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Remercions les rédacteurs du Comité invisible de nous donner l’occasion de leur dire franchement qu’ils nous emmerdent. Maintenant, Comité Invisible

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Remercions les rédacteurs du Comité invisible de nous donner l’occasion de leur dire franchement qu’ils nous emmerdent.

1 Prenons le texte comme il se présente : un condensé agressif et stylisé de politique. Naïvement, on croyait une lettre écrite à des amis ; un désir de conversation planait dans l’air. « Il n’y a donc d’autres choix que de déployer un art de la conversation » (p. 154). Même si c’était, il est vrai, que de la conversation par défaut, puisque les amis à qui parler se font rares, manifestement, et qu’en plus, les « moyens de communication » sont contrôlés « par ceux qui ne sont pas nos amis », si bien, que ce livre-même là, cet objet marchandisé qui passe entre nos mains, est sans doute déjà, aussi, le malheureux, le résultat de petites compromissions, encore ! Encore des petites compromissions, à l’issue d’un catalogue infini d’entres elles. Maintenant est le titre de ce catalogue de compromissions. « Quand on a des amis, plus besoin d’avoir d’ennemi » adage réécrit d’Aristote ou de Montaigne vérifié à la lecture de Maintenant. Car si les rédacteurs de Maintenant s’adressent à leurs « amis », c’est bien pour leur signifier sur tous les tons, et dans toutes les langues, qu’en réalité ils ne le sont pas.

2 Dans l’océan de toutes les compromissions, Maintenant, néanmoins, tient la ligne de la pureté. Alors que tous les corps sont avachis devant tous les écrans, alors que tous les corps se trompent tout le temps en évoluant dans une caverne en laquelle rien, absolument rien, n’est à conserver, ni même à observer avec un peu d’indulgence (on fera peut-être plus tard la liste de l’ensemble des illusions auxquelles sont horriblement soumis tous ces corps qui pourraient être révolutionnaires, le conditionnel est important, mais qui malheureusement ne sont que de pauvres et simples imbéciles de pauvres corps avachis), Maintenant occupe la case « Pureté » sans peur de l’échec puisque, se réclamant de Deligny, il n’y a que des trajectoires, des déplacements, des décentrements, des renversements, des éloignement, des mises à distance, des évitements. Chaque fois qu’il s’est heurté à un mur, Deligny a fait un saut de cordée et s’est réinventé en faisant un pas de côté, jusqu’à parfois seulement en être réduit à rester à demeure dans son foyer avec sa compagne et son enfant en compagnie de rescapés heureux des expériences collectives fascinantes qu’il agençait avec ses compagnons, quelques enfants, qui n’étaient pas passés au rouleau compresseur de l’institution oppressive qui venait d’anéantir en quelques signatures administratives l’espace de liberté retrouvée désiré et construit par Deligny. N’empêche, même à lire et à relire Deligny, on est triste que ça foire, à chaque fois, par manque de volonté politique, par manque de soutien, par manque d’argent, que la position ne tienne pas un peu plus longtemps, que des puissants moralistes et répressifs marchent sur toutes les petites mains qui s’accrochent à la cordée, comme ça. Fidèle à Deligny, jusque dans ses habillages poétiques et politiques de l’échec, Maintenant n’a pas peur de revendiquer le plaisir de la continuité de la pureté en dépit de tout, tricoter toute et que la ligne de pureté, même si, au bout de la ligne, au bout du fil, on ne se retrouve plus à beaucoup : « Il n’y a pas moi et le monde, moi et les autres, il y a moi, avec les miens, à même ce petit morceau de monde que j’aime, irréductiblement. » (p. 128) Pas grand monde, donc, et, si on baisse d’un ou deux crans le registre d’écriture, comme les rédacteurs de Maintenant savent aussi le faire, on se retrouve même devant le séquoia de la page 127, « devant ce vieux sequoia sempervirens dont les branches sont agitées par le vent », que tout seul, avec quelques copains, copines, sa meuf ou son mec, et puis c’est tout ? A quoi bon ? a-t-on envie de répliquer. A quoi bon nous en envoyer tant que ça dans la tronche pour défendre une toute petite cabane personnelle, un foyer, un petit Liré pour Ulysse parti en observation, quoi !

