Vacarme 80 / Cahier

points noirs sur fond rouge / 4

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points noirs sur fond rouge / 4

Saison de la lutte, moment de la victoire puis cercle des représailles. Le travail a repris. On l’envoie de plus en plus loin. Elle découvre de nouveaux quartiers, banlieues résidentielles coincées entre des terrains vagues en chantier, un semblant de pinède et une rocade d’autoroute, immeubles de bureaux appartenant à une compagnie maritime, travaille six jours, deux nuits dans une salle de concert déserte.

Elle chante.

Nous sommes au printemps 2008 : Alèxis Grigorópoulos n’a pas encore cessé de rire, la ville n’a pas encore pris feu, nous ne sommes pas encore entrés dans ce tunnel où nous nous trouvons toujours, plus de 8 ans après, au moment où j’écris.

Elle chante.

« Notre corps est notre ultime défense, notre tout dernier rempart dans la guerre qui fait rage autour », lui dit, au début du printemps, K., une jeune femme qui vient d’ouvrir un atelier de yoga rue d’Athéna.

La grève des employées de nettoyage du métro athénien s’est achevée depuis onze jours. Le travail a repris et Nestán, devenue la bête noire des sociétés de sous-traitance, doit maintenant lutter pied à pied, seule, contre les rumeurs, les remarques, les changements d’horaires et de sites annoncés au dernier moment.

Lorsqu’elle est trop fatiguée pour penser, les mots sortent du lit des phrases et se télescopent dans sa tête comme de petites machines qui fonctionneraient par elles-mêmes : surface, ville, propreté, produits de nettoyage, clonage, assouplissement, Omónia, Connexion with tram, Aigálèo, Doukíssis Plakentías and the airport, Mind the Gap, Sýntagma, Piraeus, Olympiakó Stádio. Elle n’entend plus sa langue.

Il y a une autre usure : toujours être seule entre les draps du lit, ne jamais partager son corps avec un autre.

Elle travaille de plus en plus loin : d’une station l’autre, d’une foule anonyme à un quai désert, dans les toilettes publiques du métro du Pirée, dans le quartier de Thisseíon, au Phalère puis à Maroússi et jusqu’à la gare de Rèndi. Ils essayent de te pourrir la vie, dit Miránda : trains, toilettes, bureaux, couloirs où les interjections, les bruits de pas, la rumeur des conversations, les appels, « Où es-tu ? », les cris et le grésillement des lumières ne forment plus qu’une matière informe. Je te virerai et tu ne retrouveras de travail nulle part, lui dit une responsable du personnel en signant son deuxième arrêt maladie en 5 ans.

Elle chante.

თუ ასე ტურფა იყავი
რად ვერ გამჩნევდი იაო
იმად რომ სიყვარულისთვის
გული არ გამიღიაო
ახლა სხვა მებაღე შემხვდა
ალერსით გამაბნიაო,
ტკბილადაც მამიგურგურა
კალთაზედ დამარწიაო.
თუ ასე ტურფა იყავი
რად ვერ გამჩნევდი იაო
იმად რომ სიყვარულისთვის
გული არ გამიღიაო

***

Un mercredi, profitant de son arrêt, elle accompagne pour la première fois l’enfant jusqu’au conservatoire, écoute les notes que les enfants fredonnent à travers la porte, croit reconnaître la voix de son fils, se lève, demeure un moment sur le seuil, dans l’embrasure de la porte, se réjouit d’être là, à quelques mètres de l’endroit où son fils a sa vie, ses amis qu’elle ne connaît pas, se réjouit de ne pas travailler, regarde la lumière au sommet des arbres en percevant le bruit étouffé d’une contrebasse et en suivant du regard l’escalier de fer qui tourne et grimpe, le long d’un mur de grosses pierres, jusqu’à l’étage supérieur, suit des yeux le jeune adolescent et sa mère qui procèdent dans la cour à un échange de sacs et s’éloignent en direction de Thisseíon, s’écarte pour laisser le passage, frappée par sa beauté, à une jeune fille qui franchit le seuil, une housse noire dans le dos, lumineuse et étrangement immobile, soudain, comme si ce parvis et cette simple embrasure de porte étaient un sas entre deux mondes, celui de la musique et celui de la rue, fait quelques pas dans la lumière du hall avant de noter cette annonce :

violon à vendre
Stentor Mod. 1560
conservatoire complete
4 / 4
D’occasion. En excellent état.
Avec sa housse et son archet.
Prix : 400 euros

note, après un rapide calcul de tête, le numéro de téléphone des propriétaires du violon.

