Vacarme 20 / arsenal

la lettre, dans quel esprit ? notes de terrain sur le métier de facteur

par

distribuer le courrier « au numéro »ou de la main à la main ? dans les zones dites sensibles, le métier de facteur hésite entre deux pratiques du service public : l’anonymat et la proximité, la corvée et le sacerdoce. marie cartier est sociologue. depuis 1996, elle suit les tournées postales. elle livre ici quelques unes de ses observations.

La ville de Mareil, située à 50 kilomètres de Paris est marquée par un fort clivage géographique, architectural et social entre son centre ancien et ses quartiers périphériques de construction récente. Sa population est passée d’environ 17 000 habitants en 1954 à 50 000 en 1999. Dans les années 1960 ont été érigées la cité de la Vigne Blanche, grand ensemble du style architectural Le Corbusier, puis celle de Beaumont. Ces deux cités situées à plusieurs kilomètres du centre de la ville regroupent 53 % de la population de Mareil, soient 6 000 habitants environ à La Vigne Blanche et 20 000 à Beaumont. Dans ces quartiers périphériques à dominante HLM, on compte 60 % d’ouvriers et d’employés (contre 40 % dans les quartiers du centre). Le taux de chômage y atteint 20 % contre 9 % en centre ville. Enfin Beaumont et La Vigne Blanche abritent respectivement 14 % et 27 % d’étrangers, contre 5 % en centre ville. Durant les années 1990, le quartier de La Vigne blanche, identifié à un niveau national comme un « quartier sensible », a reçu la visite successive de nombreux responsables politiques et a été sélectionné pour devenir une « zone franche ». À l’occasion d’une enquête ethnographique menée au bureau de poste de Mareil depuis 1996, j’ai pu observer les divers processus qui font de ces quartiers périphériques des territoires dévalués et délaissés du point de vue du service postal, mais aussi la façon dont des personnes singulières s’efforcent, de leur propre chef et avec leurs convictions politiques, de servir au mieux les populations qui y vivent. Le travail de facteur se charge alors d’enjeux décisifs puisqu’il apparaît comme un des derniers lieux où l’État peut revêtir aux yeux des classes populaires un visage humain et bienveillant.

Les tournées « bâtiments », des tournées « pas intéressantes »

