Vacarme 80 / Cahier

L’Algérie à Cologne : un emballement français

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Après les agressions de la nuit du Nouvel An à Cologne, l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud a écrit plusieurs articles dans la presse internationale qui ont provoqué une polémique de grande ampleur en France. Une affaire est née, impliquant l’écrivain, des éditorialistes, mais aussi des universitaires et des politiques, avec pour thème principal l’Islam et son essentialisation, la « panique identitaire » suscitée par ce dernier, et pour enjeu le poids des paroles, leur lieu de provenance — université, médias, Afrique du Nord, Europe… L’article qui suit a été écrit à froid par l’une des protagonistes de cette « affaire ». Il propose un retour critique sur la controverse et le contexte dans lequel elle s’est développée. Il invite aussi à repenser ce qu’engage pour ses acteurs une polémique, en terme de responsabilité politique dans un contexte donné, et le poids de leurs paroles. Une version plus courte de cette analyse est parue en avril 2017 dans l’ouvrage Paniques identitaires. Identité(s) et idéologie(s) au prisme des sciences sociales coordonné par Laurence de Cock et Régis Meyran (Éd. du Croquant).

L’« affaire Kamel Daoud », en février 2016, a pris le monde entier par surprise… La stupeur suscitée par les événements de Cologne, par les agressions à caractère sexuel subies par des centaines de femmes au cours de la nuit de la Saint-Sylvestre, cette stupeur s’est subitement transformée en une polémique, en apparence plus théorique, autour de la question de l’essentialisation des cultures et, entre toutes, de l’Islam, posé comme culture et religion. [1] Si toute la presse internationale a fait écho à cette affaire, c’est principalement en France, ainsi qu’en Algérie, qu’elle a déchaîné les plus vives passions, passions contradictoires en Algérie, exprimant des positions complexes et multiples, mais passions beaucoup plus univoques en France, où tout l’espace des grands médias a pris majoritairement fait et cause pour le journaliste-écrivain — faisant peu d’échos, d’ailleurs, aux dissonances algériennes, y compris féministes. [2] Rarement un intellectuel a reçu en France un soutien si massif et véhément pour un seul texte, article journalistique de surcroît, « Cologne, lieu de fantasmes », et les quelques positionnements critiques admis à se faire entendre, dans ce chorus des grands médias français, ont valu force injures à leurs auteurs. [3] Pourquoi, dans ce moment, une telle unanimité de la scène médiatique et politique, qui culmine en une censure littéralement d’État, lorsque le Premier ministre français en personne condamne les dix-neuf universitaires coupables d’avoir critiqué Daoud, prend fait et cause dans ce qui aurait pu n’être qu’une controverse intellectuelle parmi tant d’autres, parmi toutes celles auxquelles donnent lieu les dizaines de tribunes publiées chaque mois dans la grande presse ? [4]

Pourquoi donc une affaire d’État ? Que révèle-t-elle dans sa véhémence inouïe ? Comment expliquer un pareil embrasement du débat civique, au-delà des clivages droite-gauche conventionnels, dans une clameur qui n’appelait au fond aucune réponse et se suffisait à elle-même ?

Sans prétendre ici élucider sur le fond, en tant que partie prenante de la controverse, tous les aspects de cette affaire, y compris la question compliquée de l’articulation entre ce qu’est la position d’un intellectuel critique en Algérie, et ce qu’elle est ou devient en France ou ailleurs dans le monde, je voudrais essayer de comprendre, rétrospectivement, ce que signifiait cette mobilisation vent debout en France en faveur de Kamel Daoud, dans le contexte du début de l’année 2016. [5] Les cosignataires de la tribune qui le critiquait, ont objectivement vécu cette mobilisation hostile comme une forme d’hystérie collective, tant il était manifeste que, sans disqualifier celle-ci par principe, les réactions violentes que suscitait leur positionnement contre-intuitif, non orthodoxe, procédaient en grande part d’un délire au sens littéral : déplacements et projections de contextes, textes non lus, torsions des faits et des propos, identités fantasmées des dits universitaires… [6] Le débat, si l’on peut parler de débat dans une situation d’intimidation et d’invectives, avait certainement sa rationalité, mais laquelle ?

pourquoi Cologne ?

En premier lieu, l’affaire de Cologne elle-même présente une forme de stylisation, de caricature d’une situation sociale concrètement impensable, si l’on y réfléchit. Des femmes allemandes ou « blanches » ont été sexuellement agressées, mais aussi dépouillées, volées, par des « Nord-Africains » (décliné depuis en “Nafris”), selon l’expression alors employée par la police allemande, ou des « Arabes »… Cette réalité incontestable, même si on en mesure encore mal l’ampleur, ne devrait pas se penser sans interrogation sur la présence simultanée (impuissante ?) d’hommes allemands, et de femmes réfugiées, tous absents pourtant du débat. [7] Des agressions en groupe contre des femmes sont avérées (avec une échelle incertaine et que la justice échoue encore à prouver dans ses proportions), mais nul ne peut imaginer une situation sociale où il n’y aurait en présence et en confrontation que des femmes occidentales et des hommes étrangers. Ce schématisme descriptif appelait a priori une grande prudence, or c’est exactement l’inverse qui s’est produit. À l’épure, le « Touche pas à la femme blanche » illustré par ce couple victimes-agresseurs est venu corroborer une racialisation croissante de l’approche des faits sociaux. En France, il venait en écho et en contre-écho au lexique de plus en plus racialisé d’une contestation de la fiction de l’égalité républicaine.

