Vacarme 25 / entretien Loulouwa Al Rachid
entretien avec Loulouwa Al Rachid
À entendre certains termes du débat qui a précédé la guerre en Irak - qui traitant les tenants de la paix de « munichois », qui qualifiant les militants de l’intervention de « valets de l’Empire » - on eût pu se croire revenu aux riches heures de la guerre froide. Ici, les justifications d’une opération militaire s’accommodaient des mensonges de l’administration Bush, au prétexte qu’elle oeuvrait « globalement » pour le progrès de la démocratie ; là, les plaidoyers pour le droit recouvraient souvent une défense de la souveraineté nationale - c’est-à-dire, en l’espèce, du droit pour des gouvernants de massacrer en paix leurs administrés. Dans les deux cas, on dit sa conviction d’exprimer les sentiments d’un peuple irakien qui ne manquerait pas de manifester, ici, sa reconnaissance aux troupes anglo-américaines, là, sa résistance à l’invasion. On le sait : ce ne fut ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre.
La teneur de la controverse aura, en tout cas, servi à étouffer un malaise dont il aurait peut-être mieux valu ne pas faire l’économie. Car s’il est peu contestable que « la guerre contre le terrorisme et les États qui le soutiennent » n’a aucunement vocation à servir la cause de la démocratie et des droits de l’homme, il n’est pas moins vrai que, tout en témoignant une sincère antipathie à Saddam Hussein, les opposants à la guerre ne proposaient rien qui fît obstacle à la survie de son régime. Fallait-il sacrifier les victimes du baasisme - et plus généralement de toutes les dictatures hostiles à l’Amérique - à la conjuration du péril représenté par les actuels dirigeants de Washington ? Fallait-il au contraire considérer que la chute du tyran de Bagdad valait bien l’érosion temporaire des libertés publiques aux États-Unis, l’alourdissement du climat sécuritaire en Occident et le renforcement probable de la position du gouvernement d’Ariel Sharon ? S’affronter à ces questions, c’était aussi se demander si elles trouvaient un écho du côté de la grande inconnue des débats sur la guerre, c’est-à-dire au sein de la population irakienne.
C’est pourquoi nous nous sommes adressés à Loulouwa Al Rachid. Chercheuse à l’Institut d’Études Politiques (où, en 1998 , elle a commencé une thèse consacrée à l’impact des sanctions sur la société irakienne) et membre de l’International Crisis Group (une ONG spécialisée dans l’analyse des crises et conflits internationaux) elle a séjourné régulièrement en Irak depuis cinq ans. On le verra, sa connaissance de la société, des lignes de tension qui la traversent, des discours qu’elle produit et qui la constituent, tranche avec les simplifications d’avant-guerre, d’autant plus enclines à faire parler les Irakiens qu’ils étaient mal connus. Et documente la surprise, consécutive à la chute du régime, de voir surgir une société là où on ne l’attendait pas.
Entretien réalisé le 28 juillet 2003 et complété le 8 septembre 2003
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