3 Ce n’est pas vrai, Nous, les amis traités en ennemis pendant tout Maintenant, nous avons été sensibles à la cabane devant le séquoia. L’imprimerie. L’ami menuisier. Les chants des camarades. A mi-chemin de la montée à Paris des Marseillais de Jean Renoir, de l’idylle rousseauiste réécrite à des fins révolutionnaires par les poètes, la défense d’une sociabilité amoureuse, du fondement démocratique de l’amitié à l’origine du tout politique est allée droit à notre cœur, nous, les beaufs gauchistes assassinés à tour de bras de ce petit livre imprimé chic délavé avec ses graffitis à la mode collages littéraires réinventés à la Sebald qui rythment les séquences façon ancrage prétexte dans la rue, son aristocratisme de l’italique au cas où on serait trop con pour pas comprendre, son usage bien maîtrisé de la métaphore filée, parce que la pureté, c’est aussi, avant tout, tristement, rien qu’une affaire d’écriture, quand elle ne conduit qu’à un programme d’action réduit à un programme poétique, dans Maintenant. Que c’est antipathique un traité de style politique qui rabaisse avec style, justement, les figures de passants qui n’ont pas l’honneur d’être comptés parmi les élus au rang d’amis ! Et si encore ces passants qui traversent le texte étaient de véritables ennemis ! Alors on serait plus indulgent avec la visée pamphlétaire du texte qui choisit une langue triviale seulement quand il faut attaquer ces pauvres passants. Mais non. Le passant ennemi dans Maintenant, c’est vous, c’est moi, tout ceux que le Nous vilipende car, à côté, en dessous, toujours en dessous de la ligne de pureté. Je ne pense pas que Deligny aurait écrit comme ça, et pourtant, il avait la dent dure, Deligny. Liste des ennemis : le gauchiste qui se plaint en se « grattant les croûtes » (p. 9), les militants qui « gueulent au moment où ils lâchent tout « On lâche rien » (p. 11) [1], « les amateurs de processions funèbres … qui poussent un flatulent « Ou bien alors ça va péter ! » (p. 13), « les soiffards du wagon-discothèque » (p. 17), … Mais un véritable ennemi de classe ne gratte pas ses croûtes, ne beugle pas, ne boit pas de gros rouge, il boit plutôt du champagne en contemplant les beaux arbres de sa propriété et en écoutant du Mozart. L’ennemi de classe a plus droit aux arbres, au plaisir de séquoia admiré en page 127 de Maintenant, que ces pauvres manifestants ciblés par Maintenant sous alibi de dénoncer de la révolte purement spectaculaire. Devant ma fenêtre, longtemps, il n’y a eu qu’une station service. « Il faut lire ce livre en considérant qu’il a été sciemment écrit dans l’intention de nuire à la société spectaculaire », écrit Debord. Écrire sciemment dans l’intention de nuire aux passants de l’action politique, ceux qui manifestent, ceux qui chantent, ceux qui dansent derrière les camions des centrales syndicales, en les assimilant avec mépris à des teufeurs avides de lucre et de bibine (qui n’en reçoivent pas moins leur lots de lacrymo et de bousculades violentes, n’en déplaise aux admirateurs du cortège de tête, il y en a aussi, parmi ces passants qu’ils traitent comme des moins que rien, des blessés, des meurtris, des choqués, ce qui signifie bien que leurs corps, aussi peu debout qu’ils leur paraissent, récupérés comme ils sont dans le barnum spectaculaire, le sont quand même assez pour recevoir d’effectifs gnons), est-ce vraiment la bonne entrée pour nuire à la société du spectacle d’aujourd’hui ? Taper sur les anonymes des cortèges de manifestations en les enterrant à moitié, c’est à dire en faisant bon marché de leur désir de vivre, de militer, résister, avec les plus pauvres et les plus anciens moyens qui soient, marcher dans la rue ensemble derrière une banderole, parce que tout le monde n’a pas les moyens physiques et l’audace d’attraper une bombe de gaz lacrymo pour la renvoyer sur des CRS, est-ce vraiment s’attaquer au spectacle ?

