Portopalo

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Du centre d’enfermement de la Via Corelli à Milan au cimetière des immigrés de l’île de Lampedusa, Federica Sossi restitue ces « autobiographies niées » dont ici les traces - bagues, papiers d’identité, cadavres - furent recouvertes tout autant par la mer que par un silence collectif.

Entre chaque maison, dans les rues d’ici, il y a aussi les morts. La douleur des proches, autour de qui tous se rassemblent, et quelques mots, de leur fille, de leurs parents ou des petits-enfants, signes de remerciement pour ceux qui se sont rassemblés autour d’eux. Portopalo di Capo Passero, extrême bord sud de la Sicile, où l’étendue de la mer prolonge l’étendue des serres, trois mille habitants et peut-être autant de croix. Noires sur fond blanc. Elles ne donnent pas l’impression d’un rite, du moins pas celle d’un rite vide, celui qui vient d’ailleurs simplement observe, transi par la douleur de tous ; sur chaque porte le nom d’une famille et à côté la marque du deuil, les larmes de la petite fille, comme les larmes de tous, ne restent pas cachées derrière la porte d’entrée, elles font partie du sol public, elles sont écrites sur les murs, et la petite fille qui n’est plus habillée de noir réémerge de ses larmes avec le nom de famille pour remercier tous ceux qui ont pleuré avec elle. Il n’y a pas de date sur l’avis, hors temps ses larmes et le remerciement, hors temps la mort de la grand-mère, ici depuis toujours, sur le mur de la maison. Portopalo di Capo Passero n’a pas de cimetière. Il faut sortir du pays, traverser l’étendue des serres, et seulement à quelques kilomètres de Pachino mais entre ses tomates, une énorme esplanade et une grille marquent la frontière entre la mort et la vie. À Portopalo di Capo Passero, bande de frontière, où finissent la terre, la Sicile et l’Italie, les morts ne sont pas dans un enclos, ils entourent les maisons, noirs sur fond blanc ils soulagent les larmes de leurs proches, hors temps ils les accueillent le soir et les saluent le matin. De ces noms rien ne sort, rien, aucune date ne laisse compter les années écoulées, le travail, le quotidien au-delà de la porte, mais à travers les mots noirs écrits par les proches, à travers la liste de ceux qui sont remerciés, on comprend parfois l’importance de leur position, comme par le nombre de feuilles blanches encadrées de noir. Le 19 décembre une famille remercie le maire, les assesseurs, le président du conseil communal, et au premier anniversaire avec une douleur inchangée se souvient encore et annonce que la messe du souvenir sera célébrée le 15 à 18 h à l’église de San Gaetano. Peut-être qu’à Portopalo di Capo Passero, sans frontières entre la vie et la mort, il faut plus d’une église, bien que tous ne semblent connaître qu’un seul prêtre et ses mouvements amples entre la route principale et les rues latérales du village. De lui on peut apprendre des mots sûrs, des phrases éternelles, il sait que la mer est plus généreuse que la terre, parce que la mer est bienveillante, et que ceux qui débarquent sur la terre ne trouvent pas le paradis.

Si on arrive de la mer, en effet, de quelque point que ce soit, se trouve cette étendue de serres, les petites tomates cachées, et les noms des morts qui encadrent les maisons.

