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Les nouvelles frontières de l’intolérable Dossier Foucault - Le Monde

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L’afflux des demandeurs d’asile, que Foucault voyait comme un « présage de l’avenir », est devenu une question centrale.

Dans la torpeur de l’été 2004, la longue errance du navire de l’ONG Cap Anamur ne fit guère de remous : longtemps interdit d’accostage, refoulé aux frontières maritimes de l’Europe pour avoir accueilli à son bord 37 rescapés africains d’une barcasse en perdition, une partie de son équipage fut ensuite inculpée d’« aide à l’immigration illégale », et ses passagers interdits de demande d’asile - au mépris de la convention de Genève. C’est à Genève, justement, que Foucault annonçait, en 1981, la création d’un comité international contre la piraterie en mer de Chine. Le soutien aux boat people, précisait-il, a un caractère politique : « Nous sommes tous des gouvernés, et à ce titre, solidaires. »
Ce comité faisait d’ailleurs suite à d’autres initiatives : parmi celles-ci, Foucault citait le bateau Ile-de-Lumière, et... l’association Cap Anamur.

On n’en conclura pas qu’en matière de solidarité internationale la donne d’aujourd’hui est encore celle d’hier. Chez Foucault, l’attention aux demandeurs d’asile intervint assez tard, signe d’une question encore à l’horizon ; l’afflux des réfugiés constituait selon lui « un présage de l’avenir » - il est devenu notre présent le plus irrécusable. Mais ces bateaux chargés de fuyards, bord à bord malgré vingt ans de distance, suggèrent que les concepts de Foucault pourraient trouver aujourd’hui une acuité nouvelle. Car les mobilisations, sur ce terrain, déploient leur volume entre des repères qu’il a justement désignés : le sentiment de l’intolérable y procède de trois excès.

Excès, d’abord, du problème de l’asile sur toute solution simple ou définitive. Or Foucault a montré que certains combats doivent trouver leur ressort, et non leur point d’arrêt, dans des questions proprement intraitables, aux deux sens du terme : questions à la fois impérieuses et insolubles, qui s’imposent avec d’autant plus de rigueur, déchirant les circonlocutions dont on voudrait les envelopper. En un sens, de la folie à la pénalité, Foucault ne s’est jamais préoccupé que des problèmes « sans solution » : avec la conviction que ces problèmes-là ne se laissent pas repousser d’un haussement d’épaule, au prétexte qu’on ne peut rêver d’y mettre enfin un terme. Du constat qu’il formulait en 1981, « les raisons qui font que des hommes et des femmes aiment mieux quitter leur pays que d’y vivre, nous n’y pouvons pas grand-chose », nous pouvons tirer la même conclusion que lui : cette impuissance ne fait pas une excuse, elle fonde un devoir.

C’est aussi qu’une mobilisation trop soucieuse d’une alternative globale manquerait le niveau où se joue, de nos jours, l’essentiel de notre condition : ce niveau un peu gris, en deçà des principes juridiques et des déclarations idéologiques, où les gouvernants se soucient d’ordonner les multiplicités humaines, et où l’inventivité policière excède l’ordre du droit. C’est cet ordre spécifique que Foucault a mis en lumière, le nommant « gouvernementalité » : par là, il a invité à se tourner d’abord vers les techniques de contrôle des populations et les modes d’exercice du pouvoir, certain que s’y décide largement la forme des collectivités, et le sort des individus.

Conviction confirmée avec éclat par l’affaire du Cap Anamur  : le mépris de la gestion policière des flux migratoires envers les cadres juridiques (tant nationaux qu’européens), l’annexion de l’asile politique aux prérogatives de l’action gouvernementale signalent l’insuffisance d’un simple rappel à la morale, aux conventions internationales ou aux règles constitutionnelles. Ils rendent nécessaire une critique des manières de gouverner.

Quelle prise trouver, pour engager une telle critique ? Ici, nous rencontrons le troisième excès, mis en lumière par Foucault et revenant au coeur de notre actualité : l’excès des techniques de relégation, de réclusion, d’enfermement sur les rêves de transparence et de circulation indéfinie dont se berce la modernité. S’il faut s’inquiéter des prisons, notait Surveiller et punir, ce n’est pas à titre d’archaïsmes que nos sociétés « ouvertes » n’auraient pas encore réussi à dissoudre ; c’est parce que leurs murs donnent à cette ouverture ses soubassements secrets, qui la soutiennent et la contredisent à la fois.

Ce constat se retrouve aujourd’hui au plan international : l’approbation par l’Europe d’un projet italo-allemand visant à implanter en Libye des camps où les candidats à l’asile se verraient rassemblés, contenus et « traités » ; la proposition, faite par Tony Blair, d’installer de semblables « processing centers » en Turquie, en Iran, en Somalie ou en Ukraine ; autant de signes du retour, au coeur de la modernité européenne, d’une logique fort ancienne que seule une « solidarité des gouvernés » permettra d’affronter. Il s’agit d’enfermer, selon le mot de l’Histoire de la folie, les insensés « à l’intérieur de l’extérieur, et inversement » : aujourd’hui aux frontières de l’Union, comme hier aux portes des villes. Aujourd’hui sur le Cap Anamur, comme hier sur la nef des fous.

Mathieu Potte-Bonneville est philosophe et membre du comité de rédaction de la revue Vacarme

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