***

Choses que l’on fait pour vivre :
apprendre une autre langue
devenir cuisinière
demander un arrêt
commander un café
dormir
fermer les yeux
jouer
préparer le repas en écoutant l’enfant
acheter des tickets pour traverser la ville, refuser de répondre, racheter sa vie, dormir, rêver peut-être.

***

Le lit est un espace défait, rêche comme le pli des draps. Nestán allume la lumière ou une cigarette au milieu de la nuit, reprend le cahier qui ne quitte plus la commode, à portée de sa main.

Il y a une autre usure : toujours être seule entre les draps du lit, ne jamais partager son corps avec un autre. Avoir oublié, tout ce temps, non seulement les caresses mais ce qu’il en est de partager la nuit, de rencontrer en dormant une nuque, un bras, un corps.

*

« Tu écris dans quelle langue ? » demande G. à sa mère.
« En géorgien », dit N. « En grec, je n’écris que pour le travail. »
« Mais qu’est-ce que tu écris ? »
« Des poèmes. »
« Je peux lire ? »

L’enfant replie la feuille comme pour mieux s’emparer des mots, fronce les sourcils puis relève la tête et lui adresse un sourire de sympathie, plus que d’incompréhension : l’enfant ne lit pas dans sa langue.

*

Dans son rêve le cheval est blanc, c’est le début des semailles, le chemin prend son départ juste après la maison. La maison a été brûlée, puis reconstruite. L’enfant, lui, ne lui raconte jamais ses rêves, ni ses journées d’école — sauf par accident.

*

Elle s’assied à côté de lui, range le plateau repas sur la table, contre l’ordinateur, saupoudre les pâtes de fromage râpé, « tu en veux ? », le visage de l’acteur qui court au milieu des champs lui paraît familier. Je peux remettre ? demande l’enfant dont le doigt est resté appuyé sur la touche noire. Les esclaves chantaient, dans les champs, sur le fleuve : pourquoi ne chantons-nous pas, nous ?

*

C’est un jeu.
Tu t’appelles Genádi, n’est-ce pas ?
Tout à fait, dit l’enfant.
Et ta mère Nestán ?
Exactement.
Et tu es né en Géorgie ?
Voilà, répond l’enfant en se mordant les lèvres.
À Tbilíssi ?
Pas à Tbilíssi, mais au bord de la mer, plus loin.
Et vous vivez en Grèce.
Bien sûr.
C’est un beau pays, la Grèce, tu ne trouves pas ?
C’est un très beau pays, en effet, dit l’enfant dans une grimace.
Mais tu aimerais retourner en Géorgie ?
J’aimerais bien, c’est vrai, dit l’enfant — au moins de temps en temps.
Mais Anastassía vit en Grèce, n’est-ce pas ?
Elle vit en Grèce, c’est ça.
Et tu l’aimes bien ?
Oui, dit l’enfant.
Perdu, dit la grand-mère.

*

C’est un jeu : dis-moi 5 noms d’arbres, 5 noms de fleurs, 5 noms de femmes, 5 noms d’homme, maintenant : Vachtáng, Nodár, Reváz, Bessarión, Zouráb, répond M. en détachant chaque syllabe tandis que l’enfant écoute, les yeux plissés.

*

C’est avant la violence, même si la violence, une certaine violence, a toujours été là. C’est avant les menaces, les appels, avant l’hiver.

*

Pourquoi ne parles-tu pas des menaces ?

Parce que les menaces sont fictives. Toutes. Qu’elles appartiennent à la fiction. C’est pour cela qu’on ne peut pas les croire. C’est pour cela que personne ne les croit : parce que ce sont des histoires. Une menace, ce n’est qu’une voix qui te raconte des histoires.

***

document

Un soir de la fin novembre, dans le café coopératif du parc de l’Académie de Platon où elles se sont rencontrées il y a des années, N. se confie à Èlèna, ne se souvient plus mot pour mot de ce qu’elle lui dit : « Je crois que je suis en train de perdre quelque chose », « que je n’y arriverai pas, qu’ils peuvent passer à l’acte, qu’ils parlent sérieusement. » Je crois, même si les menaces, au téléphone, lui paraissent irréelles ; elle en a peur, se met quelquefois à trembler en tenant le combiné tout contre son oreille, elle n’y croit pas, pourtant. Elles sont seules, l’enfant est avec sa grand-mère, ne sait rien mais a remarqué sa fatigue, ses cheveux fatigués, ses cernes — la jeune fille cherche son paquet de tabac des doigts sans la quitter des yeux. « Il nous faudrait quelque chose de fort », dit Nestán au jeune homme en lâchant le bras de son amie.

*

Personne ne sait rien, en fait, même si les menaces durent depuis deux mois. Les menaces, au début, n’ont été qu’un silence, dit-elle à la jeune fille, puis se sont installées.

