents cadavres par terre, des blessés... Sans parler de ceux qui ont perdu un œil ou une oreille. Que leur dieu aille en enfer !” À chaque fois qu’il blasphémait, les professeurs religieux, et ils sont nombreux, murmuraient des formules pieuses pour que Dieu leur pardonne ce qu’ils entendaient. Pour finir il dit avec une extrême violence, en grinçant des dents : “Franchement, j’ai envie de mettre une ceinture d’explosifs et d’aller dans une manifestation pour les faire sauter.” Il se tut un instant, puis reprit : “La Syrie a vingt-trois millions d’habitants. Qu’est-ce que ça peut faire s’il en meurt douze ?”

Nous sommes sortis de la salle. Certains avaient la main sur le cœur, d’autres sur la bouche. Nous savions que nous faisions partie des douze millions. »

Lettre du 10 mai 2012, extraite des Lettres de Syrie.

On me demande toujours : et l’Europe, que pouvait-elle faire ? Qu’espérais-tu qu’ils fassent ? Je réponds : c’est scandaleux de nous poser cette question. Les droits humains sont les mêmes pour tous. Les Syriens ont le droit à la liberté comme n’importe quel autre peuple. Qui a permis à la dictature de rester cinquante ans ? Le monde pense qu’on ne mérite pas mieux : Daesh, le régime... Le régime a utilisé des armes chimiques, puis on les a soi-disant éliminées. Par la suite, 300 000 personnes ont été tuées avec d’autres armes. Que doit faire le monde ? Ce n’est pas à nous de répondre à cette question.

Comment répondriez-vous aux gens qui, en France notamment, pensent que le conflit syrien est une guerre de religion ?

Qu’ils ouvrent les yeux et regardent, ils verront que c’est la guerre d’un régime contre son peuple. Certes, le régime d’Assad utilise cet argument dans sa guerre. Il prétend défendre les minorités [5] contre leurs « ennemis » sunnites. En réalité, le peuple n’est pas découpé selon ce critère religieux, selon lequel on aurait tous les Alaouites et les minorités d’un côté, tous les sunnites de l’autre. Cette répartition n’existe pas ! Si tu regardes bien qui est avec le régime, tu trouves le mufti Hassoun, qui est sunnite, les grands commerçants de Damas et des capitalistes sunnites. La femme de Bachar al-Assad elle-même est sunnite.

Des associations de femmes religieuses pro-régime et sunnites ont été autorisées par Assad à enseigner la religion, à domicile ou dans des instituts. Le hijab s’est diffusé dans les écoles ; en dix ans ce régime a autorisé plus de centres d’enseignement du Coran que dans toute la période précédente... Moi qui suis de gauche, démocrate et laïque, si je veux parler de quoi que ce soit de laïque, je peux être réprimée. Je risque un rapport, d’être signalée à la Sécurité, juste pour avoir parlé de culture. Si je veux parler de quoi que ce soit de laïque, de n’importe quel sujet culturel, j’ai besoin d’une autorisation de la Sécurité.

La question est politique et non religieuse. Il s’agit d’un peuple qui veut changer de régime, rien de plus. C’est le régime qui a confessionnalisé les forces en présence. Plusieurs de mes lettres abordent cette question car à l’époque où je les ai écrites, en 2012-2013, je vivais au contact de deux quartiers, alaouite et sunnite. J’ai pu les observer dans un moment crucial, celui où les habitants de ces zones sont devenus ennemis. Cette situation m’a permis de comprendre comment la société syrienne a pu se déchirer de façon aussi terrible. Dans ma lettre du 24 avril 2012, je relate une histoire qui montre comment le régime joue cette carte et met en danger l’avenir de la société syrienne.

Le régime poursuit cette œuvre de confessionnalisation du pays : c’est lui qui a fait entrer des milices chiites d’Iran et du Hezbollah, et a ainsi incité les sunnites à se radicaliser. Mais les milices chiites, le Hezbollah ou même les chabbihas [6] ne représentent en rien le peuple syrien, pas plus que le Front al-Nusra, les jihadistes ou Daesh. Les gens ont pris les armes à cause de l’odeur du sang. Celle-ci se déplace de région en région et rend fou tout le monde. Voilà d’où viennent l’extrémisme et la violence.

Voilà pourquoi nous avons besoin d’une solution politique et non militaire, c’est notre seul espoir. Toute solution qui serait imposée par la force, quel que soit le vainqueur, que ce soit Assad ou les autres forces extrémistes comme Daesh ou le Front al-Nusra, serait incapable d’apporter un avenir démocratique à la Syrie. Ce n’est pas comme ça qu’advient la démocratie. Or, c’était l’un de nos objectifs lorsque nous avons débuté la révolution : la démocratie, aux côtés de la liberté, de la justice, de la dignité.

