le train (extraits) /2 récit

Car prête à se redresser un jour terrible, une intendante perfide garde la maison, la Colère qui n’oublie pas et veut venger une enfant.

Le couloir qui s’empourprait me parut en flammes, la journée s’achevait. Étaient-ce les contours liquides que mes larmes donnaient aux brèves prairies entre les arbres, je vis des miroitements, le couchant s’y éparpillait, lorsque le vent la couche parfois l’herbe brille ainsi, pensai-je, mais non, je voyais des flaques, bordés d’ajoncs ce furent des étangs, le paysage changeait, les pieds dans l’eau à présent la forêt ruisselait. Des troncs renversés s’arquaient comme des ponts au-dessus du marais, les remous entraînaient les racines, jaillissant du marécage des branches écartaient leurs griffes au-dessus de l’eau, noire quand n’y étincelait pas comme une lame le dernier soleil.

...pleine de vie saumâtre, remplie de trombes d’eau et des triples vagues qui submergent les âmes...

J’essuyai mes yeux brûlants, j’essayai de suivre les formes changeantes de la forêt troublée aux prises avec le feu et l’eau, domaine noirci d’ombres irisé soudain de fontaines, les arbres glissant lentement dans la tourbe d’où naissaient des fougères géantes. À notre allure je ne distinguais qu’un chaos. Cataclysmes, métamorphoses, les rayons obliques parfois heurtaient l’œil et le paysage s’évanouissait. L’eau devenait glauque, branches tendues les arbres y baignaient par brassées leurs feuillages, là où leurs extrémités se séparaient le ciel renversé ouvrait comme un puits clair. C’est de cet œil céleste au milieu des étangs que je vis se hisser tête la première un grand fauve. Je le perdis aussitôt, il ressurgit gueule ouverte plus loin du centre de la prochaine flaque de ciel entre les branchages. Lentement la meute se composa, sombre et serrée, la terre gorgée d’eau jaillissant de leurs griffes les dérobait à ma vue. Je ne reconnus pas ces animaux, à l’évidence des prédateurs rassemblés pour une course cruelle, ceux-là mêmes qui avaient mis en fuite les biches effrayées. Peu à peu il me sembla que leur galop se doublait, une foulée se mêlait à la leur au travers des trombes de boue soulevées, d’une autre espèce, aux quadruples pattes s’ajoutait la course double de jambes nues, claires et comme prises dans une gangue de terre.

Une clameur se fit dans le couloir. Le soleil venait de chuter derrière le faîte des arbres les plus bas, nous étions brusquement plongés dans l’ombre. Ma scène de chasse qui se déroulait sur la trame confuse maintenant des troncs privés de clarté était devenue indistincte. À peine devinait-on le rythme régulier d’une course puissante.

Une lune encore pâle s’élança dans le ciel que la dispa-rition du soleil laissait teinté de jaune et de rose. Son apparition fut saluée par une nouvelle clameur, qui s’acheva en un soupir.

Dans le bruit de la machine j’entendais le halètement de la meute presque invisible. Les animaux ne formaient plus qu’une masse noire unie moutonnante dont le flot était interrompu çà et là par une silhouette haute et pâle — je distinguai des jambes, un buste penché en avant, hérissé d’un carquois. Pourquoi ces grandes figures m’apparurent-elles féminines ? À mesure que dans le ciel la clarté du jour s’éteignait la splendeur de la lune se révéla, blanche et pleine, plus tard elle serait ceinte d’un halo repoussant les ténèbres. C’est son éclat que je voyais par fragments luire sur les corps mêlés à la meute — sur le jet d’un muscle, une échine ou un sein bref. La lueur tombant soudain sur des crocs m’épouvanta. Je tremblais de tous mes membres, les biches pourtant avaient disparu, je crus que c’était nous qui étions pris en chasse, puis me raisonnai : les fauves et leurs archers fantastiques galopaient à l’inverse du train. La lune gravissait rapidement le ciel, une ou deux étoiles avaient paru.

— Voyez, c’est la nuit ! cria quelqu’un. Depuis quelque temps l’agitation du couloir avait cédé la place à un calme étrange. Il me sembla que la nuit était tombée très vite, comme une nuit tropicale, nous roulons au milieu de la Terre, pensai-je, pourtant les montagnes et les forêts du jour, paysage d’Hespérides, démentaient cette idée folle. En vérité ma confusion à cette heure était grande, j’étais assaillie de peurs diverses et imprécises. Un fin réseau d’étoiles s’était allumé. Cette assemblée sans nom ne me serait d’aucun secours.

***

L’existence athlétique à laquelle j’aspirais sans cesse m’aurait-elle définitivement guérie de mes maux ? Le croyais-je ?

