un moment constituant

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Paris, 1er mai 2002. La foule s’écoule comme un trop-plein dans les rues qui rayonnent depuis la place de la République. Irréductible à l’itinéraire prévu, la manifestation s’en taille trois, à mesure qu’elle avance, pour pouvoir avancer. Les organisations peinent à maintenir leur cortège. Lorsque les premiers manifestants s’arrêtent, d’autres commencent à marcher. Image parfaite du mouvement : nombreux, autonome, durable, finalement victorieux.

À moins que ça ne soit l’inverse. C’est le même « peuple de gauche », après tout, qui subit coup sur coup deux défaites électorales, l’une avant, l’autre malgré le 1er mai. Le « sursaut civique » de l’entre-deux tours, à cet égard, offrirait plutôt l’image d’une faillite consommée : produit par la culpabilité, stérile politiquement.

Entre l’optimisme et l’amertume, le texte qui suit choisit clairement son camp : y croire, malgré tout, même si rien ne garantit cet espoir. Mais pas en opposant la joie du pavé à la tristesse des urnes. Nous faisons le pari, au contraire, que quelque chose s’est ouvert entre la rue et les urnes, qui a fait trembler la répartition traditionnelle des tâches politiques. Une brêche dans l’ordre des choses ?

Coup de théâtre au premier tour des présidentielles, mobilisation exceptionnelle en vue du deuxième tour, abstention record au premier tour des législatives. Evénement / réaction / reflux. Ou encore : désordre dans les urnes / manifestations dans la rue / retour à l’ordre, en bleu marine. Nous voudrions faire balbutier un peu cette lecture trop simple de la situation électorale que nous venons de vivre, depuis ce que nous en avons vécu. Nous voudrions soutenir l’hypothèse, sans forcer ni l’étrangeté du « nous (ce texte est collectif, n’en déplaise à l’auteur) ni la précarité de « l’hypothèse (moins que toute autre, elle ne peut s’affranchir de la situation qui l’a produite), que le 21 avril a ouvert un moment constituant, qu’on aurait tort d’enfouir.

vote as you are told

Si l’on en croit ses observateurs, le « mouvement » serait « retombé » au lendemain du second tour des élections présidentielles, avant d’être « contredit » par le taux d’abstention au premier tour des élections législatives. Passons sur l’effet d’optique : dès lors qu’on avait identifié ce mouvement aux « manifestations anti Le Pen » (ce qu’il n’était qu’en partie, et quant aux manifestations, et quant à Le Pen), constater qu’il s’est épuisé après le 5 mai relève de la tautologie. Surtout, cette manière d’interroger « le » mouvement sur sa durée en présumant de son homogénéité témoigne d’une conception étroite des mobilisations, sans cesse jaugée à l’aune de leur unité et de leur destin. D’un mouvement, on présume généralement qu’il est un, ou qu’il doit l’être, manie unitaire qui trouve sa forme achevée, en théorie et en pratique, dans ce qu’on appelle « le mouvement social ». Et d’un mouvement, on attend patiemment qu’il « débouche » ou qu’il « s’essouffle », ce qui est la manière la plus sûre de ne pas s’intéresser à ce qu’il produit, c’est-à-dire non seulement à ce qu’il gagne, ou perd, mais à ce qu’il rend visible, de lui-même et des conditions dans lesquelles il advient. Sur ce point au moins, le 21 avril n’a pas fait exception.

Reconnaissons, pour ne pas être injuste, que la notion même de mouvement, les modes d’action et de perception qui lui sont associés, y sont sans doute pour beaucoup. Dans son usage dominant, la notion de mouvement oscille en effet entre une optique floue et une esthétique blasée, entre le constat que « ça bouge », qui renseigne moins sur le phénomène perçu que sur la pauvreté des conditions de perception (comme dans une scène de chasse, il faut que le paysage soit bien brumeux, ou les sens depuis trop longtemps aux aguets, pour se satisfaire qu’enfin, quelque chose ait « bougé »), et le goût du « beau mouvement », commenté comme une manoeuvre militaire ou un geste sportif (comme si les mobilisations s’épuisaient dans un art), bref, entre un impressionnisme naïf et un point de vue d’état major. Deux manières, là encore, de rater ce qui fait un mouvement : l’hétérogénéité (d’où la nécessité d’une perception distincte) et l’imprévisibilité (d’où la vanité d’une lecture stratégique).