À Mareil, les tournées des quartiers de Beaumont et de la Vigne Blanche ne sont pas des tournées « intéressantes » aux yeux des facteurs. Un des signes de cette dévalorisation est qu’elles sont laissées aux « nouveaux » alors que les « anciens » facteurs les abandonnent pour acquérir des tournées « ville » ou « rurales ». Des sujétions particulières pèsent sur le travail de facteur dans ces quartiers périphériques : instabilité résidentielle (boîtes aux lettres où le courrier s’entasse, ordres de réexpédition qui compliquent le travail de tri), concentration de l’habitat (le facteur y a souvent plus de 800 « clients » ce qui accroît la charge quotidienne de courrier transporté), architecture labyrinthique, décrépitude des parties communes et des équipements (halls, ascenseurs, boîtes aux lettres), identification à tiroirs des domiciles et mauvais adressage des courriers qui démultiplient les risques d’erreurs et les difficultés de distribution. L’afflux des courriers recommandés en provenance des tribunaux et des administrations représente une autre sujétion tant physique que morale. À la nécessité de grimper dans les étages, d’arpenter les couloirs, de sonner aux portes et de remplir les avis s’ajoute le sentiment d’apporter des « mauvaises nouvelles » qu’avivent les récriminations de certains résidents. Au terme de deux décennies de crise économique et de chômage massif, l’urbanisme des années 1960 et la paupérisation des populations rendent ainsi la distribution quotidienne du courrier particulièrement difficile dans les grands ensembles. La stigmatisation de ces quartiers « sensibles » dans les médias comme dans les discours politiques a également contribué à installer la méfiance dans les relations entre facteurs et résidents. Lorsqu’on les interroge sur la distribution du courrier dans les grands ensembles, les facteurs décrivent moins les caractéristiques objectives des habitants qu’ils n’expriment leur propre méfiance à leur encontre : « Alors, il y a des endroits où les gens sont agressifs, les grands ensembles, où les gens sont très agressifs et le facteur est soumis à cette agression... (Anna, entrée à la Poste en 1980 à Mareil, factrice en centre ville) » « Et puis, comme dans les bâtiments, les gens, il y en a beaucoup qui ne travaillent pas, des femmes, des hommes, des retraités, alors ils descendent à telle heure pour aller au courrier, parce que leur courrier c’est quelque chose de sérieux... Alors on attend le facteur, on est derrière : « Est-ce que vous avez quelque chose pour moi ? », « Est-ce que j’ai du courrier ? », « Vous êtes bien sûr qu’il n’y avait pas quelque chose ? » Oh ! (ton excédé) ça moi...C’est pour ça les grands ensembles, non ! J’en ai fait, des remplacements, au départ on est obligé. (Suzanne, entrée à la Poste en 1976, factrice dans une petite commune pavillonnaire). » Une autre factrice, Francine, tout en me montrant les efforts qu’elle fait sur sa tournée « rurale » pour ne pas aviser les recommandés et éviter aux résidents de se déplacer jusqu’à la Poste, affirme qu’« à Beaumont, ils ne font pas ça ». Quand je lui demande si le contact est différent à Beaumont et à la campagne, elle répond : « Oh oui ! À Beaumont, tu ne vois pas grand monde ou alors toujours les mêmes qui traînent, qui n’ont rien à faire. » La différence de statut d’emploi (fonctionnaire/chômeur) que le courrier en provenance des Assedic ou la présence systématique à domicile lors du passage du facteur actualisent, contribue aussi à détériorer les relations entre facteurs et résidents.

Une lettre de réclamation, émanant de petits commerçants d’origine immigrée installés dans le centre commercial de la Vigne Blanche, témoigne de l’importance vitale du courrier pour des individus confrontés à des difficultés financières. Les erreurs de syntaxe et d’orthographe ainsi que l’usage des majuscules pour attirer l’attention font prendre la mesure de la distance culturelle séparant les résidents de la Vigne Blanche et des petits fonctionnaires français de nationalité et rompus à l’écriture.

Je vous écrit cette lettre afin que vous puissiez intervenir auprès de notre factrice qu’elle se décide à faire son travail, c’est-à-dire distribuer le courrier des concytoyens. (...) Elle nous distribue le courrier à son bon gré. » Est mentionnée l’arrivée irrégulière des relevés de CCP : « Impossible de tenir notre compte à jour. » « De plus d’autres lettres de grandes importances tel que Radiation de l’URSAFF, ne me sont jamais arrivées, malgré qu’elles m’étaient envoyées. » « LE RÔLE DU FACTEUR A UNE IMPORTANCE ENORME DANS NOTRE VIE, IL FAUDRAIT QU’ELLE EN PRENNE CONSCIENCE MERCI DE LUI MET DANS LA TETE.

Lettres de réclamation, 1991, Mareil

Pour des individus connaissant des trajectoires de précarisation, la distribution quotidienne du courrier constitue une urgence vitale et personnelle. Certains attendent une réponse à une demande d’emploi, d’autres un document officiel permettant de régulariser leur situation, d’autres un chèque ou un avis de virement. Cette logique d’urgence les conduit à interpeller brutalement le facteur : « Est-ce qu’il y a du courrier pour moi ? » Les facteurs des grands ensembles, desservant plusieurs centaines de domiciles, souvent mal identifiés en raison des déterminants objectifs et subjectifs qui entretiennent méfiance et anonymat, se trouvent au contraire dans une logique de routine. Ainsi, une factrice de Beaumont racontait à ses collègues pendant le tri, sur un ton de bravade : « Moi, quand les gens me disent : « Vous avez du courrier pour moi ? », je réponds (mimant un ton sec) : « J’ai pas eu le temps d’apprendre votre nom par coeur avant de partir ! » » Cette contradiction entre urgence personnelle et routine professionnelle génère des interactions fondées sur le malentendu où chacun « agresse » et se sent « agressé ».

