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Manifeste (1997) : travailler à rouvrir l’interstice

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"La liberté de la presse, c’est la liberté pour la presse de ne pas être un métier".

C’est une phrase de Marx, pour ne rien arranger. Devenue presque impossible à lire, elle ne dit rien que de très simple. Elle dit que tout n’est pas métier, que tout n’a pas à l’être ni à s’insérer, de soi-même, dans le jeu de la division du travail. Elle dit que la presse ne peut entrer dans ce jeu-là - parce que son sens est de tout mélanger, d’exiger de ses lecteurs qu’ils volent un peu de temps au travail ou à l’intime, de vendre des secrets d’Etat à la criée, de dire des choses graves et belles sur du papier à emballer les bottes de poireaux. Elle dit que la presse n’est pas libre si elle ne se laisse pas inquiéter par le réel qu’elle rapporte, ni déborder par ceux qu’elle prétend écouter. Elle dit ce qu’il y a de policier à laisser chacun faire son travail. Elle exige que l’on dit de la presse ce qu’on dit, dans les bonnes familles, au fils qui veut faire comédien : "ce n’est pas un métier".

Que cette phrase soit devenue inadmissible en dit long sur les choix qui nous sont laissés. D’un animateur de jeux télévisés, d’un acteur, d’un éditorialiste ou d’une porno-star, on dira : "c’est un grand professionnel". Cela veut dire bonne technique, productivité régulière, renonciation à changer quoi que ce soit. On dira de la même façon "profession professeur" ou "le métier de citoyen", afin que ces activités n’alarment plus personne. A côté, il y a le social, nom que l’on donne comme on pose une clôture. Car le social, implicitement, c’est ce qui sert à occuper les gens, et s’il arrive d’acheter un journal non-professionnel, c’est pour donner la pièce à celui qui le vend. Tout est professionnel (sérieux) et le reste est social (sympathique). L’idée qu’il puisse se dire quelque chose de nous, et entre nous, n’est plus qu’un vieux souvenir, une cicatrice dans le partage du monde.

Nous voulons travailler à rouvrir l’interstice. Rappeler que, si l’on n’étouffe pas encore, c’est qu’on a pris le pli de respirer moins bien. Soupçonner, derrière la prétention aujourd’hui générale de faire une presse adulte, l’acharnement à ne rencontrer personne. D’un mot : vendre la mèche sans renoncer à l’allumer. Car le rôle d’un journal n’est pas de couvrir l’événement (quel curieux mot : "couvrir", quand il s’agit de donner à voir), mais tout autant de le prolonger, d’y tenir, de le présenter à d’autres événements, de jouer les marieuses. La presse, comme l’art, comme la politique, ne peuvent vivre que dans cet écart-là : un pas pour la vie, un pas pour la pensée, et plein de courants d’air.
Vacarme, au milieu, comme une table encombrée et bavarde. Qu’elle soit utile, joyeuse, qu’elle se surcharge encore, que l’on crayonne quelques possibles sur sa nappe en papier, cela dépend aussi de vous maintenant.

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