Vacarme 82 / Cahier

l’art du montage

par

Le montage est conçu comme un espace de vie et de pensée qui jaillit d’un abandon et d’une écoute subtile de la matière, pour parvenir au rythme juste et à l’harmonie entre vide et plein. Pour transmettre la façon singulière qu’elle a d’envisager son travail, Claire Atherton retrace un parcours, presque initiatique, qui passe par l’apprentissage du chinois, la passion pour la philosophie taoïste, une rencontre aussi, celle avec Chantal Akerman, et des années de pratique en mouvement.

J’ai un peu de mal avec le titre Master Class, parce que je ne me sens pas vraiment un maître. Ce qui est important en montage, c’est d’accepter de se perdre, d’accepter de ne pas tout maîtriser. C’est pour cela que le mot master ne semble pas adapté. Mais en même temps, peut-être que le vrai maître est justement celui qui sait se perdre, pour toujours rester en mouvement.

Quand on me pose des questions sur ma pratique du montage, j’insiste sur le fait qu’il faut découvrir en faisant. Il est important de savoir d’où on part mais il faut prendre le risque de ne pas savoir où on va arriver. Cela me fait penser à ce qui m’est arrivé ce matin : j’ai voulu voir cette salle de conférence pour savoir d’où je partirai, d’où je vous parlerai. Par contre, je ne voulais pas trop préparer mon intervention. Alors, aujourd’hui, je vais dire quelques mots sur comment je suis devenue monteuse et comment je suis arrivée à comprendre ma propre trajectoire.

Capture extraite de « Sud » de Chantal Akerman

philosophie et civilisation chinoises

Je n’ai jamais vraiment décidé d’être monteuse. En tout cas je ne l’ai pas décidé étant jeune, je n’ai pas suivi un plan de carrière. C’est important pour moi de le dire, parce qu’on demande trop souvent aux jeunes d’avoir un projet de vie défini et vraisemblable, de prouver leur efficacité, de savoir se vendre. Or c’est en étant ouvert aux surprises, aux mouvements, en allant au bout de ses passions, même si elles paraissent déconnectées de ce qu’on appelle la réalité qu’on construit sa vie, ou plutôt qu’on la découvre. Je me rends compte tous les jours un peu plus à quel point toutes les voies que j’ai expérimentées, toutes les passions que j’ai suivies, toutes les rencontres auxquelles j’ai cru ont nourri ce que je suis aujourd’hui, ce que je fais et la façon dont je le fais.

Jeune, j’étais passionnée par la civilisation et la pensée chinoises. J’étais perturbée et fascinée par la découverte de la notion de vide comme élément agissant, par l’importance du « laisser advenir », par l’idée que la force vient de la patience et de la souplesse. Et puis j’aimais beaucoup l’idée qu’en chinois, dire ou écrire un mot, c’est déjà raconter une histoire.

Dans l’écriture chinoise, l’association de différentes images crée une signification. Par exemple, la lune associée avec le soleil signifie la clarté, le cochon sous un toit signifie la maison ou le foyer. L’écriture chinoise est bien plus qu’une simple transcription de la langue parlée. Chaque signe a un sens codifié. Mais sous cette première couche signifiante, il y a d’autres sens plus profonds, « toujours prêts à jaillir » comme le dit François Cheng. J’ai tout de suite beaucoup aimé ce jeu constant entre une apparente linéarité et la tentation d’une évasion, comme si cela faisait écho à mon rapport ambigu à la logique, qui m’attire autant qu’elle m’inquiète. François Cheng dit aussi que la langue chinoise n’est pas conçue comme un système qui décrit le monde mais plutôt comme une représentation. En faisant émerger les rapports secrets entre les choses, et ceux entre l’homme et le monde vivant, elle organise des liens et provoque des significations [1]

Dans la philosophie taoïste, il y a cette idée que l’on n’explique pas tout, que l’on ne force pas les choses mais qu’on les laisse venir. On crée un mouvement. Et chez les taoïstes, la vie n’est rien d’autre que ce mouvement lui-même. Comme le dit François Jullien, « il faut sortir d’une conception spectaculaire de l’effet pour comprendre qu’un effet est d’autant plus grand qu’il n’est pas visé, mais découle indirectement du processus engagé, et qu’il est discret. » [2] Ce qui voudrait dire que le processus et l’effet sont liés, et que la signification surgit de ce va-et-vient. La notion de mouvement est liée à un autre enjeu important du taoïsme : le vide. Le vide taoïste est le contraire du no man’s land. C’est le lieu où les transformations peuvent advenir, où les liens entre les choses peuvent se créer. C’est le lieu où les choses refusent de se figer, où les souffles vitaux se réunissent, ce qui rend possible l’avènement d’un sens.

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Post-scriptum

Claire Atherton est monteuse.

Les extraits qui composent ce texte, issus de différentes masterclass et rencontres ont été sélectionnés par Jeong Hyeseon puis retravaillés par Claire Atherton. Le texte sera publié dans une anthologie de textes de montage, publié par la HEAD — Haute école d’art et de design de Genève.

Notes

[1François Cheng, Et le souffle devint signe, 2001 « L’écriture chinoise, tout comme la cosmologie, se propose de capter le rapport secret entre les choses et d’établir par là des relations entre l’homme et l’univers vivant par un vaste réseau de signes. Dans ce réseau, chaque caractère se présente comme un être d’encre. »

[2François Jullien, Traité de l’efficacité, 1996.