Je ne suis pas arrivée par la mer et eux non plus, ce jour-là, ils ont réussi à débarquer. On dit qu’il y avait une tempête, et comme cet homme d’église le raconte, ils auraient dû passer vite, respectant l’étymologie imaginaire ou réelle du nom du lieu. Ici, où souvent la mer est démontée, un morceau de terre au milieu du bleu vert dit dans son nom qu’il ne convient pas de s’arrêter entre ces eaux, et Capo Passero indiquerait la nécessité de passer vite. On disait, aussi, qu’en ces temps de fête, comme chaque année en temps de fête, depuis des jours l’eau n’était pas traversée par les bateaux des hommes de la mer, filtrant le passage des hommes et des femmes qui arrivent de loin. Filtrant, parce qu’ici la mer n’offre pas seulement le spectacle de l’eau rapide. Portopalo di Capo Passero, bande de frontière qui enjambe la frontière, étend la terre en la continuant dans la mer. En suivant les avis encadrés de noir, de la rue principale, on peut longer les tomates et les vies de ceux qui les cueillent, puis la terre s’ouvre à la mer et aux bateaux qui depuis toujours et innombrables ramènent à heures fixes les fruits de la mer. Bras et visages marqués par le soleil, et jambes entre terre et eau, gestes appris dès l’enfance, collés à leurs bateaux, les hommes commencent à se partager ces fruits de différentes tailles. Tous ne peuvent pas aller loin pendant la nuit et dans les premières heures du matin, on le comprend non seulement à la taille du bateau mais aussi à l’importance de la récolte presque cachée par la glace dans les boîtes de polystyrène amoncelées sur le port. Pour quelques poissons les boîtes ne suffisent pas, ils les portent sur les épaules jusqu’à l’entrée du marché, puis ils les déchargent sur les comptoirs, triées et rechargées sur les épaules de leurs acheteurs. Cette vision est aussi celle d’une frontière enjambée, des poissons qui bougent sur cette terre moins bienveillante que la mer. De leur récolte, les hommes parlent comme s’ils parlaient de quelqu’un dont on peut être fier, et quand les mots disent les bateaux et les filets, ils sont fiers comme de quelqu’un dont on ne saurait se séparer. On peut entendre murmurer, si on veut, les noms de l’eau qui a été traversée, et une langue ancienne, qu’il faut traduire. Des noms, transmis à travers les années avec leur savoir, enseignent comment l’eau doit être maîtrisée dans ces lieux devenus mots. Rinuso, parce qu’il y a le sable, Fossata, six cents mètres qui peuvent tout engloutir, Patruzzo, où l’on pêche les écrevisses et l’eau est boueuse, Mussocapo, l’île avec un museau, et les bancs de sable, Secco des méchants, Secco di Pachino, Banchicello, Seccagno, qui ne donne pas beaucoup de poissons. Sfunnacato, où l’on passe entre mer et rochers, avec l’attention lente de celui qui a appris les gestes des autres.

C’est arrivé là, à Sfunnacato, en ce jour de tempête. La pierre rouge enchâssée sur une bague est apparue sur le bateau et a redisparu dans l’eau le 3, ou peut-être le 4 janvier. Un des hommes de la mer dit avoir pensé à la vie de cette pierre qui n’est jamais arrivée à destination. Longues journées d’eau et de mer, peu d’instants dans le bateau, et puis de nouveau un temps suspendu sur l’eau salée, peut-être échouée entre les rochers à interroger le changement de courant.

Personne n’a voulu écouter les nouvelles fables de notre temps. Les rumeurs qui venaient de la Grèce semblaient des fantômes de gens devenus fous. Qui était resté au pays ou était entre terres européennes, avait inventé des récits de difficultés et de voyages, d’arrivées toujours prises dans l’urgence d’une vie programmée, dans des lieux lointains qui ne permettaient pas le geste d’une carte postale. Ils étaient trop jeunes avec ces bagues enchâssées, dans le tourbillon de la vie, dans ce pays d’Afrique où ils ont traversé ces années, seules les pierres au doigt portaient le souvenir des affections passées. Deux d’entre eux, néanmoins, ont pris une autre voie, après les tomates du sud, un long voyage traversant l’Italie, non loin de l’oncle, lui aussi à Milan, mais sans le savoir. Le jeûne de la mère, fait de légumes sans riz, les a aidés dans leur destin, à se repérer entre les mots inconnus et les rues bruyantes, neufs dans leur nouveau savoir. Continuer les études, comme prévu, et puis s’immerger dans le travail, une maison, la voiture et une compagne qui aura déjà eu des enfants avec des noms italiens, difficiles à imaginer.