À Mareil, la méfiance envers les résidents des quartiers « sensibles » s’est trouvée institutionnalisée avec l’ordre donné aux facteurs de la Vigne Blanche, dans la seconde moitié des années 1990, d’aviser systématiquement les recommandés au lieu de les porter au domicile des destinataires, les vols de courrier et de vélos ayant été trop nombreux. De même l’idée que les tournées de Beaumont et de La Vigne Blanche sont moins importantes que les tournées du centre ville est constamment actualisée par la pratique de gestion du personnel consistant en cas de manque d’effectifs à affecter de façon prioritaire les remplaçants sur les tournées du centre ville, alors que les tournées des grands ensembles restent « à découvert » : le courrier n’y est pas distribué ou bien l’est avec retard. Dégradation des conditions de travail, distanciation sociale subjective vis-à-vis des « quartiers » et de leurs habitants et pratique institutionnelle d’un service postal à deux vitesses se conjuguent pour dévaluer les tournées « bâtiments ». Dans une logique semblable à celle qui affecte certains établissements scolaires, elles voient se succéder les débutants et les remplaçants. Ce turn-over entretient et aggrave la détérioration des relations entre la Poste, les facteurs et les résidents des quartiers populaires. Comme le montrent ces propos d’une concierge rencontrée sur une tournée de Beaumont, sans facteur titulaire depuis plusieurs années, les facteurs exercent autant de violence symbolique qu’ils en subissent. L’ethnographe accompagnant le facteur sert ici de réceptacle au ressentiment des résidents envers l’institution postale, ses agents et l’humiliation qu’ils infligent au quotidien.

Une concierge nous accueille dans la résidence Iris et aide à la distribution des batteries de boîtes aux lettres. Elle évoque « les grosses difficultés » qu’ils ont eues avec les facteurs. Depuis cinq ans : « Ça change tout le temps. » Les habitants ont fait une pétition. Elle cite le cas d’un facteur « odieux », qui « mettait tout au numéro ». C’est-à-dire qui ne contrôle pas si le nom, le numéro de l’appartement et de la boîte aux lettres correspondent. Cette pratique consistant à distribuer « au numéro » est effectivement courante.

La concierge attire mon attention sur l’état impeccable de la batterie de boîtes aux lettres dont la réfection a été entreprise sur l’initiative des habitants. Tous les noms sont soigneusement affichés sur des boîtes rutilantes. Parlant à nouveau de ce facteur « odieux », la concierge dit qu’il a « failli se prendre une paire de claques ». Puis, se remémorant le nom de la responsable du bureau de poste qu’elle a eue au téléphone, elle se plaint de son manque de respect. Elle résume toute l’affaire par cette phrase qui en dit long :« Ils mettent tout aux numéros... On n’est pas des numéros, on a des noms quand même ! »

Journal de terrain du 4-03-99

Les remplaçants, confrontés à une grande masse de courrier à distribuer sur un territoire qu’ils ne connaissent pas et prévenus d’avance que la tournée en question est difficile (« la plus pourrie du bureau » disent différents facteurs), distribuent le courrier « au numéro ». Satisfaisant l’exigence industrielle de rapidité qui pèse sur eux, ils évitent ainsi de ramener trop de courrier non distribué au bureau de poste. Mais en « mettant au numéro », ils exercent indirectement une violence symbolique contre les résidents de Beaumont, déjà stigmatisés pour leur adresse, dans la presse locale ou nationale, dans la sphère du travail ou dans les démarches auprès des administrations : ils refusent de tenir compte de leur nom et ainsi leur dénient tout statut de personne.