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Post-scriptum

Jocelyne Dakhlia est historienne et anthropologue, professeur à l’EHESS. Elle est l’auteur d’Islamicités, paru en 2005, de Tunisie. Le pays sans bruit, Arles, Actes Sud, 2011 (traduction en langue arabe en cours). Elle a également co-dirigé avec B. Vincent et W. Kaiser deux volumes de la somme Les Musulmans dans l’histoire de l’Europe. T. 1 « Une intégration invisible » et T. 2 « Passages et contacts en Méditerranée », parus chez Albin Michel respectivement en 2011 et en 2013.

Notes

[1Kamel Daoud : « Cologne : lieu de fantasmes », par K. Daoud, Le Monde, 31 janvier 2016, https://frama.link/gAPSabfL. La réponse de protestation au texte de Kamel Daoud est publiée sous le titre « Nuit de Cologne : Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés », par un collectif, Le Monde, 11 février 2016, https://frama.link/7mGjWdv5. « Kamel Daoud et les “fantasmes” de Cologne, retour sur une polémique, Le Monde.fr, 20/02/2016, https://frama.link/s3CStreu.

[2Voir par exemple Ahmed Cheniki, « Kamel Daoud, l’affaire de Cologne et le sexe indiscipliné des Nord-Africains », Le Matin, 20 février 2016, https://frama.link/1YTSjWxG ; Brahim Senouci, « Lettre à Kamel Daoud », Le blog de Brahim Senouci, 14 novembre 2014, https://frama.link/4V7uHLLp. Pour une critique féministe de Daoud depuis l’Algérie, voir Nassima Kies, « Qu’a-t-on le droit de penser et au sujet de qui ? Kamel Daoud et le paradigme féministe », Huffpost, Algeria, 13 mars 2016, https://frama.link/AKJbsS3D. Raphaelle Bacqué disqualifie d’emblée les critiques algériennes de Daoud comme antisémites, s’appuyant au passage sur un texte de Kacimi, daté de juillet 2014, suite à la polémique de Gaza : « À la recherche de l’écrivain algérien Kamel Daoud », Le Monde, 12 avril 2016, https://frama.link/oQ6HAo42 et Mohamed Kacimi, « Faut-il brûler Kamel Daoud ? », chouf-chouf.com, 26 juillet 2014, [https://frama.link/Nzy_-Bsk].

[3K. Daoud, « Cologne : lieu de fantasmes », 31 janvier 2016. Voir par exemple la violence des réactions à l’article d’Éric Fassin, « Après Cologne : le piège culturaliste », https://frama.link/KgWLHrLx ; Bernard Leon, « Éric Fassin, de la police des idées, menotte Kamel Daoud », https://frama.link/oNLCCZGg.

[4Valls accuse des chercheurs : « la puissance et la violence de leur vindicte » a conduit Kamel Daoud à abandonner son métier de journaliste, Sebastián Nowenstein, Le Monde.fr, 16 avril 2016, https://frama.link/-92rB3yJ.

[5Le débat algérien donnerait lieu à une étude en soi, nécessaire, mais qui ne trouverait pas ici son espace. Nombre d’intellectuels algériens se sont exprimés sur cette affaire, venant défendre Kamel Daoud, tel l’écrivain Amin Zaoui, ou lui apportant au contraire une ferme contradiction (Ahmed Cheniki, ou encore Fayçal Sahbi…).

[6Andrea Brazzoduro parle en effet d’« hystérie collective », Cf. « Il caso Kamel Daoud », Lo Straniero, 20 (2016), n. 193, pp. 24-31. La réponse de protestation au texte de Kamel Daoud est publiée sous le titre « Nuit de Cologne : Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés », Le Monde, 11 février 2016, cf. note 1.

[7Les femmes agressées, les oubliées du récit des événements de Cologne, Pascale Vielle, Le Vif, 17 février 2016, https://frama.link/N5tUprQ2. Voir Emeline Fourment, « Cologne et la question des violences sexuelles dans le débat politique allemand : renforcement du sexisme et du racisme, invisibilisation des femmes réfugiées », 10 mars 2016, https://frama.link/HkT0ztEN, ainsi que Jules Falquet, « La “Nuit du 31 décembre 2015” en Allemagne et ses effets en France », Le blog de Jules Falquet, 8 février 2016, https://frama.link/p2mPJgpw.