4 « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Debord encore. Si l’on s’attarde sur cette inimitié agressive dans Maintenant qui recycle le situationnisme de Debord à fins de classe, c’est parce que le spectacle comme vision du monde objectivée, le spectacle comme irréalité réelle du monde, il semble bien que Maintenant le secrète lui-aussi ! Qui, sous l’alibi de démasquer et de démonter les illusions, en prônant la voyance comme principe de pensée politique, fabrique de l’image au kilomètre ? Le Comité invisible est un producteur en série de vignettes spectaculaires toujours écrites en vue de signaler à la masse qu’elle succombe aux illusions tandis qu’eux, aristocratiquement placés de l’autre côté de la signalisation spectaculaire, s’en retrouvent les fabricants ! Les pages 104-106 sont un modèle du genre. Aux aliénés du capitalisme recyclé en économie collaborative (= coopératives, économie sociale et solidaire) accusés de donner dans les « lupanars comptables » sommés de se défaire de leurs illusions, Maintenant offre le mirage d’une économie souterraine vendue sous les allures d’un compagnonnage d’aventuriers qui redonne toute sa noblesse aux coups de mains entre amis ! Ce n’est pas qu’on n’est pas d’accord, ou qu’on condamne : qui peut condamner l’amitié et l’amour ? Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que la force de la jeunesse, le vent des 400 coups, dormir dans une imprimerie désaffectée comme le petit Doisnel, s’en sortir en courant seulement vers la mer sans espoir, aucun, sinon d’échapper aux machines oppressives est devenue elle-aussi marchandise. Le romanesque sensible défendu dans les chroniques de Lundimatin est infalsifiable. L’héroïsation du coup de main contre la police ne peut faire l’objet d’aucune contre-argumentation, à moins d’assimiler ceux qui la rejettent aux vieux cons qui ne vivent plus. Mais, avec l’exposition Soulèvement au Jeu de Paume, le titre Révolution donné au pseudo-livre de Macron qui, sans honte, dans le magazine Elle, appelle aussi les jeunes à relire le Capital, il se passe que le romantisme insurrectionnel a été récupéré par la machine médiatique, ce qui rend difficile, en l’absence de situation insurrectionnelle réelle, de sauver ce qui fait le cœur positif de Maintenant. Que les rédacteurs de Maintenant le veuillent ou non, ils appartiennent désormais au secteur du marché de l’illusion insurrectionnelle. L’émeute, c’est cela, c’est quand il n’y a pas d’insurrection, encore de moins de révolution, qu’il n’y a même plus de position tenue, car les blocus de poubelles mobiles devant les lycéens sont très beaux esthétiquement, mais ils sont aussi agencés avec des éléments à roulettes, ils ont donc vocation, structurellement, à être déplacés, à ne tenir que dans l’illusion qu’ils tiennent. Et qu’on ne raconte pas que c’est joyeux, le provisoire, l’éphémère, que tenir une journée, c’est comme tenir toujours. L’émeute, c’est l’illusion livresque de l’insurrection qui voue cette dernière plus encore à ne jamais advenir.

