Vacarme 12 / arsenal

il gommone : un dispositif de désobéissance civile

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Le 29 janvier dernier, Il gommone [1] et les 20 000 manifestants réunis à Milan ont réussi à obtenir la fermeture du centre de rétention de la Via Corelli, le plus grand centre d’Italie du Nord.

La stratégie fut relativement simple : il fallait réussir à entrer à l’intérieur du centre de rétention avec des médias, pour rendre ainsi publique l’existence de ces camps, obtenir rapidement la fermeture du centre lombard, afin de poursuivre la bataille pour la fermeture de tous les centres de rétention. La démonstration d’une forte mobilisation de la société civile et les images des étrangers parqués derrière des barreaux, comme au zoo, diffusées aux journaux télévisés du soir devraient contraindre le ministère de l’Intérieur à fermer le centre de rétention.

Pénétrer à l’intérieur des centres de rétention est extrêmement difficile, ces zones de non-droit bénéficient d’une protection défensive très efficace qui doit à la fois interdire aux étrangers d’en sortir et aux autres d’y pénétrer. En fait, il est plus facile d’obtenir l’autorisation de visite dans toute structure carcérale que de pénétrer dans ces centres de rétention (crées en 1995 par le gouvernement italien, ils restent anticonstitutionnels, le fait d’être clandestin ne constituant pas un délit en Italie).

À Rome, quinze jours avant la grande manifestation, à la suite d’échauffourées, la police avait voulu s’emparer de il gommone en perquisitionnant la camionnette qui l’abritait. Heureusement leur tentative échoua, mais prouva que l’existence du gommone préoccupait grandement les forces de l’ordre. Les médias relatèrent cet épisode de violence policière contre des manifestants non agressifs

Premier gommone

Jusqu’à présent les militants des centres sociaux se protégeaient des forces de l’ordre à l’aide de boucliers en plexiglas, fabriqués à leur demande par une entreprise locale, et modifiés par leurs soins. Efficaces comme protection, les boucliers n’évitaient pas l’affrontement et le corps à corps avec la police, et s’avéraient inadaptés à certains types d’actions.

L’événement qui fit abandonner le bouclier, et inventer un autre dispositif fut la guerre de l’OTAN contre la Serbie. Les militants italiens contre la guerre - les centres sociaux de la Charte de Milan [2], les Tute Bianche [3], Ya Basta [4], de nombreuses associations pacifistes, catholiques et les fédérations du Nordest de Rifondazione Comunista [5] et des Verts - avaient annoncé publiquement leur intention de se rendre sur les bases militaires d’Aviano et d’Istrana.

Le fait d’être contre la guerre leur interdisait de reproduire des situations d’affrontements pour exprimer leurs positions : Stop the bombs !

C’est lors de la manifestation à Aviano qu’est apparu pour la première fois il gommone. Ce premier avatar ressemblait à un long boudin formé d’une armature en grillage léger recouverte de plastique, contenant du polystyrène et des chambres à air de camions. Les militants de la tête du cortège avançaient en le soutenant devant eux, comme un bouclier collectif. Quand les flics avancèrent en rangs serrés, leurs grenades lacrymogènes n’eurent aucun effet, elles n’arrivaient pas à crever le boudin. Les manifestants purent avancer, entrer sur la base, et s’allonger devant les avions.

À Istrana, la tactique fut la même ; avant que les blindés débarquent, ils eurent le temps d’empêcher le décollage des avions de l’OTAN pendant plusieurs heures. Ils avaient démontré ainsi qu’il est toujours possible d’agir contre la guerre.

Quelques jours avant la manifestation de Milan, une conférence de presse des organisateurs exposa publiquement toute la stratégie et l’utilisation du gommone ; en effet, les médias annonçaient d’ores et déjà une journée de guérilla urbaine, il était donc important de préciser que les manifestants n’avaient pas l’intention de créer des affrontements, qu’il s’agirait d’une démonstration pacifique de la société civile décidée à exprimer son droit de désobéissance. On distribua un tract avec 12 recommandations, qui expliquait aux participants comment se comporter lors de la manifestation, et comportait les numéros de téléphone des avocats, où trouver citrons et eau en cas de lacrymogènes, et invitait à ne pas répondre aux probables provocations.

Dès le départ ils étaient 20 000, arrivés par trains gratuits de toute l’Italie. Depuis plus de cinq ans, les centres sociaux de la Charte de Milan occupent gratuitement des trains pour se rendre aux manifestations (voir Siamo tutti clandestini Vacarme n°8 sur la manifestation européenne des sans-papiers à Paris, le 27 mars 1999). À Gênes les forces de l’ordre décidèrent de boucler la gare et de charger les gens des centres sociaux, alors qu’ils avançaient vers le quai en levant les mains en l’air afin de démontrer leur volonté d’éviter tout affrontement. Les organisateurs durent négocier un prix politique pour le transport des manifestants vers Milan.