La tournée de Bruno à La Vigne Blanche : « Il est gentil ce facteur, il nous connaît ! »

Lorsque que j’ai quitté le bureau de poste en compagnie de Bruno pour rejoindre la tournée qu’il dessert à La Vigne Blanche, il a lancé « T’es prête pour aller dans la jungle ? » d’un ton ironique, comme pour mettre en question les stéréotypes dégradants attachés à ce quartier. En contrepoint du contexte général de méfiance qui s’est peu à peu installé entre les quartiers populaires, la Poste et les facteurs, la tournée de Bruno est l’occasion de rappeler qu’à l’heure où l’institution postale comme une fraction du groupe des facteurs contribuent, sans toujours le savoir, à la relégation et à la stigmatisation des quartiers populaires, des personnes singulières travaillent au contraire à préserver l’intégration à la ville comme à la société de ces quartiers. Bruno, 37 ans, a commencé sa vie professionnelle comme maître auxiliaire dans l’Éducation nationale après avoir obtenu un baccalauréat dans un lycée de Mareil. Il a démissionné car, dit-il, « ses collègues étaient trop dans leur monde » et qu’il n’a lui-même « jamais aimé l’école ». Ensuite, il « a tout fait » : chauffeur livreur pendant neuf mois, VRP pendant 6 mois, ouvrier en usine à un moment puis pendant quatre ans « père au foyer ». « Par hasard », il a finalement passé un concours de facteur en 1992. Aujourd’hui, marié avec une institutrice il vit à Beaumont. Dans la façon dont il retrace sa trajectoire professionnelle transparaît cette manière propre aux individus dotés de ressources culturelles de positiver l’instabilité au nom de la diversité des expériences et de la liberté par rapport aux conventions sociales. Il est sympathisant du syndicat SUD. Les responsables du bureau de Poste de Mareil le perçoivent en raison de ses sympathies syndicales mais aussi de ses ressources culturelles, comme un « agitateur » potentiel, un élément « subversif ». À travers ses dénonciations permanentes des évolutions actuelles de la Poste (en particulier la priorité donnée à l’« action commerciale »), il joue effectivement ce rôle de critique dans le collectif des facteurs. Depuis quatre ans il distribue le courrier sur une tournée de La Vigne Blanche.

En l’accompagnant sur sa tournée, j’ai assisté à une succession d’échanges de menus propos, de services mais aussi de marques de confiance et d’attention entre le facteur et les populations pauvres, précarisées et souvent d’origine immigrée de La Vigne Blanche. Tutoyé et appelé par son prénom, Bruno serre la main des habitants croisés dans la rue et leur donne leur courrier « à la main », c’est-à-dire directement, sans qu’ils aient à le réclamer, puisqu’il les connaît de vue. Les réactions des résidents font entrevoir à quel point ce petit geste est perçu comme une marque de déférence par contraste avec la distribution « au numéro » dont les habitants de ces quartiers font souvent l’expérience comme avec la violence symbolique subie dans les démarches administratives relatives à la délivrance de papiers d’identité ou des prestations sociales.

Alors que nous venons de quitter le bureau de poste pour gagner la tournée, un vieux monsieur qui descend l’avenue Jean Jaurès en direction du centre ville interpelle Bruno, lui demande s’il a du courrier. « Oui, je crois. » « Si c’est les Impôts vous déchirez ! » Bruno tente de le raisonner : « Mais non. De toute façon, ils vous retrouveront. »

Deux vieilles dames discutent dans la rue. Bruno leur donne le courrier à la main. L’une d’elle s’exclame : « Il est gentil ce facteur, il nous connaît ! » Devant de petits bâtiments, un attroupement d’hommes d’origine immigrée. Deux vieux et un jeune reçoivent leur courrier à la main. Eux aussi commentent cet acte, après nous avoir serré la main, ils rient : « On pourrait aller à la Poste là-bas (c’est-à-dire, au centre ville), il nous donnerait le courrier, comme ça ! » L’un d’eux dit : « Au doigt ! »