Deux manières, surtout, ne pas voir, sous le mouvement, un moment. Un moment et non pas exactement un contexte : ce serait faire des mobilisations la cause d’un effet, la réponse à un stimulus, ou le reflet d’une infrastructure. Ni exactement une date, qui servirait de critère à toutes les étapes suivantes, soit sur le mode commémoratif (« plus jamais ça »), soit sur le mode déceptif (« c’était mieux avant »), soit sur le mode volontaire ( « ça n’est pas fini »), etc. Un moment c’est au contraire à la fois ce qui se joue des structures et ce qui se fout des dates : disons, une brèche dans l’ordre des choses. Ce qui importe, à ce titre, ce n’est pas que le mouvement qu’il a produit et qui l’a produit s’essouffle, c’est qu’il ait eu lieu. Une ouverture des possibles, ça ne s’épuise ni dans l’économie politique (le 21 avril comme, au hasard, la confirmation du caractère intenable de l’exploitation capitaliste), ni dans la chronologie électorale (le 21 avril comme premier de tour de scrutin, heureusement effacé par le second).

Quel est donc l’ordre qui, rompu, permet de voir un moment dans le 21 avril et les semaines qui ont suivi ? D’abord, celui de la collecte du suffrage. Quel que soit l’indicateur retenu (présence du FN au second tour ou absence du PS, abstention massive ou désaffection des partis dits de gouvernement), les résultats du premier tour des présidentielles rappellent, en négatif, la fonction réelle (c’est-à-dire à la fois historique et prosaïque) d’un parti politique : rien d’autre que le rassemblement, pour ses besoins propres et ceux de la représentation, d’une quantité de suffrages suffisante à la fabrication d’une majorité, au moins relative — en d’autres termes, l’agrégation des masses électorales. À cet égard, il y a une vérité profonde dans l’explication vexée de sa défaite présidentielle par le PS — la « dispersion des voix » — pour peu qu’on la vide de ses accents moraux et qu’on retourne à l’origine des partis : en 1867, en Angleterre, c’est bien pour contrer la « Clause des minorités », une forme d’organisation juridique de la dispersion des voix voulue par tous ceux, libéraux modérés et conservateurs, qui craignent que l’extension du suffrage ne mène à la dictature du « nombre », que les libéraux radicaux, furieux que l’on prétende « voler sa victoire au peuple », mettent sur pied, à Birmingham d’abord, dans tout le pays ensuite, une organisation matérielle de la discipline du vote. Les partis naissent d’une maxime : « vote as you are told » [1].

auto-organisation électorale

Crise, donc, des professionnels de la capture des suffrages. Mais c’est une autre rupture de l’ordre des choses qui donne à celle-ci toute sa portée. Nous étions habitués, à gauche, à une vieille opposition : entre la politique par les urnes et la politique dans la rue, entre professionnels du scrutin et manifestations de profanes, entre gauche « politique » et gauche « morale » — un véritable système de positions et de préférences, qui ordonnait les engagements et fournissait les arguments ; un couple irréductible, et fonctionnel. Or à partir du 21 avril, et au-delà du 5 mai, cette division classique du travail s’est effondrée. Dès le 21 au soir, on a entendu un candidat à l’élection présidentielle appeler à la manifestation, et des manifestants appeler à voter. Dans les jours qui ont suivi, on a vu des habitués de l’élection incapables de formuler une consigne de vote claire, et des associations dont ce n’est ni l’objet, ni le pli, le faire à leur place. Quelques jours encore avant les législatives, on a surpris l’administration préfectorale incapable de fournir la liste exhaustive des candidats, et de « simples citoyens », comme on dit, s’en charger. On pourrait multiplier les exemples : en lieu et place de la distinction usuelle élection / auto-organisation, un mouvement paradoxal d’auto-organisation électorale où se côtoient, sur un pied d’égalité et dans une joyeuse confusion des rôles, professionnels et profanes, partis et associations, organisations et individus, candidats et électeurs.