La gomme magique qui efface les flics

Le centre de la via Corelli se trouve à la sortie de la ville de Milan, le long du périphérique, où il est pudiquement dissimulé derrière des palissades. À cinq cents mètres du centre un représentant du préfet déclara : « au-delà de cette ligne la manifestation sera en infraction, les manifestants devront craindre les conséquences légales de cette infraction. » Les manifestants décidèrent qu’un premier groupe avancerait les mains en l’air en signe de pacifisme, et se rendrait au centre de rétention. En face d’eux, un dispositif de 500 policiers leur barrait le chemin et se rapprochait de plus en plus des premières lignes. Le camarade Gommone était porté, comme toujours, par les Tute Bianche. Ils possédaient, en outre, comme accessoires de protection individuelle, des casques de chantiers, des gilets de sauvetage et des foulards anti-lacrymos. Derrière eux se déployaient un millier de militants en rangs serrés, puis la masse toujours compacte de la manifestation. Les forces de l’ordre chargèrent, mais le camarade gommone résista parfaitement. Les policiers affrontaient une masse unie, leurs matraques s’agitaient en vain, sans pouvoir atteindre les militants protégés par le gommone  : elles rebondissaient sur le caoutchouc des chambres à airs.

« Nous l’avions annoncé publiquement : nous revendiquons le droit de nous protéger des coups et des charges des forces de l’ordre. Un droit de résistance qui est aussi un droit à l’existence ! Cette simple et élémentaire vérité a une "puissance de feu", une force subversive d’une extraordinaire intensité : à quoi sert la force répressive et la violence de la police, si elle n’atteint pas ses effets escomptés ? Si matraques ou crosses de fusil ne peuvent rien contre le camarade Gommone ? Les instruments de répression de rues, voués à casser, détruire, disperser, désunir, rebondissent sur le caoutchouc ; ils ne pénètrent pas, ils sont invalidés par un matériel et une substance totalement différente. » (Extrait de l’éditorial de Sherwood Tribune n°7)

Lassées de tirer des bombes lacrymogènes qui ne faisaient pas reculer les manifestants, à la nuit tombée les forces de l’ordre acceptèrent de les laisser passer. Une délégation pénétra à l’intérieur du centre de la via Corelli avec les médias. Le soir même, l’événement passa aux journaux télévisés de toutes les chaînes, de la Rai à celles de Berlusconi. Les spectateurs découvrirent les conditions de vie dans les centres de rétention. Au parlement, les Verts et Rifondazione posèrent la question de la charge policière sur des manifestants pacifistes, et demandèrent la fermeture du centre de la via Corelli, ainsi qu’une rediscussion de la loi sur l’immigration pour amener la fermeture de tous les centres de rétention en Italie.

Le dimanche, les médias continuèrent de donner une image positive et pacifiste de la manifestation, le gommone n’étant pas un objet contendant. Lundi, le ton changea légèrement dans les médias, les rédactions commencèrent à parler de la violence des centres sociaux.

Dès le samedi soir, le ministre de l’Intérieur annonça le fermeture du centre et proposa aux associations de travailler à l’humanisation des centres de rétention ; toutes les associations, même les plus cathos, refusèrent de participer à la gestion de ce genre de lieux. La journée du 19 janvier 2000 a été très positive : le centre de via Corelli est désormais fermé, et le problèmes des centres de rétention a été à la une des médias pendant plusieurs jours et discuté sur le champ au parlement.

Le camarade gommone a prouvé son efficacité. Le camarade gommone a montré qu’il a une place dans l’espace Schengen.

Sites à consulter
http://www.sherwood.it/

Notes

[1En italien, gommone (n. masc.) :nom familier pour désigner un gros pneu, ou comme ici une grosse chambre à air.

[2Les centres sociaux sont des lieux publics occupés où se déroulent des activités politiques, culturelles et sociales et qui se battent afin d’obtenir de nouveaux droits de citoyenneté (la liberté de circulation des individus, le revenu garanti, etc), qui militent pour l’antiprohibitionnisme, l’antifascisme militant, la diplomatie internatinale par le bas (solidarite avec le Chiapas, avec la cause kurde ; opposition à la guerre en ex-Yougoslavie, etc).

[3Les Tute Bianche sont des militants des centres sociaux de la Charte de Milan, habillés de combinaisons blanches, d’où leur nom, qui fondent leur activité politique et sociale sur l’obtention de nouveaux droits de citoyenneté.

[4Ya Basta est une association nationale regroupant de nombreux collectifs locaux qui s’occupent de la question zapatiste, et qui a développé une réflexion plus large sur la coopération et la solidarité internationale.

[5Rifondazione a été fondé par les militants du Parti Communiste Italien qui n’ont pas accepté la transformation du PCI en parti "social-démocrate".