Nous avons besoin que la communauté internationale fasse pression pour parvenir à une solution politique en Syrie. Chaque jour, chaque heure qui passe, le sang qui se répand augmente l’extrémisme, le délabrement moral.

On a l’impression qu’aujourd’hui le régime d’Assad agit en toute impunité, est-ce ce que vous pensez ?

C’est exactement cela. Même avec les armes chimiques, même avec les photos de César à l’ONU [7], il n’y a eu aucune conséquence, personne n’a rien fait. Il n’y a même pas eu de sanctions économiques sur les possessions des gens du régime. Personne ne demande de comptes au régime.

Cette impunité permet au régime d’augmenter ses exactions, l’encourage à cela. Ils savent qu’ils ne risquent rien. C’est humain... L’absence de justice, c’est ça qui rend les gens injustes.


« Il y a quelques jours, j’étais avec une amie dans une administration. J’ai vu un vieil homme qui pleurait en silence tout en marchant. Ses larmes, comme celles d’un enfant, couvraient tout son visage. On dit que les larmes se tarissent avec l’âge, mais il démentait complètement cette idée. Je n’ai pas pu résister à l’envie de savoir ce qui lui arrivait. J’ai couru dans sa direction et lui ai demandé :

— Qu’avez-vous ? Puis-je vous être utile ?

— Non non. Mais... peut-être bien que je deviens fou, m’a-t-il répondu avant de passer son chemin.

Cette brève parole s’est faufilée dans mon cœur et j’ai commencé à pleurer exactement comme lui, comme par contagion.

— Qu’est-ce que tu as ? m’a demandé mon amie.

— Rien. Mais... peut-être que je deviens folle.

La folie est un mot qui signifie la Syrie. »

Lettre du 3 novembre 2013, extraite des Lettres de Syrie.

Aujourd’hui, en Syrie, la confiance s’est évanouie en toute chose. Les règles de base sont toutes abolies, c’est la loi du plus fort. Il n’y a plus d’État, plus de lois, plus de police. Les voyous sont partout. Les chabbihas, qui étaient des émanations du régime en charge de la sécurité et de la répression, vendent maintenant des armes à Daesh et font du trafic de pétrole avec eux. Donc, le régime vend des armes à Daesh. Il y a des preuves, des contrats, avec les noms de gens que je connais... Les chabbihas organisent aussi des kidnappings et s’adonnent au chantage pour monnayer des sorties de prison. Le Hezbollah est le premier à vendre du hachisch.

Ce sont comme des mafias locales, si on comprend bien ?

Oui. La corruption est généralisée. Il n’y a plus d’État, même plus de régime en fait. Il ne reste que des milices avec le soutien, désormais, de la Russie et de l’Iran. Les commerçants de guerre, qui se sont enrichis, sont de toutes les confessions. Ils essaient de stopper toute tentative de paix car la guerre nourrit leurs intérêts. Ce sont des vendeurs d’armes, de drogues, d’êtres humains. Ils enlèvent les gens qui ont de l’argent et exigent des rançons.

Tous les matins, la première chose que je fais, c’est d’allumer mon téléphone, avec la crainte d’apprendre de mauvaises nouvelles. »

C’était au départ des chabbihas, agissant dans les zones gouvernementales. Mais les commerçants de guerre sont aussi actifs dans les zones d’opposition. Dans la ville de Sweida, des commerçants vendent des armes aux groupes même qui les assiègent ! Et ça peut continuer pendant des années. Un homme de Sweida s’est construit un palais en seulement trois mois... On ne voyait pas ça avant la guerre.

Mais alors, Bachar al-Assad ne contrôle plus rien ?

Toutes les informations qui nous parviennent vont dans ce sens. Il n’y a plus d’État. La police, la justice, le parlement, tout cela n’existe plus. On n’a plus d’électricité, ni d’eau, ni de pain, ni de médicaments. Même ceux qui adorent Bachar ne se sentent pas en sécurité. Le pays est fini. Personne n’est heureux en Syrie aujourd’hui, même pas les pro-régime.

Est-ce que la guerre a frappé les femmes de manière spécifique ?

Les femmes sont le groupe de la société qui a le plus souffert de la guerre ; comme dans toutes les guerres, les plus faibles socialement souffrent le plus.