On a commencé avec cette pierre à savoir quelque chose. Rejetée dans l’eau salée et le plongeon d’une tête qui se détachait du corps. Il résonne encore dans l’esprit, ce jour-là une rame l’a recueillie et donnée à la mer bienveillante, comme peu avant la main et le corps de la pierre. Mais la mer n’est pas seule, ici, à être bienveillante. Vittorio, qui venait d’ailleurs, habitué à ces eaux, se mettait à la proue chaque fois que cela arrivait, prenait une ou deux fleurs du bouquet de la proue et les ajoutait au milieu du contenu des boîtes avant de les rejeter à la mer. Puis une prière, qu’il faisait dire aussi aux hommes autour de lui. Un rite de frontière, pour laisser à nouveau à la mort son passage à travers la mer. C’était sa fiancée, par superstition, qui lui avait donné ces fleurs. Rosa Marinos’appelait le bateau, à présent sur le bateau Europa sur lequel la fiancée a renouvelé le geste des fleurs, on peut voir, à la proue, un bouquet entier, parce que du temps est passé et lui ne travaille plus sur la mer de Portopalo, il est sur le quai par hasard pour une panne de moteur. Il est le premier à parler de fleurs et de corps, de filets et de boîtes avec une étrange récolte faite de bras et de jambes appartenant à ces gens avec des pierres rouges au doigt qu’on croyait en Afrique à réinventer la vie.

On ne peut pas dire qu’avec eux la mer ait été généreuse. Elle les a restitués, c’est vrai, pendant plus d’un mois jour après jour, une pierre rouge sur la bague, mais aussi le corps qui la portait au doigt, encore intacte avant que ce plongeon de la tête ne résonne sur le bois et dans l’esprit ; elle en a restitués d’autres, beaucoup, des corps, davantage consommés par le travail de l’eau et du sel, et elle a repris le corps et la pierre, la tête, et les boîtes de poissons avec les morceaux de vie qui n’étaient pas retournés en Afrique. Elle a pris aussi les fleurs de la fiancée superstitieuse.

Peu de prières et puis de nouveau le silence et les bruits habituels de la mer. Ils parlaient entre eux les hommes qui ces jours-là arrivaient jusqu’à Sfunnacato, et l’homme d’église dit qu’ils ne pouvaient pas ne pas être entendus, par radio, des radios de la garde côtière.

Ce qui est sûr sur la bande de terre, entre les rues des morts et celles des vivants, c’est une légende qui part du port, enjambe le marché, s’avance par la route principale, s’arrête et se raconte en sirotant un sorbet. Personne n’a parlé, pas même un murmure pendant les courtes nuits entre les lits de la maison, aucune femme n’a entendu un mot, aucune d’entre elles n’a murmuré aux enfants et en confession, la mer si peu généreuse, et pourtant bienveillante, pendant des années a maintenu le silence. Mais la légende motive le silence. Racontée sur le port par qui n’a pas été jusqu’à Sfunnacato, elle parle de certains jours, racontée entre les sorbets et les avis des morts de la rue principale, elle parle de semaines : le temps s’allonge au fur et à mesure que cette terre qui n’est pas un paradis devient sûre d’être terre. Tous savent, sans connaître la chronologie des événements, qu’un bateau a ramené un cadavre à terre, qu’il a été signalé au garde côtier, tous savent combien de jours l’équipage n’a pas pu travailler - quelques jours au port, des semaines au pays. Même les mots de l’homme d’église confirment la légende, lui donnent la lenteur de la terre ferme, des semaines lentes à passer et l’argent qui s’évapore dans la lenteur de ces semaines. Sur le Mauro et fils, le bateau qui a retrouvé le cadavre, il n’y a que les fils, le père à la maison, malade du diabète, disent les fils, à cause de cette scène.

La peur, personne ne la paye, disent-ils, mais l’argent évaporé et les journées passées, pour ceux qui les ont vécues, se réduisent à deux, plutôt non, pas même une, dit un des fils, une si, lui rappelle un autre. Bref pour la bureaucratie un seul jour suffit à confirmer le fait qu’on a retrouvé un cadavre entre les filets, les algues et les poissons, puis la mer s’est rouverte généreusement n’offrant que des poissons parce que ce cadavre est apparu avant ce naufrage silencieux. Sur cette bande de terre qui continue dans la mer, les morts ne sont pas seulement sur les routes, car, sans avis encadrés de noir, mais évoqués par tous, ils sont sur le fond d’une eau sans pitié qui engloutit des hommes et des femmes des pays lointains durant les jours de tempête. On ne donne pas de chiffres, quand on parle d’eux avec compassion, parce qu’ici tous savent qu’on peut émigrer. Seuls les temps ont changé ; cette bande de terre qui a été longtemps un lieu de départ, est devenue désormais depuis des années la première des destinations, et ici beaucoup arrivent, de la mer, et beaucoup n’arrivent pas, ils restent dans l’eau rapide ; couverts par le silence de la mer, ils réémergent, parfois, quelques jours après, restitués au silence par les pêcheurs, comme dans ce naufrage désormais lointain, durant les jours de fête, lorsque les pêcheurs ne sont pas allés jusqu’à Sfunnacato, ni ailleurs.