Journal de terrain du 17-03-99

Quand j’ai accompagné Bruno, il était de retour depuis quelques jours après deux semaines de vacances. Pendant son absence, la distribution du courrier n’a pas été assurée de manière régulière. Du coup, ses clients engagent d’eux-mêmes les interactions. Sur le mode de la réclamation : « Deux fois on n’a pas eu de courrier ! Ça nous pénalise ! » (une femme dans un hall d’immeuble) ; « Dis-donc, faudrait que tu leur dises de former les remplaçants ! » (une jeune fille travaillant à l’OPAC). Ou sur le mode du soulagement : « Ah, on est content que tu sois revenu ! » Si à force de stabilité sur sa tournée et de mémorisation des noms et des visages, Bruno parvient à connaître de vue les résidents, il se montre également enclin à fournir des « petits services » extérieurs au service postal proprement dit. Par exemple, il fait ce que certains facteurs disent qu’on ne fait jamais à La Vigne Blanche ou à Beaumont, comme éviter d’aviser tel ou tel courrier recommandé ou bien le délivrer à une tierce personne en qui l’on a toute confiance. Bruno aide aussi par exemple une jeune femme croisée dans un escalier à descendre son bébé qui est dans une poussette, du 4ème étage au rez-de-chaussée. Il discute pendant dix minutes environ avec un couple, demandant des nouvelles : « Ça s’arrange ? », « Non, répond la femme, on frappe à toutes les portes mais aucune ne s’ouvre. » Bruno m’explique que ce couple connaît de graves difficultés financières. Le mari, victime d’un accident du travail a été mis en en congé longue maladie, ce qui a entraîné une baisse importante des ressources du ménage. La femme ne travaille pas. Ils ont trois enfants. Bruno leur donne alors l’adresse d’une association à Paris qui accorde des secours financiers aux familles en difficulté. Une vieille femme attend avec impatience sa nouvelle carte de Sécurité sociale (la carte à puces). Après avoir attendu le facteur à l’angle d’une rue, elle le suit ensuite jusqu’au hall de l’immeuble où elle réside. Bruno, en lui tendant la lettre contenant sa nouvelle carte, lui recommande plusieurs fois de conserver soigneusement le papier qui l’accompagne. La vieille femme l’écoute avec attention. Une autre vieille femme aborde à un moment Bruno dans la rue : « J’ai quelque chose à vous dire » et à moi : « Excusez-moi c’est un peu personnel, c’est pas que je vous fais pas confiance mais... » Je m’éloigne. Bruno passe une dizaine de minutes avec elle. En revenant il me dit : « J’ai fait une consultation médicale. » Il m’explique que cette dame est « complètement perdue » car elle ne sait pas lire. Il lui a lu et expliqué une ordonnance. Si la réalisation de « petits services » est une pratique courante dans le travail des facteurs, elle est loin d’être systématique auprès des résidents des quartiers populaires dont les facteurs se méfient et qu’ils tiennent à distance. Pour les habitants de La Vigne Blanche, être connu personnellement du facteur et pouvoir solliciter son aide dans les affaires de la vie quotidienne est pourtant chargé de valeur. Alors que d’autres facteurs de Beaumont attendent que les résidents présents dans les halls, qu’ils perçoivent comme « sans gêne » et « agressifs », leur disent bonjour en premier, ce qui peut déboucher sur un silence pesant, Bruno prend systématiquement l’initiative de l’échange des saluts. Les habitants rendent alors au facteur les marques d’attention qu’il leur accorde, en attendant qu’il ait fini de distribuer l’ensemble du courrier dans la batterie avant de relever leur boîte.

Dans la tour Debussy, des femmes, un jeune garçon, un homme plus âgé et une ribambelle de chiens forment un comité d’accueil heureux de retrouver leur facteur. Bruno serre toutes les mains, a une parole amicale pour tous, même ceux qui ont l’apparence la plus « misérable » : visages et corps abîmés, habits sales. Nombreuses blagues, en particulier sur le fait que le facteur est accompagné d’une jeune fille. Une femme dit à mon attention : « Y a une bonne ambiance hein, ici ! » Bruno ne manifeste pas d’exaspération devant le fait qu’il faut se frayer un chemin parmi les gens pour accéder aux boîtes. Tout le monde attend d’ailleurs qu’il ait fini de distribuer toute la batterie avant de vider sa boîte.