D’où, selon nous, le caractère constituant du moment. S’il est absurde de regretter le reflux des manifestations anti Le Pen, et injuste de leur reprocher leur faiblesse de politisation, c’est d’abord qu’elles ne constituaient, avant même le second tour, qu’une des formes de l’activité multiforme auxquelles elles s’agençaient. Qu’on y a senti immédiatement, vissé à la crainte que l’extrême-droite ne franchisse un nouveau seuil de légitimité, un autre sentiment, beaucoup plus gai : tout à coup, la politique devenait l’affaire de tous, elle n’appartenait plus à personne, nul ne pouvait en revendiquer le monopole, y compris dans son champ le plus clos, le plus professionnalisé, le plus codifié, le mieux tenu jusqu’alors par les partis politiques — celui de la consigne de vote. Qu’à ce titre, ces manifestations modifiaient en acte, quels que soient les slogans, et n’en déplaise à ceux qui les trouvaient courts, les règles ordinaires du jeu politique. Qu’elles le modifiait à l’endroit même où s’écrivent (et s’effondrent) les constitutions, entendues moins comme l’organisation de la séparation des pouvoirs que comme l’organisation d’un pouvoir séparé — ici, il ne l’était pas, il ne l’était plus.

On peut même dire que, sous le critère du moment, les manifestations n’ont constitué que la partie la plus classique d’un mouvement dont toutes les expressions portaient précisément la marque d’un débordement de la rue par elle-même. Impossible d’épuiser la floraison d’appels, d’assemblées et de collectifs que le 21 avril a suscitée, mais tous disent, en gros, un désir de réappropriation de la démocratie et, dans le détail de leur intitulé, un effondrement de la division traditionnelle des tâches. À Paris, un « Mouvement spontané des citoyens dans la rue », dont la presse n’a retenu que les premiers mots, sans doute parce que les derniers, côte à côte, faisaient désordre. À Strasbourg, une « Tribune publique » dont le compte-rendu dit qu’elle aurait pu s’intituler « tribune sans mandat », et qu’elle a été, de fait un moment de parole con-jointe, sinon convergente, d’acteurs institutionnels parlant à titre individuel et d’individus s’emparant de l’institution de la parole. À Nantes, lors du premier tour des législatives, la mise sur pied d’un référendum associatif sur les sujets délaissés par les partis en campagne, sur les lieux mêmes et dans les formes du vote officiel. Etc.

Le mouvement ne saurait donc être réduit aux seules manifestations de l’entre-deux tours. Ni en fait, on le voit bien, pour peu qu’on accepte d’y prêter attention et de ne pas discréditer par avance le « citoyennisme », ce cauchemar gauchiste. Ni en droit, puisque si le moment est constituant, c’est précisément en ce qu’il nous oblige à élargir un peu notre mythologie du pavé. Reste que, si l’on tient vraiment au caractère constituant du mouvement, il faudra le défendre. Sur quatre fronts, où s’esquissent simultanément les difficultés qui nous attendent et les chemins qui s’ouvrent pour les surmonter.

quatre fronts

Il faudra le défendre, d’abord, contre les cyniques de tout poil. Dès l’entre-deux tours, deux camps se dégageaient à gauche, dont on peut penser que les résultats des élections législatives vont les radicaliser. D’un côté ceux qui considèrent qu’il s’est passé quelque chose le 21 avril ; de l’autre ceux qui pensent que c’est un accident électoral, ou une diversion. D’un côté ceux qui considèrent que la gauche se jugeait, pendant la campagne, et qu’elle se jugera, depuis l’opposition parlementaire ou extra-parlementaire, sur sa capacité à se porter garante de la sécurité des minorités que la droite lepénisée a déjà pris pour cible, et à faire front à l’entreprise d’effacement de mai 1968 dont le nouveau gouvernement a explicitement fait son programme ; de l’autre, ceux qui tablent sur des plans quinquennaux de reconstruction dans l’opposition, ou ceux qui rêvent d’un troisième tour social sous une droite berlusconienne, scénario dont la situation italienne montre pourtant le caractère hasardeux.

