Vacarme 23 / arsenal

le vice de la modernité

une histoire culturelle de la masturbation, entretien avec Thomas W. Laqueur

entretien réalisé par Éric Fassin & Philippe Mangeot

Thomas Laqueur est un historien du « sexe ». Le lecteur français l’avait découvert, il y a dix ans, avec La Fabrique du sexe (Making Sex, paru en 1990, est traduit en 1992 chez Gallimard) ; il peut désormais le retrouver (en attendant la version française, chez le même éditeur) avec la publication par les éditions Zone Books d’un ouvrage également important : Solitary Sex. A Cultural History of Masturbation (2003). Mais la répétition du mot « sexe » cache le déplacement du sens, du « genre » à la « sexualité » : si Thomas Laqueur traite aujourd’hui de masturbation, c’est une histoire de la différence des sexes qu’il proposait dans son essai précédent.

On sait qu’aux États-Unis le savoir féministe, de l’anthropologie à l’histoire en passant par les études littéraires et la philosophie, sans oublier le droit, s’est construit depuis les années 1970 à partir de la catégorie théorique de « genre », construction sociale du « sexe » biologique. Au moment même où Judith Butler, dans Gender Trouble, proposait en philosophe la déconstruction de cette opposition, Thomas Laqueur la constituait en objet historique : loin d’être éternel, notre modèle à deux sexes est récent - du moins à l’échelle d’une recherche historique au long cours, qui nous mène des Grecs jusqu’à Freud.

L’anatomie a une histoire : c’est au XVIIIème siècle qu’on renonce au modèle à un sexe, pour fonder la différence en nature - au moment même où l’exigence nouvelle d’égalité pourrait ébranler le partage socialement institué des rôles sexuels. Et nous vivons depuis avec les évidences de L’Émile : d’un côté en effet, pour Rousseau, « en tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme » ; d’un autre côté toutefois, « en tout ce qui tient au sexe, la femme et l’homme ont partout des rapports et partout des différences ». C’est sans doute parce qu’aujourd’hui pareille différence ne nous paraît plus si naturelle que son historicité devient pensable.

On peut se demander s’il en va de même dans la nouvelle enquête. Il s’agit bien d’une histoire de la « masturbation » - avec des guillemets, pourrait-on dire, comme pour la « sexualité » dont Foucault proposait l’histoire : autrement dit, c’est l’histoire d’un problème, plutôt que d’une pratique. En avons-nous fini avec ce « problème » ? En tout cas, l’érudition joyeuse du savant ne doit pas faire oublier l’ambition du questionnement. Sans doute l’échelle historique est-elle plus modeste que dans l’essai précédent : ce ne sont plus deux millénaires, mais seulement (si l’on ose dire) trois siècles que parcourt ici l’historien. Toutefois, l’ampleur culturelle est comparable : il s’agit au fond toujours de l’Occident - même si l’auteur montre davantage cette fois la circulation qui constitue, d’un pays à l’autre, une culture commune. Enfin, l’enjeu théorique n’est pas moindre : il s’agit en effet de notre modernité, qui se constitue autour de la sexualité. Pour Thomas Laqueur, la masturbation est en effet la part d’ombre de l’individualisme moderne, son double menaçant (ou doppelgänger) : c’est le vice de la modernité.

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