5 Manifestement, il y a quelqu’un au Comité invisible qui a un problème avec l’alcool et la danse, parce que boire du vin, de la bière, ou danser, c’est pas super bien coté dans Maintenant , ça ne va pas avec la ligne de pureté. Calvin embusqué derrière le séquoia de la page 127, dites-donc ! Même faire l’amour, il faut faire attention. On peut vite verser dans la pornographie. Pas d’amour par écran, non, non, non. Rien d’affirmé sur les sex toys heureusement ! En son temps, Deligny était plus indulgent avec le divertissement. Au temps de Deligny, le gros problème, c’est encore la masturbation. Deligny règle la chose avec élégance avec ses gamins en leur proposant de substituer à leur concours vespéraux obsessionnels de jouer aux cartes (après tout, on compte aussi les points quand on joue à la crapette). Mais nous, les lecteurs ennemis, nous sommes seulement rendus à notre condition de teufeur décérébré sur le « dance-floor » soumis à « évaluation, valorisation, auto-valorisation, préférences individuelles, stratégies, appariement idéal, sous contrainte d’optimisation, d’une offre et d’une demande, bref : pur marché néo-classique et capital humain » (pp. 96-97). Quand la critique du libéralisme prend comme ça des accents houellebecquiens, on a juste envie de demander comment ça se passait autrefois dans les petits bals perdus et dans les boum de collèges : y-a-t-il vraiment rien d’autres à dire quand des humains se retrouvent pour danser ensemble ? Seconde liste de cibles à plus fort capital symbolique que la première : les « militants » rendus à un petit théâtre d’ego (pp. 52), les acteurs de Nuit Debout rendus à leur petite souveraineté du Moi (p. 54), les féministes dévaluées en idéologues (p. 64), les zombies académiques de l’université (p. 78). La méchanceté de la liste est drôle. Dommage qu’elle aboutit en acmé « à ce taré de Calvin » (p. 69) ciblé dans le « monde universellement prostitutionnel » de Péguy (p. 100). Ce qui se passe, c’est que, lorsque du haut du séquoia de la page 127, on se met à couper comme ça, une à une, les têtes de tous les « tarés » du monde politique en les imaginant tous s’entre-prostituer entre eux , des tarés = des gens qui ont des « tares » = vieux mot avec une longue histoire qu’on n’attendrait pas à lire ici, qui signifie, quand l’usage en est le moins pire « abîmé, défectueux », on fait en réalité une chose : prendre la casquette d’un commissaire politique. Quand c’est drôle, ça passe, mais quand ça tombe à plat, c’est triste. « L’arrogance de la pensée », disait Marivaux pour désigner les Lumières. Arrogance du style ? « Aristocratisme de la bien-pensance du jour », nous dirions, nous, pour désigner ce qui n’est rien d’autre à nos yeux qu’une écriture de classe qui vise à fins de police stylistico-éthique, pour les dégrader, tous ceux qu’elle cible. Une écriture de classe, c’est une écriture qui tourne une partie de ses lecteurs en ennemi de classe au nom de préjugés qui désignent les rédacteurs eux-mêmes en tant que producteurs de classe. Nous n’avons pas de problème avec un désir de pureté tourné en éthique pro-néo-rurale, nous avons un problème quand ce dernier ce transforme en littérature de classe qui prend le corps comme un réservoir de métaphores dégradantes. Le corps révolutionnaire, donc ?

6 Récapitulons : une sorte de puritanisme, donc, qui devient grossier quand il s’agit d’attaquer ceux qui n’ont pas de style. Mais qui défend néanmoins le débat, la conversation, et l’amour. Vous l’avez compris, nous n’aimons pas du tout la langue du premier tiers de Maintenant. Trop de visibilité. Ce que ça prouve ? C’est que le code bourgeois moral a encore de beaux jours devant lui quand il s’agit d’écrire. C’est bien la peine de défendre le cortège de tête si c’est pour adopter la langue de ceux qui l’ont en horreur. Attention, notre détestation de cette manière d’user du style pour condamner l’absence de style politique n’est pas une manière de ne pas traiter du fond, car ce qui est dit est dit, mais Maintenant doit être pris pour ce qu’il revendique, un Art poétique, une prise de parole, une tribune : ce ne serait pas lui faire honneur que d’être indulgent avec sa petite folie arrogante d’écriture. D’autant plus que la conversation n’est jamais bien éloignée du prêche. Il y a du Savonarole filou dans ce texte. Le Savonarole filou prêche et ensuite il dit très vite : « Non, non, pas de prêche ! ». C’est commode, cette façon de vouloir sans payer sa dette. Malheureusement, des prêches, qu’est-ce qu’on en reçoit ! Dans cette société d’injonctions surmoiïquantes, il nous manquait celui-là, situé à la gauche de la gauche mais aussi au-dessus de tout. Celui-là dénonce le mensonge et prêche la vérité dans la présence au monde sans médiation afin que nos perceptions ne soient pas piétinées : « La vérité est pleine présence à soi et au monde, contact vital avec réel, perception aiguë des modes