La répression politique a depuis toujours concerné les femmes. Par exemple, lorsque j’ai été arrêtée en 1987, nous étions cent femmes, nous avons été détenues comme les hommes, pour nos idées. La dictature touchait tout le monde, sans distinction de sexe. Ces dernières années, les femmes ont été détenues et torturées, au même titre que les hommes. Il y a eu un temps cette idée, chez les personnes en charge de la sécurité, que les femmes étaient fragiles, que si on les frappait elles mourraient... Mais maintenant, la répression frappe tout le monde, il y a six cents femmes détenues rien qu’à la prison d’Adra, près de Damas, et sur les photos de César, on voit des femmes torturées. Les femmes sont aussi détenues et violées pour humilier leurs maris. Certaines de ces victimes de viol n’étaient peut-être même pas d’accord pour que leurs maris participent à la révolution !

Quel a été le rôle des femmes dans la révolution ?

Nous, les Syriennes, croyons aux droits de l’homme et aux droits des femmes, nous essayons de les défendre dans le cadre d’un changement démocratique. Les femmes ont payé un prix très élevé pour cela.

Moi-même, je me considère comme une femme menant une action politique. Je me suis engagée très tôt dans la vie politique syrienne, et j’ai été arrêtée pour mes opinions lorsque j’avais vingt ans. J’ai été détenue quatre ans et demi, entre 1987 et 1991.

Lorsque la révolution syrienne a débuté, la vie politique avait été réduite à presque rien. Hommes et femmes se sont alors organisés en Comités de coordination. Les femmes étaient tellement importantes dans la révolution que certains pensaient que la révolution était féminine.

Puis, quand la révolution a laissé place à la guerre, les femmes ont perdu leur rôle, elles ont disparu du tableau. La plupart se sont mises à travailler surtout dans le soutien humanitaire. Elles ne participent pas aux combats, il est très rare qu’elles y soient physiquement impliquées. Leur rôle est invisible. Par la suite, la plupart des Syriennes ont reconsidéré ce choix de se replier sur l’action humanitaire et certaines ont jugé que c’était une erreur historique.

Aujourd’hui, beaucoup de femmes syriennes se sont organisées, ont créé des réseaux, des associations issues de la société civile. La plupart de ces organisations déploient d’importants efforts pour offrir aux autres femmes une formation professionnelle, pour les encourager à participer aux questions politiques et à l’avenir de leur pays. Elles s’occupent du droit des femmes, de leur rôle futur, d’imposer leur point de vue dans les décisions. Il est difficile d’être optimiste, mais on essaie de faire ce qu’il y a à faire quand même.

Et vous, comment voyez-vous votre futur, celui de vos filles ?

L’espoir, ce sont mes filles. Aujourd’hui, je vis en France, dans un pays où je me sens en sécurité, mais où je suis une étrangère. Je ne me vois pas finir mes jours ici.

Je n’ai pas vu ma famille depuis des mois... Tous les matins, la première chose que je fais, c’est d’allumer mon téléphone, avec la crainte d’apprendre de mauvaises nouvelles. J’ai peur pour eux en permanence. Jusqu’à quand vais-je vivre au bout de mon téléphone ?

Je ne peux pas retourner dans mon pays, et ce n’est pas Assad qui va permettre notre retour. D’ailleurs nous n’aurons certainement pas envie de retourner en Syrie s’il y est.

Il faut regarder les choses en face : la situation en Syrie est telle que je l’ai décrite, je ne peux pas le supporter, il faut donc que je trouve une façon de me défendre psychologiquement. Je me dis que la vie est un cadeau immense et que si on arrive à faire quelque chose de positif, on ne perd pas sa vie. On essaye de sourire au lieu de voir les choses en noir. Je ne me laisse pas gagner par le désespoir. Le désespoir est une trahison envers soi-même. Quoi qu’il arrive, tu dois penser que tu peux résister, que tu résistes. Même si je n’espère plus qu’il y ait une justice pour la Syrie.

Notes

[1Région agricole environnant Damas.

[2Les Comités de coordination sont des organisations nées dans les premiers temps de la révolution, qui avaient pour but d’organiser les activités révolutionnaires, les manifestations, mais aussi le soutien humanitaire et médical aux populations civiles.

[3« Docteur » est le surnom de Bachar al-Assad.

[4Les jeunes hommes qui sont en âge de faire leur service militaire sont incorporés de force dans l’armée du régime en cas de contrôle d’identité.

[5À savoir : différents groupes chrétiens, druzes, ismaéliens, chiites et autres.

[6Les chabbihas ou « voyous » sont des groupes armés qui, au début de la révolution syrienne, agissaient comme une « force irrégulière de répression » au service du régime. Leurs activités se sont depuis recentrées sur les exactions mafieuses et trafics en tous genres, faisant toujours preuve d’une violence inouïe. Sur ces milices détestées de la population civile, voir Yassin al-Haj Saleh, La question syrienne, 2016, p. 49 et suivantes.

[7Cet ancien photographe de la police militaire a documenté en 45 000 photos les tortures du régime. Ses images de corps torturés ont été exposées à l’ONU en 2015.