une idée des spectres correspondance entre Spinoza et Hugo Boxel, 1674

Au très profond philosophe B. de Spinoza

Monsieur,

Je vous écris par désir de connaître votre opinion sur les apparitions, les spectres ou les esprits. Croyez-vous en leur existence Combien de temps vous paraît-il qu’elle dure Les uns en effet les croient immortels, d’autres mortels. Il me serait pénible de continuer à ne pas savoir ce que vous en pensez. Une chose est certaine les Anciens y ont cru. Les théologiens et les philosophes modernes admettent jusqu’à présent l’existence de créatures de cette sorte, bien qu’ils ne s’entendent pas sur leur essence. Les uns les composent d’une matière très ténue et les autres prétendent que ce sont des êtres spirituels. (...) Certainement si vous accordez l’existence des fantômes, vous ne croyez cependant pas, comme les défenseurs de la religion romaine, que ce sont des âmes de personnes défuntes. Je m’arrête là et j’attends votre réponse.
Hugo Boxel, docteur en droit.
Gorcum, le 14 septembre 1674


À Monsieur Hugo Boxel

Monsieur,

Votre lettre reçue hier m’a été très agréable (...) D’autres peut-être jugeraient d’un fâcheux augure que vous m’écriviez au sujet des esprits. À mes yeux au contraire il y a là quelque chose qui mérite considération non seulement les choses vraies, mais aussi les sornettes et les imaginations peuvent m’être utiles. (...) [Je] vous demanderai de vouloir bien, parmi toutes les histoires de spectres que vous avez lues, en choisir quelqu’une, celle qui laisse le moins de place au doute et montre le plus clairement que les spectres existent (...)

Je vous prierai donc, Monsieur, avant de m’expliquer plus amplement sur ce sujet, de me dire ce que sont ces spectres ou ces esprits. Sont-ils des enfants, des simples ou des insensés Tout ce que l’on m’a rapporté d’eux convient plutôt à des êtres privés de raison qu’à des sages, et ce sont des puérilités, dirais-je en y mettant de l’indulgence, ou cela rappelle les jeux auxquels se plaisaient les simples. Avant de finir je vous ferai cette seule observation le désir qu’ont les hommes de raconter les choses non comme elles sont, mais comme ils voudraient qu’elles fussent, est particulièrement reconnaissable dans les récits sur les fantômes et les spectres la raison primitive en est, je crois, qu’en l’absence de témoins autres que les narrateurs eux-mêmes, on peut inventer à son gré, ajouter ou supprimer des circonstances selon son bon plaisir, sans avoir à craindre de contradicteur. Tout spécialement on en forge qui puissent justifier la crainte que l’on a des songes et des visions ou encore faire valoir le courage du narrateur et le grandir dans l’opinion. (...) Je m’en tiendrai là jusqu’à ce que je sache quelles sont les histoires qui ont déterminé en vous une conviction telle que le doute vous semble absurde.
B. de Spinoza


Au très profond philosophe B. de Spinoza

Monsieur,

(...) Voici donc pour quelle cause je crois qu’il y a des spectres. D’abord parce qu’il importe à la beauté et à la perfection de l’univers qu’il y en ait. En deuxième lieu parce qu’il est vraisemblable que le créateur a créé des êtres qui lui ressemblent plus que des êtres corporels. En troisième lieu, parce qu’aussi bien qu’un corps sans âme, il existe une âme sans corps. En quatrième lieu enfin, parce que je crois que dans les plus hautes régions de l’atmosphère, dans le lieu ou l’espace le plus élevé, il n’y a pas de corps caché qui n’ait ses habitants et conséquemment que l’espace immense compris entre nous et les astres n’est pas vide mais rempli d’habitants spirituels. Peut-être ceux qui sont le plus haut et le plus loin sont les vrais esprits, ceux qui sont plus bas, dans la région inférieure de l’air, des créatures d’une matière très subtile et très ténue, et en outre invisible. Je pense donc qu’il y a des esprits de tout genre, sauf peut-être du sexe féminin.

Ce raisonnement ne convaincra pas ceux qui croient légèrement que le monde a été créé au hasard. L’expérience quotidienne montre, en sus des raisons précédentes, qu’il y a des spectres sur lesquels nous possédons beaucoup d’histoires aussi bien modernes qu’anciennes. On peut voir des histoires de spectres dans Plutarque, dans son Livre des Hommes illustres et dans ses autres ouvrages, dans les Vies des César de Suétone et aussi dans Wiérus et dans Lavater en leurs livres des Spectres où ils ont abondamment traité ce sujet, puisant dans des écrivains de tout genre. (...) Un bourgmestre, homme savant et sage, et qui vit encore, m’a raconté un jour qu’il avait entendu dire que dans la brasserie de sa mère, il se faisait autant de travail de nuit que de jour quand on brassait la bière il attestait que cela s’était produit maintes fois. Ce récit m’a été fait à diverses reprises de sorte que, à cause de ces expériences et pour les raisons que j’ai dites plus haut, je suis obligé de croire aux spectres.
Hugo Boxel
Le 21 septembre 1674.