d’existence. » (p.12). Mais, tout de suite après : « Prêcher la vérité à ceux qui n’en supporteraient pas même des doses infimes, c’est seulement s’exposer à leur vengeance. Dans ce qui suit, nous ne prétendons en aucun cas dire « la vérité » mais la perception que nous avons du monde, ce à quoi nous tenons, ce qui nous tient debout et vivants. » (p. 12) Voilà donc un texte qui assène ce qu’est la vérité pour, à l’occasion d’un Nous salvateur, contre-affirmer qu’il assène ce qu’est la vérité. Qu’est-ce qui reste alors ? Il reste que les catégories de vérité, de mensonge, et de vengeance, « les vérités sont multiples mais le mensonge est un » (p. 12), ouvrent un petit coin de paysage théologico-politique qui conduit, autrement qu’avec la langue stigmatisante du corporel, quoique dans le même but, à construire une posture de surplomb à vocation inquisitrice : car en plus, on est accusé de se mentir à soi-même ! En gros, la micro-métaphysique du présent et de l’immédiateté au monde, à soi, aux choses, développée dans Maintenant, est aussi un art commode pour se décoller de toutes postures adoptées : on sera toujours tout seul face aux Nous qui nous parle. Et c’est, semble-t-il, peut-être, même une des premières raisons poétiques de l’existence de Maintenant  : établir à toutes les sauces une séparation infranchissable entre eux (nous ) et le seul et vrai Nous qui tienne : eux qui écrivent Maintenant. Il y a l’élite qui est dans le vrai et « dans le maintenant » (c’est à dire, qui nage dans sa propre parole, titrée Maintenant justement) et il y a les autres, le monde entier, semble-t-il, qui se noient dans l’impuissance et la fuite « du maintenant ». Même chose concernant l’espoir (vertu chrétienne défendue en son temps, certes, par Sarko) : « L’espoir, voilà au moins une maladie dont cette civilisation ne nous aura pas infectés. Nous ne sommes pas désespérés autant. » Et avec le Nous surplombant et sacralisant marchent les notions essentialisées : le « demain », le « maintenant ». Le ni-ni salvateur de l’âme pure est une bonne arme pour créer un point de vue en lequel des coordonnées situationnistes sont érigées en espaces-temps transcendantaux qui définissent « une civilisation » ! Le mot revient à plusieurs reprises.

7 Ce monde transcendantal vrai établi, il ne reste plus qu’à le confronter à tout ce qui part en couilles autour. La liste est longue. La liste est longue parce qu’elle présuppose habilement, toujours, un « avant » à un « maintenant », qui nous porterait à point de crise ultime, un point de rupture dément. Or, malheureusement, cet « avant » prend les contours flous de n’importe quoi puisqu’il n’est qu’une béquille pour nous démontrer que nous sommes au bord de l’effondrement : rien que de très normal puisque le ton apocalyptique pris en stylistique politique, qui a à voir directement avec le Savonarole filou qui ventriloque Maintenant, continue de sourdre souterrainement sans nous lâcher. On retrouve là le mécanisme argumentatif qui consiste à enrôler « l’évolution historique au service de ses désirs, en interprétant l’histoire de la domination comme celle d’un monde d’apparences voué à se dissiper au profit de la réalité nue » (p. 13). On ne connaît pas les rapports qu’entretiennent Jacques Rancière et le Comité invisible, qui ont le même éditeur, mais il est temps, là, de rappeler aux rédacteurs de Maintenant leur désir de conversation : parce que ce que dit là Rancière leur répond avec justesse, semble-t-il. « Logique pseudo-radicale », dit aussi Rancière. La séquence 50 nuances de bris contient d’assez belles pages récréatives de critique anthropologico-civilisationnelle qui, de la démocratie athénienne, en passant par les Sapiens du Rift, la crise grecque et le royaume d’Akkad et Sumer, construit une sorte de crise épique multi-directionnelle à visée un chouia comique, semble-t-il, tant son ambition totalisatrice de penser l’histoire mondiale à partir d’un titre trafiquoté de porno soft à fin d’inscription tagueuse dans la ville contredit le propos tenu et qui a trait à la « fragmentation » justement. Il y a un timbre potache qui ourle tragiquement la fin annoncée de tout : fin des fictions portées par les illusions, fin de l’unité, fin de la « France », fin des débats de haute tenue dans l’espace public car « ce qu’on appelle Débat de nos jours est le meurtre civilisé de la parole » (p. 58), fin d’un pouvoir auquel on adhère positivement (contredit pour certains par la messe chantée autour de Macron ces premier jours de nouveau gouvernement…), fin du « Droit »,… Mais a-t-on a jamais adhéré vraiment, un jour, positivement, à un pouvoir ? A-t-on jamais eu des débats publics qui n’étaient que de haute tenue. A-t-on jamais vu un « Droit » qui n’exprimait pas de souveraineté ? (pp. 26-35) En lisant Maintenant, on se dit finalement qu’on lit un livre idéaliste qui prend un ton apocalyptique pour défendre un présentisme faussement historicisé.