Aucun filtre ce jour-là, ni bateau ni hommes silencieux, des pêcheurs qui voient et qui parfois portent secours. C’est arrivé aussi cette année en été, et celui qui est venu après a confirmé la légende de Portopalo, mélangeant encore un peu plus les temps et faisant de la légende un mythe. Femmes, hommes, enfants en panne entre l’eau ni de la Sicile ni de la côte la plus proche de la Sicile - Malte, dans ce trait de mer - mais plus près des côtes maltaises ; un bateau porte secours, transborde femmes et enfants, traîne le bateau, parle à la radio avec la centrale de Rome, prend la route pour Malte, les femmes entendent, se rebellent, menacent de se jeter à la mer avec les enfants, elles ne veulent pas Malte, elles veulent l’Italie, les routes de tomates d’où partent d’autres routes ; il y a une maladie à bord, peut-être un arrêt cardiaque, on porte secours à la femme avec les médicaments d’un des fils des pêcheurs, Rome permet de changer de route vers neuf heures ou dix heures du soir, à trois heures du matin le bateau de pêche entre dans le port de Pozzallo, les femmes, les enfants et les hommes sont accompagnés au gymnase, lieu habituel d’accueil enclos, le bateau de pêche reste à Pozzallo, pendant des jours et des jours, l’équipage est mis en examen pour avoir favorisé l’immigration clandestine. Le jour d’après, sur le port de Portopalo, entre les hommes et les poissons, la légende sur le silence du naufrage désormais lointain trouve d’autres mots, les mots crus des faits qui doivent seulement être énoncés, et ceux qui célèbrent les pêcheurs, non plus complices du silence de la mer mais devenus héros secoureurs. Dans les mots de la légende non seulement les temps, mais aussi les hommes ont été mélangés. Encore le jour d’après, toujours dans le port de Portopalo, aux mots du jour d’avant s’ajoutent ceux de la matinée : dans d’autres eaux, mais pas très éloignées d’ici, un autre bateau endommagé, un autre bateau de pêcheurs qui le repère et craignant les jours passés à expliquer aux gardiens de la loi sur terre qu’il ne s’agissait que de secours, loi de la mer, les hommes de l’eau décident de respecter la loi de la terre, ils ne portent pas secours, ils n’informent que la capitainerie du port. Le soir : la nouvelle d’une mise en examen à Agrigente pour non-assistance à personne en danger.

Aucun filtre ce jour là, seulement le transbordement d’un bateau plus grand à un plus petit, seulement la difficulté du bateau plus petit, qui se remplit d’eau et est rejoint de nouveau par le plus grand.

Une collision, plus de 300 personnes finissent entre les courants dans la tempête, peu sont sauvés, d’autres, avec des bagues dorées, réapparaissent des jours plus tard et disparaissent de nouveau entre les fleurs de la fiancée et les boîtes pour les poissons. Quelque prière a encadré leur disparition. C’était le 29 décembre 1996 les jours de ce naufrage probable entre Malte et la Sicile, ainsi dit la dépêche du 31 décembre, elle provient de Catania et informe toutes les capitaineries de la Sicile de ce naufrage probable. Puis rien. On cherche, pendant des jours, et on ne trouve rien, le naufrage probable devient un naufrage présumé, et le 5 janvier un faux naufrage. La fable d’un naufrage.