À Monsieur Hugo Boxel

Monsieur,

(...) je vous dirai sans ambages mon sentiment sur les raisons et les récits d’où vous avez tiré cette conclusion il existe des esprits de tout genre, sauf peut-être du sexe féminin.

(...) Que d’une part vous ne mettiez pas en doute l’existence d’esprits du sexe masculin et d’autre part doutiez qu’il y en ait du sexe féminin, cela me paraît ressembler plus à de la fantaisie qu’à un doute raisonné. Si telle était votre opinion en effet elle s’accorderait avec l’imagination du vulgaire qui décide que Dieu est du sexe masculin, non du féminin. Je m’étonne que ceux qui ont aperçu des spectres nus n’aient pas porté les yeux sur leurs parties génitales est-ce par crainte ou parce qu’ils ignoraient la différence (...)

Votre première raison est que l’existence des spectres importe à la beauté et à la perfection de l’univers. La beauté, Monsieur, n’est pas tant une qualité de l’objet considéré qu’un effet se produisant en celui qui le considère. (...) Certains objets qui vus de loin sont beaux, sont laids quand on les voit de près, de sorte que les choses considérées en elles-mêmes ou dans leur rapport à Dieu ne sont ni belles ni laides. (...) Pour ne pas être trop prolixe je demanderai donc seulement ce qui contribue davantage à l’ornement et à la perfection du monde qu’il existe des spectres ou qu’il existe des monstres tels que centaures, hydres, harpyes, satyres, griffons, argus et autres folies Certes le monde eut été plus achevé si Dieu l’avait disposé au gré de notre fantaisie et orné de tout ce qu’invente sans peine une imagination en délire, mais que l’entendement ne peut concevoir

Votre deuxième raison est que les esprits, plus que les autres créatures corporelles, exprimant une image de Dieu, il est vraisemblable que Dieu les a créés. Tout d’abord j’avoue ignorer en quoi les esprits expriment Dieu plus que les autres créatures. (...) Si j’avais des spectres une idée aussi claire que celle du triangle ou du cercle, je ne douterais aucunement que Dieu a créé des spectres. Mais comme tout au contraire l’idée que j’en ai est de même nature que celles que j’ai des harpies, des griffons, des hydres, etc., qui ont leur origine dans mon imagination, je ne peux considérer les spectres que comme des songes qui diffèrent de Dieu autant que l’être et le non-être.

Votre troisième raison (qu’il doit y avoir une âme sans corps, comme il y a un corps sans âme) ne me paraît pas moins absurde. Dites-moi, je vous prie, s’il n’est pas vraisemblable également qu’il y ait une mémoire, une ouïe et une vision sans corps puisqu’on trouve des corps sans mémoire, sans ouïe, sans vision ou même une sphère sans cercle puisqu’il y a un cercle sans sphère

Votre quatrième et dernière raison est la même que la première (...) je ne sais pas quels peuvent être ces êtres supérieurs et inférieurs que vous concevez dans l’espace infini, à moins que vous ne pensiez que la terre est le centre de l’univers. Si en effet le soleil ou Saturne étaient le centre, c’est le soleil ou Saturne, non la terre, qui seraient en bas. (...)
B. de Spinoza


À Monsieur Hugo Boxel

(...) Pour ce qui est des spectres et des esprits, je n’ai jusqu’ici entendu parler d’aucune propriété intelligible qui leur appartint mais seulement de caractères à eux attribués par l’imagination et que nul ne peut comprendre. Quand vous dites que les spectres et les esprits se composent ici, dans les régions basses (j’use de votre langage encore que j’ignore que la matière ait un prix moindre dans le bas que dans le haut), de la matière la plus ténue, la plus rare, la plus subtile, vous me semblez parler des toiles d’araignées, de l’air ou des vapeurs. Dire qu’ils sont invisibles c’est pour moi comme si vous disiez ce qu’ils ne sont pas, mais non ce qu’ils sont. À moins que vous ne vouliez indiquer qu’ils se rendent à volonté tantôt invisibles, tantôt visibles et qu’en cela, comme dans toutes les impossibilités, l’imagination ne trouve aucune difficulté.
B. de Spinoza _


Dom Augustin Calmet 1751

dissertation sur les revenants en corps...