8 Ainsi, inséparable de l’aristocratisme du style, on peut déceler dans Maintenant un surinvestissement dans ce que c’est que la parole politique. « Là où la parole vaut, l’argent ne vaut rien. » (p. 104). Si seulement. Étonnant de lire dans Maintenant une critique qu’on a retrouvée partout contre Nuit Debout, à la fin, même, dans la bouche de ses initiateurs qui, au nom d’une nécessaire realpolitik, avaient fini par prendre en grippe l’hystérie oratoire du mouvement, critique présente aussi chez Rancière, et qui ressemble, toutes proportions gardées, à la critique de Marx envers la recherche de la pierre philosophale dans les Ateliers nationaux par Louis Blanc en 1848. Cette critique, c’est en réalité, sous couleur de condamner l’illusion parlementariste de Nuit Debout, pour signifier que toute bonne parole politique doit être rentable. On utilise cet adjectif à dessein. Oui, ce n’était pas rentable la recherche du parlement imaginaire, le rouleau de la discussion infinie, le besoin intense de parler, de se parler pendant les nuits de Nuit Debout. Mais si parler, prendre la parole devant une assemblée en tentant de ressaisir réflexivement les conditions de prises de parole, c’est seulement « se passionner pour [son] propre désir d’expression », à notre tour, d’écrire Nous et de dire que nous ne sommes pas d’accord. C’est vrai, le socialisme utopique, Louis Blanc, en son temps, et tous ceux qui ont tour à tour pris la parole pendant les nuits de Nuit Debout, ce n’est pas de l’organisation efficace, mais est-ce pour autant qu’« un chapelet de monologues gauchistes » (p. 54) ? A l’œuvre, aussi, était en train un exercice d’égalité démocratique. Une voix ne valait jamais moins ou plus qu’une autre voix : ce qui est très rare de nos jours, on l’admettra. Une collection invraisemblable de voix a donc pris la parole à Nuit Debout. Des gens très jeunes. Des femmes. Des loulous. Des gens qui parlaient sans savoir parler du tout. Une quantité de voix hors les clous qui déplaçaient ailleurs le cadre de normalité dominant. De tout cela, ne conserver que quelques graffitis, c’est partial, ou alors ignorant ? Et si cette situation de la parole si singulière, tellement à côté de tout formatage, de toute pragmatique, de tout constructivisme, situation tribunitienne, mais pas seulement, car il n’y a jamais que de la tribune dans une prise de parole, n’était pas une situation lyrique, aussi lyrique que la situation du cortège de tête, tags, graffitis, slogans, chants, incorporés, alors, c’est qu’il y a quelque chose d’incompréhensible dans Maintenant. D’un côté on fantasme l’insurrection destituante et de l’autre on est incapable d’entendre tout ce que peut destituer dans son présent une assemblée ? D’un côté on défend la présence à soi, la conversation, l’idéal d’une parole pleine et de l’autre on condamne quand un morceau de ça pointe le bout de son nez sur une place ? Ce qui est surtout plausible, c’est l’incomplétude, l’insuffisance de l’observation de Nuit Debout à l’origine des pages écrites à leur sujet. Car il ne suffit de passer 1 heure sur une place et de citer un témoignage pour rendre compte. Nuit Debout, ce n’était pas, c’est vrai, que le coup de main, la fugacité sensible du geste. Nuit Debout, c’était la durée, le temps de l’enquête, de l’observation longue incorporée dans une kyrielle de situations sensibles. Et ce temps long, ça allait avec le radotage, les ratés du micro, la répétition. De même que rien ne ressemble plus à un coup de main qu’à un autre coup de main, le ressassement ne peut être rendu responsable de l’étiolement du mouvement, ou alors, décidément, ce qu’on aime, même en termes de parole politique, c’est que la rentabilité. Parce que s’aimer, ce n’est pas seulement s’organiser efficacement, c’est aussi se connaître. Ainsi, la « bureaucratie du micro » dénoncée dans Maintenant, n’est