*

Thinathín
Rousoudán
Tamára
Liána
Tsioúri
murmure l’enfant, de dos, lorsqu’elle pénètre, ce soir-là, dans la cuisine. Maríka fume, la porte-fenêtre du balcon entrebâillée, un verre de vin rouge posé entre les géraniums, dans le grand pot, et la regarde en fronçant les yeux.

***

Elle est assise au siège du syndicat, dans la petite pièce familière aux murs écaillés, et raconte. Elle parle des appels, dit qu’elle n’est pas toujours certaine qu’il s’agisse du même homme, parle du timbre presque amical qui était le sien, au début, pour dire certaines phrases, certains mots, de son souffle : je me suis dit que c’était un fumeur.

De ce sentiment : que l’homme, depuis le début, lui propose un marché, la violence au milieu.

Elle parle avec dégoût, presque envie de vomir, comme si chaque mot appuyait dans sa gorge.

Est-ce qu’il y a des traces ?

Elle hésite, extraie son portable du sac posé sur ses genoux et y cherche le dernier appel. Les deux délégués qui l’écoutent en silence paraissent légèrement contrariés — c’est sérieux, tu sais, tu ne peux pas ne pas en être sûre — on ne peut pas jeter des accusations en l’air, comme ça, ajoute le deuxième après un silence pensif ; elle s’aperçoit qu’ils lui parlent comme à une petite fille, qui ne sait pas ce qu’elle fait.

*

La peur et le vin de Géorgie rendent ce soir-là la vieille femme plus aigre, plus blessante. Regarde-toi : tu prétends te battre pour les autres quand tu n’es pas capable de retenir un homme.

*

Le chantage ne tarde pas à faire apparaître d’autres lignes de fracture : pas seulement celles qui séparent les employées des sociétés de sous-traitance mais celles qui séparent une syndicaliste géorgienne de deux syndicalistes grecs, une femme des hommes, une fille de sa mère, une ancienne gréviste d’une autre.

*

L’origine est toujours inconnue, les appels sont toujours masqués.

« Ils me demandent de renoncer, de lâcher l’affaire. »

La voix l’appelle une fois par semaine, au moment où elle commençait à se convaincre que le cauchemar avait pris fin. « C’est moi » : la voix entre chaque fois en matière comme s’ils avaient pris rendez-vous.

*

Dans son cahier, elle note chacune des paroles prononcées, l’heure et le jour des appels.

La voix se contente d’abord de relever des faits, de poser des questions. Des faits : son adresse, le trajet qu’elle effectue le mercredi, le parc du dimanche, la date de péremption de sa carte de séjour puis, devant son silence, un soir de novembre, l’existence de l’enfant.

*

L’enfant va à l’école, ni Nestán ni sa mère ne peuvent l’y attendre tous les soirs, l’enfant rentre seul, chaque soir, par le même chemin : la voix prononce le nom de Genádi avec une sorte de tendresse.

*

Jusqu’au début de l’hiver 2008, les menaces se passent de menaces, les menaces ne sont que des appels : il y est question de renoncement, d’abandon, d’histoires qu’il vaut mieux ne pas aller chercher, de vie de famille — puis, au tout début de l’hiver, Nestán confie à S., avant de le regretter aussitôt : « Ils me disent qu’ils vont me tuer. »

***

Le travail est sous-traité comme les assassinats. Ce qui est immonde ce n’est pas la violence nue, ni les crachats, ce qui est immonde c’est la respectabilité, l’argent ; ce qui est immonde ce n’est pas ce qui est sous la surface mais la surface elle-même, pense-t-elle.

*

« Ils t’ont traînée par les cheveux ? Sur un quai ? » lui demande Elèna, effarée, puis livide, puis au bord des larmes et qui, après s’être levée précipitamment, lui rapporte un verre d’eau.

*

Elle pousse devant elle le charriot rouge à deux niveaux (le seau d’eau savonneuse, la serpillière, les balais, rouges aussi, le gel désinfectant, les gants) en remontant un quai, prend soudain conscience que personne n’est là, qu’elle est seule : aucun passager n’attend le train, personne ne descend l’escalier mécanique dont la bande continue de se dévider monotonement dans le vide et revient continuellement à son point de départ, personne ne travaille au premier entresol, l’impression des billets est à cette heure déléguée aux machines. Ses mains se resserrent autour de la poignée de plastique noire : besoin de se cramponner, au moins à ça.

*

Traverser la rue, se tenir debout, marcher dans la foule, attendre — que le feu passe au vert, que la voiture s’arrête, se mettre à trembler au milieu de la ville.