Racontent des fables, dans les derniers temps, ceux qui émigrent et arrivent dans des lieux imprévus, fable de naufrages, fable, donc, de faux naufrages. Récits vagues. Et dans les pays imprévus, récits tus aux enfants, restés au pays de départ ou pris par les eaux de la mer, récits faits aux adultes, qui, on le sait, ne croient pas aux fables, ils ont l’intuition de l’imprécision du récit en fonction de la précision des faits racontés, ils émettent des doutes sur la réalité des catastrophes évoquées à cause de l’énormité de ce qui est raconté, ils ne donnent pas suite au cas et expulsent quand ils le peuvent, ces faux narrateurs des pays d’arrivée, peu importe si c’était leur destination ou pas.

Aux autres, ils paraissent fous, ces faux narrateurs. Ils errent à travers les pays d’Europe, quand ils n’en sont pas expulsés, avec leur fable de survivants, ils informent de leur arrivée les proches restés au pays, et ils taisent la disparition des autres. Et les autres qui ont disparu ne sont même pas regrettés, quelques larmes, peut-être, dans des moments de doute ; on jeûne pour eux, juste des assiettes de légumes et des devins consultés pour les accompagner sur les terres imaginées. Un seul journal croit à ces fables, quelques représentants de la communauté tamoule essayent de diffuser les noms et prénoms. 283 noms, sans avis de décès, parce qu’un secret de mer et de filets ne s’annonce pas encadré de noir, et l’Afrique imaginaire du siècle passé s’adapte encore à l’imagination du présent.

Puis Anpalagan est réapparu. Pas avec les signes des années traversées, comme l’attendait l’oncle à Milan d’avant la porte de la maison. Ça a été le devin qui a dit à la mère qu’Anpalagan et son frère se trouvaient pas très loin d’ici, la mère les a donc accompagnés avec les légumes. Elle les a accompagnés pendant quatre ans et l’année dernière elle les accompagnait encore. Sans doute plus aujourd’hui. Anpalagan est réapparu, avec son nom et son prénom et l’âge de ce jour-là : Anpalagan Ganeshu, 17 ans, sur une carte d’identité au large de Portopalo.

Non plus les corps, à distance de tant d’années, mais cette carte d’identité attestait quelque chose, les légumes de la mère, un plat sans riz, avaient accompagné le fils entre les vagues de la mer, et le pêcheur qui avait vu apparaître son nom avait eu envie de le dire à quelqu’un, sa fille connaissait un journaliste à qui la carte avait été remise. Le journaliste quitte le siège de son journal et se dirige vers Portopalo, il enquête. Au port, entre les poissons, le silence dit quelques mots ; le journal est important, on commence à savoir. Le 14 juin 2001, on sait. L’épave a été retrouvée grâce à l’argent du journal, un robot sous marin muni d’une télécaméra avait suffit et l’indication précise du lieu, connu des pêcheurs, et qu’après les premiers filets entortillés ils avaient appris à éviter, pour trouver, non pas les noms des morts, mais leurs squelettes amoncelés.

Le 14 juillet 2001, la fable d’un faux naufrage devient la réalité de la plus grande tragédie de la Méditerranée depuis la seconde guerre mondiale. Ce n’était pas le 29 décembre, mais la nuit de Noël 1996 : à trois heures du matin, presque trois cents personnes ont été mangées par les ondes dans un vrai naufrage. Le 14 juin 2001, avant que la nouvelle ne soit publiée par le journal qui vient de retrouver l’épave, et tandis que tous, femmes et hommes politiques, législateurs, présidents de divers parlements, prix Nobel disent des mots de regret, un autre journal, toujours celui qui pendant des années avait cru à la fable, publie la même nouvelle, indiquant un lieu différent : au large de Trani cinq hommes ont été repêchés, morts. La fable de ce naufrage racontée par les survivants albanais n’était pas fausse.

Entre chaque maison, dans les rues d’ici, d’ici peu surgira un monument, dit le maire de Portopalo. Un monument aux naufragés inconnus, nouveau credo patriotique en ces temps de paix. Des naufrages, en effet, et des corps repêchés entre le silence de la mer, Portopalo di Capo Passero en a vu beaucoup à travers les siècles, depuis les temps des Grecs et des Romains, et ce ne serait pas juste d’oublier ces ancêtres lointains.

Post-scriptum

Traduit de l’italien par Suzanne Doppelt. Remerciements à Antonella Moscati pour sa relecture.

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Publiée dans Vacarme 25, , pp. 108-111.