qu’une demi-vérité, car c’est compliqué quand il pleut, quand la sono est bloquée par la police, quand il n’y a pas de micro, justement, de parler de bureaucratie du micro ! Il y a aussi eu des moments, des situations, à Nuit Debout, et même, tout ce qui est écrit sur le cortège de tête dans Maintenant peut sans hésitation être reversée au crédit de la situation lyrique d’assemblée intermittente qui s’est manifestée à ces occasions-là : « Ce qui vient au jour dans tout surgissement politique, c’est l’irréductible pluralité humaine, l’insubmersible hétérogénéité des façons d’être et de faire – l’impossible totalisation. » (p. 62). Pourquoi ne pas en rendre compte alors ?

9 Parce que cela romprait la belle logique formelle et sensible du cortège de tête défendue dans ce traité d’Art poétique qu’est Maintenant. Ce sont les meilleures pages et on ne pouvait pas les diluer. Et l’enjeu de cette présente critique n’est pas de dresser l’assemblée contre le cortège, le passage démocratique du bâton de parole contre le graffiti, la dispersion policière à répétition des auditoires contre la nasse érigée en modèle policier de gouvernement. On l’a déjà dit, peut-être, mais l’aristocratisme du style va avec l’esthétisation du politique transformée en spectacle sensible de l’émeute sans spectateurs : et cette dérive descriptive spectaculaire qui sur-signifie, en un exercice de voyance, aussi appliqué que défendu, le cortège de tête est archi-séduisante : il aurait seulement fallu ne pas s’encombrer de son prolongement en commissariat politique, parce que ce n’est qu’une sale façon de stopper la « suite ininterrompue de débordements » propre au printemps 2016 (p. 60). Tant pis, ce qui est fait est fait. Il y a plusieurs façons de lire ce qui constitue le cœur de Maintenant. On peut poursuivre la ligne poétique et pister dans tous les raccords sensibles effectués entre l’harmonie de la forme et du geste, « l’accordé », le « vibrant », et la défense du « contact », du « choc », « choc frontal entre deux forces » modalisé parfois par le terme plus apaisé de « rencontre », bloquer mais aussi se soulever, la survalorisation du poétique conçu cette fois comme une micro-épopée discontinue dont on fait l’éloge autant comme mode de vie, comme fin et comme moyens. Tous, on doit devenir des acteurs poétiques, des petits Mandrin dans notre propre vie en tenant des embuscades, en faisant la petite guerre et, pour qu’elle soit visible cette petite guerre comme processus, il faut que ce soit bien pacifié tout autour. Sorte d’avatar jeune d’un esprit conspiratif, on est « complices », on lutte, on est la bande invisible. C’est la réappropriation des moyens de production dans l’aventure : même si « ce qui s’exprime immédiatement », a tout de même besoin d’être un peu formalisé après coup, c’est le rôle de Maintenant. Gros désir d’épopée. « Il y a à attaquer, à purement détruire le monde du capital » (p. 83) Gros ennoblissement politique et symbolique du cassage. On peut lire alors que la micro-épique se constitue en « puissance destituante qui a gâché la vie du gouvernement » (p. 79). Beau renversement. On aurait plutôt tendance à comprendre ici, du côté de ce papier, que c’est le gouvernement qui a gâché la vie de tous au printemps 2016 en colonisant tous les discours par ses actions policières, en forçant les assemblées de Nuit Debout à rabattre tout le politique sur des problèmes fragiles d’équipement, lunettes de piscine et collyre pour les yeux, sorte de parades d’indiens urbains. Mention des Indiens tzeltas du Chiapas, page 137. Nécessaire usage de « ruses de sioux » recommandé page 120. Si c’est pas transformer sa faiblesse en force au moyen de la parole, ça ! Belle opération poétique dont le titre du recueil écrit par le poète Marius Loris, Matraque Chantilly, est un des étendards lyriques possibles. On pourrait