Journal de Terrain du 17-03-99

Bruno invite les habitants qui protestent suite à des erreurs ou des retards de distribution à faire des réclamations écrites auprès de la responsable de la distribution postale à Mareil, tout en expliquant patiemment les problèmes d’effectifs et les transformations actuelles de la Poste. Il raconte à un jeune garagiste qui se plaint d’avoir reçu son courrier de façon très irrégulière que lorsque l’effectif des facteurs est insuffisant, « le premier souci de La Poste, ce n’est pas La Vigne Blanche » : les remplaçants sont affectés de préférence sur les tournées du centre ville. Ainsi essaie-t-il de convaincre cet habitant que son quartier est traité en parent pauvre du service postal. Il s’agit moins de rejeter la responsabilité des dysfonctionnements sur l’institution que de se faire des alliés dans la défense du service public postal et d’inciter ces résidents des cités à revendiquer leurs droits d’usagers. En encourageant la pratique de la réclamation écrite, Bruno leur transmet aussi les codes du dialogue avec l’institution postale. Un bon indice du respect mutuel et de la solidarité qui caractérisent les relations entre Bruno et les résidents de La Vigne Blanche est la pause qu’il prend chaque jour à la même heure dans un petit café du centre commercial. Après avoir serré la main du patron, un homme d’origine maghrébine, il commande un thé à la menthe. Il le paie puis le patron le ressert gratuitement en ajoutant une goutte de fleur d’oranger dans le thé. Bruno me présente comme une étudiante qui est là pour observer. Le patron manifeste alors son contentement que le facteur soit observé chez lui en train de faire une pause. « Allez-y, observez ! » me dit-il. Ce moment de pause, symbole de sociabilité et d’insertion du facteur dans le quartier, est aussi, plus pratiquement, un moment où les personnes se trouvant en dehors de leur domicile, se renseignent pour savoir si elles ont ou non du courrier.

Distribuer le courrier dans un quartier relégué et stigmatisé : « Agir autour de soi »

La principale satisfaction que Bruno retire de ses échanges avec les résidents de La Vigne Blanche est d’ordre symbolique : elle repose sur l’actualisation de ses convictions politiques dans sa manière d’être facteur. Après une discussion sur des thèmes d’actualité comme l’efficacité de la loi sur les 35 heures en matière de création d’emplois, l’accroissement des inégalités économiques et la corruption dans les milieux politiques, Bruno exprime sa certitude de l’inefficacité de l’action politique institutionnelle et conclut par cette formule : « Reste à agir autour de soi. » C’est d’une certaine façon ce qu’il fait, sur la scène professionnelle, dans le cadre de son travail de facteur à la Vigne Blanche. Pour les classes populaires, le facteur représente l’État à travers divers signes matériels et symboliques : l’uniforme, les sollicitations de signature et les vérifications d’identité, les règlements, la maîtrise de la lecture et de l’écriture, l’acheminement des courriers administratifs. Il est un personnage officiel, un des plus petits qui soit sans doute, mais officiel quand même. En ce sens il apparaît tout à la fois comme une instance de légitimation (ainsi, on lui demande de vérifier la qualité d’une adresse ou le bien fondé de telle démarche administrative ou domestique) et d’intimidation. Bruno, dans sa manière d’être facteur et dans ses interactions avec les résidents de La Vigne Blanche s’efforce de réduire les effets d’intimidation et d’officialité attachés à son statut de fonctionnaire, mais aussi plus généralement les effets de domination liés à sa position sociale de salarié stable face aux fractions inférieures des classes populaires vouées au chômage et à la précarité. Multipliant les marques d’attention et les gestes de solidarité, il représente aux yeux des résidents dont il distribue le courrier, une figure accessible et bienveillante de l’État et des services publics dont la valeur est d’autant plus grande aujourd’hui qu’elle se fait de plus en plus rare dans les cités de banlieue.

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Publiée dans Vacarme 20, , pp. 90-94.