*

Les pointes de vertige reviennent, avec leurs étoiles : un premier étourdissement en parvenant au sommet des marches, sur le pont, une deuxième bouffée au moment où l’enfant s’avance dans le hall de l’école, voix flûtées qui rebondissent contre les murs, dans la cage d’escalier où, après avoir signé le registre, elle tente de lire le menu du jour comme pour se raccrocher aux lettres — riz au lait, riz aux épinards. « Ce n’est pas le moment. » Dans la rue, à travers la fenêtre ouverte, elle entend les exclamations des enfants découvrant les chaussures que M. vient d’offrir à son fils et dont les semelles lancent des éclairs blancs.

*

« Tu devrais t’arrêter un peu », lui dit Nikolètta, la pharmacienne de la rue Mihaíl Vóda qu’elle consulte en espérant éviter le coût d’une visite médicale, « et dormir », mais N. ne lui parle que des étourdissements.

*

Dans son rêve, le chien traverse la rue sans un regard — aucune voiture ne passe, aucune voiture n’a peut-être jamais traversé cette rue —, la ville est déserte et inhospitalière : ce ne sont pas ses habitants qui la rendent inhospitalière, mais leur absence.

*

S’éloigner chaque jour un peu plus du pays de départ sans se rapprocher d’autant du pays d’arrivée — essayer de se souvenir du paysage, des arbres de la vallée (un arbre rouge au beau milieu de la forêt de pins) — chauffage coupé : l’espace trop petit et trop vaste, les murs confinés et ouverts, le froid comme chez lui, les bruits trop clairs, trop nus, l’orange et le rouge des fruits sur la table de la cuisine (se réchauffer sous la douche, sous les couvertures, en retenant la chaleur de la coupe, mains serrées autour de la paroi de faïence, visage dans le nuage brûlant) — dettes impayées et factures qui s’accumulent sous les yeux — mini-market : à la caisse, une Africaine dépose ses courses tout contre celles d’une cliente grecque qui s’alarme puis lance, ironie pincée et regard fuyant : je veux bien payer ma part, pas celle des autres — la caissière sépare d’un geste las les courses de la femme à peau noire de celles de la femme à peau blanche — la fatigue gagne, s’infiltre partout comme une poussière fine — liste de commissions : blé concassé, lentilles, compote de pomme, lait, riz, bouillon cube, oranges, yaourts — on a oublié le café, dit l’enfant qui s’élance au milieu de l’allée centrale, ne bouge pas, je sais où il est — février : mes yeux ne me servent plus qu’à travailler — bonnes fatigues et fatigues qui te disloquent — l’eau brûlante à la fin du jour pour retrouver un corps — chaque jour repartir de zéro — travailler, sous-traiter sa vie — dans le métro, en surprenant le regard d’un passager écoutant leur conversation : nos mots les touchent parce qu’ils ne les comprennent pas — quelquefois les brouillons sont écrits à l’acide.

*

Les menaces les isolent du monde, l’enfant et elle, tracent autour d’eux une ligne de quarantaine, Nestán ne chante plus.

Il ne faut pas se pencher au dehors, pas se battre comme un homme quand on n’est qu’une femme, pas relever la tête quand on n’est qu’étrangère.

Les risques sont trop grands.

*

C’est un soir de la fin décembre.

Avant de reprendre le métro, elle s’attarde sur l’avenue Agíou Konstantínou devant les placards annonçant les représentations du Théâtre national, se remémore l’époque où elle faisait partie, à Tbilíssi, d’une troupe universitaire puis aperçoit, de l’autre côté de la rue, dans une demi-lumière, l’homme, les cheveux et sourcils en broussaille, qui a disposé sur un tréteau quatre pots de miel et de vieux programmes de théâtre et qui, une demi-heure avant la fin des représentations, déballe son repas d’une barquette d’aluminium. Elle commence à remonter l’avenue vers la place Omónia mais, parvenue au croisement, se retourne pour apercevoir une dernière fois la corolle de cheveux blancs dans la lumière des phares. Aussi loin qu’elle fasse remonter le fil de cette soirée de décembre, c’est contre ce souvenir qu’elle butte, comme si l’image du vieil homme, de ses cheveux blancs en bataille, des quatre pots de miel disposés sur la planche la protégeait encore.

La suite de ce récit, débuté dans Vacarme 77, sera à lire dans le prochain numéro.

Post-scriptum

Né en 1971 à Paris, Dimitris Alexakis est écrivain et il anime le KET (« Atelier de réparation de télévisions »), un espace de création né au cœur de la crise dans le quartier de Kipseli, à Athènes. Son blog Ou la vie sauvage. Les photos qui accompagnent ce texte sont de l’auteur.