« Quant aux revenants de Hongrie, voici comment la chose s’y passe. Une personne se trouve attaquée de langueur, perd l’appétit, maigrit à vue d’oeil, et au bout de huit ou dix jours, quelquefois quinze, meurt sans fièvre ni aucun autre symptôme que la maigreur et le dessèchement.

On dit en ce pays-là, que c’est un revenant qui s’attache à elle et lui suce le sang. De ceux qui sont attaqués de cette maladie, la plupart croient voir un spectre blanc qui les suit partout, comme l’ombre fait le corps. Lorsque nous étions en quartier chez les Valaques dans le bannat de Temeswar, deux cavaliers de la compagnie dont j’étais cornette moururent de cette maladie, et plusieurs autres qui en étaient encore attaqués en seraient morts de même, si un caporal de notre compagnie n’avait fait cesser la maladie en exécutant le remède que les gens du pays emploient pour cela. Il est des plus particuliers, et, quoiqu’infaillible, je ne l’ai jamais lu dans aucun rituel. Le voici :

On choisit un jeune garçon qui est d’âge à n’avoir jamais fait oeuvre avec son corps, c’est-à-dire qu’on croit vierge. On le fait monter à poil sur un cheval entier qui n’a jamais sailli, et absolument noir ; on le fait se promener dans le cimetière et passer sur toutes les fosses ; celle où l’animal refuse de passer malgré force coups de corvache qu’on lui délivre est réputée remplie d’un vampire ; on ouvre cette fosse, et l’on y trouve un cadavre aussi gras et aussi beau que si c’était un homme heureusement et tranquillement endormi. On coupe le col à ce cadavre d’un coup de bêche dont il sort un sang des plus beaux et des plus vermeils, et en quantité. On jurerait que c’est un homme des plus sains et des plus vivants qu’on égorge. Cela fait, on comble la fosse, et on peut compter que la maladie cesse, et que tous ceux qui en étaient attaqués recouvrent leurs forces petit à petit, comme gens qui échappent d’une longue maladie et qui ont été exténués de longue main. C’est ce qui arriva à nos cavaliers qui en étaient attaqués. »

... les excommuniés les oupires...

« L’intendant du comte Simon Labienski, staroste de Posnanie, étant mort, la comtesse douairière de Labienski voulut, par reconnaissance de ses services, qu’il fût inhumé dans le caveau des seigneurs de cette famille ; ce qui fut exécuté. Quelques temps après, le sacristain qui avait soin du caveau s’aperçut qu’il y avait du dérangement, et en avertit la comtesse qui ordonna, suivant l’usage reçu en Pologne, qu’on lui coupât la tête ; ce qui fut fait en présence de plusieurs personnes et entre autres du sieur Jouvinski, officier polonais et gouverneur du jeune comte Simon Labienski, qui vit que, lorsque le sacristain tira ce cadavre de la tombe pour lui couper la tête, il grinça des dents, et le sang en sortit aussi fluide que d’une personne qui mourrait d’une mort violente, ce qui fit dresser les cheveux à tous les assistants, et l’on trempa un mouchoir blanc dans le sang du cadavre, dont on fit boire à tous ceux de la maison pour n’être point tourmentés. »

ou vampires brucolaques etc.

« C’est une opinion fort répandue dans l’Allemagne que certains morts mâchent dans leurs tombeaux et dévorent ce qui se trouve autour d’eux ; qu’on les entend même manger comme des porcs, avec un certain cri sourd, et comme grondant et grunissant.

Un auteur allemand nommé Michel Rauff a composé un ouvrage intitulé De masticatione mortuorum in tumulis, des morts qui mâchent dans leurs tombeaux. Il suppose comme une chose sûre et certaine, qu’il y a certains morts qui ont dévoré les linges et tout ce qui était à portée de leur bouche, et même qui ont dévoré leur propre chair dans leurs tombeaux. Il remarque qu’en quelques endroits d’Allemagne, pour empêcher les morts de mâcher, on leur met sous le menton, dans le cercueil, une motte de terre. Qu’ailleurs, on leur met dans la bouche une petite pièce d’argent et une pierre. Ailleurs, on leur serre fortement la gorge avec un mouchoir. L’auteur cite quelques écrivains allemands qui font mention de cet usage ridicule, et il en rapporte plusieurs autres, qui parlent des morts qui ont dévoré leur propre chair dans leur sépulcre. Cet ouvrage a été imprimé à Leipzig en 1728. Il parle d’un auteur nommé Philippe Rehrius qui imprima en 1679, un traité sur le même titre De masticatione mortuorum. »

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Publiée dans Vacarme 20, , pp. 61-63.