Le défendre, ensuite contre son dessèchement institutionnel. C’est le risque propre d’un moment de ce type : que le constituant soit réduit au constitutionnel, rabattu sur son seul caractère juridique, abandonné aux représentants institués ou aux professionnels du droit parlementaire. Ne parlons plus de l’espoir d’une 6ème République française ; avant d’être plombé par le résultat des législatives, il l’était déjà par le juridisme. Parlons en revanche de cette Constitution européenne à la rédaction de laquelle travaille, en ce moment même, une « Convention » emmenée par rien moins que Giscard. Il faudra s’en mêler, et garder en tête d’autres situations constituantes : « les onze [membres du Gouvernement provisoire] ont parfois peine à trouver une salle pour délibérer seuls. Le climat est à la fois enthousiaste et tendu. L’équipe siège à peu près en permanence, travaillant sans grande méthode, constamment interrompue par des visites de délégations, soit qu’elles amènent des adhésions solennelles à la République, soit qu’elles présentent des revendications ou des plaintes. Ces dernières peuvent être inquiétantes, quand la délégation est assez nombreuse pour que ses accompagnateurs aient allure de manifestants. » [2]. C’était en 1848. Pensez à la tête de Giscard : ça pourrait être drôle.

Le défendre, aussi, contre un retour à la normale par effet d’inertie. D’un côté, les états-majors tendent à reprendre le monopole du travail politique sérieux : ce fut le cas, à gauche, dès la renégociation des alliances électorales, menées dans la quasi-clandestinité habituelle, pour le résultat que l’on sait ; ce fut le cas, plus gravement, de la campagne législative, à peu près imperméable et à ce qui venait de se passer, et aux effets — très réels, pas « d’annonce » — du ministère de Sarkozy. De l’autre les mouvements sociaux tendent à se replier sur leur autarcie, ou sur la défensive — on en observe déjà les signes. Ici, peut-être, rappeler une toute petite chose : on peut ne pas avoir très envie d’entrer au PS ; on ne doit pas oublier, en revanche, que les partis politiques n’ont pas inventé les pratiques qu’on leur croit propres — ni le tract, ni le meeting, ni le porte-à-porte. Les partis qui naissent en Angleterre dans le dernier tiers du XIXème siècle n’ont fait que systématiser, au service d’un appareil de campagne permanent et généraliste, ce qui s’est inventé dans la période qui précède, au fil de campagnes ad hoc, pour le renouveau religieux, le droit de vote ou le libre-échange [3]. Nos revendications ne sont certes pas celles-ci, mais pourquoi ne pas reprendre à François Hollande ce qui ne lui appartient pas, et battre la campagne ?

Le défendre, enfin, contre la fatigue. Le problème d’un mouvement constituant, c’est qu’il nous cueille au défaut de la disponibilité, à l’endroit même où il nous montre la possibilité d’une augmentation inattendue de notre puissance d’agir. D’où la force des pouvoirs constitués : ils achètent la disponibilité de leurs agents. D’où une partie de leur crise : c’est d’être vissés à leur emploi, par la peur du chômage ou de la reconversion, qui les éloigne de nous. D’où la nécessité, pour eux et pour nous, d’une garantie de revenu. C’est le petit bout de la lorgnette, sans doute, mais c’est aussi ce qui fait du revenu garanti « un processus constituant », comme disent nos amis de Multitudes [4].

Récapitulons : une campagne européenne, forte de sa naïveté, pour le revenu garanti, ça ne vous tente pas ? Reparlons-en au prochain numéro.

Notes

[1Moisei Ostrogorski, La Démocratie et les partis politiques, Paris, Calmann-Lévy, 1903.

[2Maurice Agulhon, 1848 ou l’apprentissage de la République, Paris, Le Seuil (Points Histoire), 1992 (1973)

[3Ostrogorski, ibid.

[4Antonella Corsani, Maurizio Lazzarato, « Emploi, croissance et revenu : histoire de contenu et forme de mouvement », contribution au séminaire « Toute la gauche » organisé par Multitudes, Vacarme et Chimères le 26 mai à l’Ile-Saint-Denis.