cependant tout à fait poser l’hypothèse inverse : qu’en réussissant à imposer à ses adversaires comme modèle de lutte intériorisé, la gestion policière du mouvement du printemps 2016, Valls, le gouvernement et le PS, ont, trilogie gagnante s’il en est, absolument remporté la bataille des représentations symboliques. Belle réussite, alors ? Par quel crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle ? Forcer le Comité Invisible à digérer lyriquement la répression en se rabattant sur le modèle policier qui a été choisi en réponse au mouvement en lutte. Hypothèse à discuter. Car coups de matraque et points de suture se métamorphosent dans la logique de Maintenant en trophées. A discuter aussi, semble-t-il. Par les blessés. Tous. Gros vide, enfin, concernant les raccord possibles avec les si couramment décrites émeutes de banlieue qui ont précédé le printemps 2016. Un nouveau signe de distinction ? Dans cette logique poétique, on suggère donc au Comité Invisible de réfléchir à ce que cela signifie de défendre l’émeute en éthique et en esthétique sans jamais faire mention du passé en la matière. Petit problème de transmission, d’actualisation, dû sans doute, peut-être, à l’aveuglement un peu égotiste des bardes invisibles de ce printemps 2016 ? Étendre la vision, ce serait bien.

10 Autre ligne de lecture : à l’œuvre, une défense de l’irrégularité, de l’illégalisme, qui va jusqu’à la criminalité (pp. 36-38 et pp. 120-121) : c’est évidemment moins âpre que chez Evguénia Iaroslavskaïa-Markon dans Révoltée, pour reprendre le pseudo-titre choisi par l’éditeur pour vendre, mais c’est vrai que c’est difficile de faire aussi radical qu’elle, et c’est pourquoi il faut la mentionner ici, elle, qui a fait le choix de vivre avec la pègre, avec les voyous, et en continu, elle, amputée de ses deux pieds comme elle était, jusqu’à son exécution, parce que, selon, elle, les criminels forment la seule force révolutionnaire irrécupérable par n’importe quel appareil. Cette mention d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, on la fait mélancoliquement, parce qu’en Russie, maintenant, le gouvernement, c’est qu’un gouvernement de mafieux et aussi que la « vie brûlante » d’Evguénia, selon les termes éditoriaux qui présentent le texte, la conduit, très vite, en temps contre-révolutionnaire, à la mort. Cependant, défendre une loi du Talion insurrectionnel qui conduit à s’approprier à ses propres fins le concept de « guerre ouverte » et celui d’ « État d’exception » ou encore s’inspirer des réseaux de Résistance, des « tanzikyat » syriens, ce n’est pas seulement prôner la permanence de la lutte, c’est aussi se retrouver étrangement poreux à une pensée politique qui importe le modèle de la guerre au sein de la société politique. Ce n’est pas la première fois qu’on le fait, on voit les filiations, mais justement, pourquoi diluer la spécificité du présent dans ce rituel qui, au moyen de stratégie d’incorporation et de collage, renoue avec le bon vieux modèle agonique de la militance ? Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt penser notre singularité possible dans notre présent sans se méprendre à ce point d’échelle ? Tenter de repenser la lutte ostensiblement hors du modèle de la guerre, puisque ce n’est pas la guerre ? Il faut être absolument moderne.

Juin 2017.

Notes

[1« On lâche rien », 2011 : tube populaire chanté par HK et les Saltimbanks, qui renouvelle le corpus très restreint des tubes qui marchent bien en manif. Le chanteur est venu avec Droit Devant ! chanter dans une cité à l’issue de la Marche dans les banlieues organisée par Droit devant ! et la Commission Banlieue de Nuit Debout. On n’était pas beaucoup ce dimanche matin à venir au point de rendez-vous du second temps de la Marche et à sillonner ensuite pour soutenir les micro-luttes locales. Mais le chanteur de On lâche rien était là.