Vacarme 23 / Arsenal

Intermittents : trop nombreux pour être honnêtes

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Depuis quelque temps, l’intermittent du spectacle a un gros problème : il est trop nombreux. C’est ce que déplore le rapport [1] commandité par les ministères du Travail et de la Culture, après avoir pourtant souligné le dynamisme du secteur culturel en France. Pour aider l’intermittent à maigrir, le rapport propose plusieurs solutions : rétrécir son accès aux droits, diminuer ses revenus ; et le traite de fraudeur par la même occasion [2].

Quand il apparaît avec les annexes 8 et 10 de la convention Unedic à la fin des années 1960, l’intermittent du spectacle fait encore peu de vagues. Il va être pointé du doigt par les gouvernements - de droite comme de gauche - dans les années 1980, et sera vite désigné comme l’ennemi personnel du Medef. On se souvient de Christian Perret, alors ministre du budget, déclarant à la télévision : « Je trouve honteux que des gens gagnent 50000 F d’Assedic par mois ! » Ses conseillers avaient oublié de lui signaler que les montants sont plafonnés. Mais l’image de l’intermittent est restée figée : c’est « un privilégié » et son statut génère « des abus ». Et le mythe de la star de cinéma cumulant cachets exorbitants et Assedic est toujours vivace.

La stigmatisation de l’intermittent s’appuie sur un argument très classique : il fait partie de ceux (comme le chômeur, le sans-papier, le jeune, le vieux, le malade) qui creusent le trou de l’Unedic et profitent des cotisations des travailleurs véritables. Et il est d’autant plus responsable du déficit de l’Unedic - comme si l’Unedic avait vocation à être bénéficiaire -, qu’il est plus nombreux : 100000 selon le Medef, 60 000 selon les chiffres des Congés Spectacle, contre 41 000 il y a dix ans. La même logique est appliquée aux chômeurs en général : l’Unedic est déficitaire parce qu’il y a trop de chômeurs indemnisés, pas parce que trop d’employeurs ont bénéficié d’exonérations de charges, ont délocalisé ou multiplié les plans de licenciement.

Récemment, la Cour des comptes s’est dite horrifiée, elle aussi, d’une forte progression des indemnisations concernant les intermittents - non sans constater, déjà, le dynamisme et la bonne santé du secteur culturel, et bien que ses chiffres montrent que le ratio entre cotisations et indemnisations est resté le même depuis dix ans.

En juin 2002, pour combler le fameux déficit, le gouvernement Raffarin a décrété le doublement immédiat des cotisations de l’assurance-chômage (parts salariales et patronales) pour les intermittents. Or ce déficit est calculé sans prendre en compte les cotisations versées par les salariés permanents du secteur culturel, et en oubliant que les retraites du secteur culturel sont excédentaires. Mises en danger par ce doublement des cotisations, plus de deux cents compagnies de province ont lancé un appel au boycott de la cotisation patronale.

Sans l’intermittence, c’est l’ensemble du système culturel qui disparaît, et donc aussi les salariés permanents et les fonctionnaires de la culture. Pour défendre leurs droits, beaucoup d’intermittents doivent sortir de ce mélange de honte, de culpabilité et de fatalité qui les poursuit (« privilégiés », « fraudeurs », « assistés », etc.). Car se battre pour le statut d’intermittent, c’est en même temps défendre les droits de tous les précaires, et ne pas laisser s’enfuir l’idée d’un revenu garanti pour tous.

Le salaire issu de l’emploi comme seule rémunération est déjà de l’histoire ancienne : il est depuis longtemps complété par diverses prestations de salaire social. En tant que modèle d’une précarité sécurisée, où l’idée de revenu n’est pas totalement assujettie à l’emploi, le statut des intermittents du spectacle représente un danger pour le Medef, au moment où dans tous les domaines du travail, la flexibilité et la précarisation se sont installées depuis longtemps (87 % des embauches se font en CDD pour une durée moyenne de deux mois).

Tandis que le Medef, la Cour des comptes et le gouvernement crient au scandale à propos des droits « exorbitants » des intermittents, il n’est pas étonnant que les associations de chômeurs défilent aux côtés des intermittents. Le groupe des Précaires Associés de Paris (PAP), créé fin 2002 par des gens d’AC !, de la CNT et de SUD a eu la bonne idée d’éditer, en un recueil intitulé L’Intermutin, Matériaux pour le Précariat [3], des textes anciens et nouveaux, qui font le lien entre les luttes des intermittents, celles de précaires, les interrogations sur le travail et le revenu garanti. Les textes de ce dossier sont extraits ou fabriqués à partir de cette brochure.