Les disciplines aériennes auxquelles je me serais ardemment pliée auraient formé mon corps et partant bien sûr mon âme que notre position assise à la longue usait, rendait minuscule. Les divers travaux que j’accomplissais parfois n’étaient pas les mieux choisis, il me fallait le reconnaître, pour délier mes membres appesantis, les défaire de leur ennuyeuse torpeur. Si au lieu de rendre des services j’avais pratiqué la danse !

J’aurais eu un amant amoureux de mes petits pieds cambrés, de mes chevilles, qui aurait flatté mes mollets durs, mes cuisses longues, dures elles aussi comme de l’airain, qui aurait aimé toute la vigueur mobile de mes jambes, des fuseaux s’entrouvrant et se fermant, quittant la terre à volonté, battant à petits coups sa poitrine et le renversant, et qu’il lui aurait fallu maintenir de toute ses forces pour les immobiliser et leur faire suivre sa volonté. Mon amant aurait dû se battre avec moi pour m’étreindre si j’avais été danseuse, et c’est cela qu’il aurait aimé, de même que mes poses, oh la grâce de mes mouvements, mes bras offerts renversés au-dessus de ma tête. En riant je lui aurais prêté volontiers des parties brèves de mon corps. Oui, telle eût été mon insouciance. Au lieu de cela j’avais des gestes embarrassés quand un voyageur me fixait avec une louche insistance tandis que je passais la serpillière dans un compartiment. Parfois je m’asseyais et nous avions une conversation vaine, sans que je quitte des yeux l’eau noire et savonneuse du seau. Mais ce n’était pas pour l’amour que j’aspirais à une existence athlétique.

Un jour pourtant je tombai amoureuse d’une très belle femme aux bras blancs, qui avait dansé toute sa vie avant d’être recluse dans son compartiment à cause d’une mauvaise chute. Je rêvais chaque nuit qu’elle m’embrassait et caressait à n’en plus finir un corps (le mien) qui était celui d’une jeune étoile. Lorsque j’allais faire le ménage chez elle je trébuchais, renversais mes ustensiles et me cognais à tous les coins. Je faisais des efforts surhumains pour atténuer le tremblement qui me secouait des pieds à la tête lorsqu’elle me parlait en me regardant de ses yeux doux et moqueurs, qui semblaient en clignant se fendre comme ceux des chats. Jamais je ne me sentis aussi maladroite et souillon que lors de ces moments passés avec elle. Je l’accompagnais parfois faire quelques pas dans le couloir, elle boitait avec une allure folle, appuyée délicatement sur mon bras, une grâce divine. Elle n’avait pas renoncé à porter ses chaussures de tango, dont la boucle rehaussait son coup de pied saillant, la finesse de ses chevilles. Je ne devrais plus porter de talon, ça m’est déconseillé, disait-elle, mais quoi ! je ne vais pas sortir en pantoufles n’est-ce pas, et elle guettait un acquiescement de pure forme, avec les yeux interrogateurs d’une enfant à qui tout le monde obéit sans cesse.

Certains jours une jeune femme petite était là pour masser sa jambe invalide, elle bavardait tout le temps que durait le soin, avec un débit rapide que l’effort rendait haletant, une voix de tête qui m’agaçait, je chantonnais très bas entre mes dents pour ne pas l’entendre. Beatrix Tacle semblait prendre un certain plaisir aux propos vains de la masseuse, hochant la tête et laissant fuser quelques éclats de rire de temps en temps. À mon avis son intérêt était feint, elle était distraite, comme à l’accoutumée plongée dans un vaste flot de pensées au cours ininterrompu, aux remous étranges et profonds que nul n’aurait pu sonder. Parfois elle se berçait d’un murmure inaudible, souvent elle pianotait de sa main gracieuse sur la petite tablette pliante qui jouxtait le divan où elle se reposait le plus clair de son temps, sa tête oscillant à peine au rythme de ses doigts. De mes observations soutenues j’avais conclu qu’elle songeait à des ballets passés, qu’elle travaillait mentalement et redansait dans leurs menus détails. Sur les petites étagères s’empilaient des disques qu’elle n’écoutait jamais.

Beatrix Tacle était donc bien loin de se rendre compte de mon désir pour elle. J’arrangeais son châle aux fils d’or derrière ses épaules et en couvrais ses beaux bras en soupirant. Ses yeux pétillaient lorsqu’elle s’arrachait à ses songeries. « Mais comment vivons-nous ? » me demandait-elle en montrant d’un geste circulaire le décor exigu qui nous entourait, plus petit sans doute que la plupart des loges de théâtre qu’elle avait connues. C’était alors comme un voile qu’elle ôtait : notre condition se révélait à moi dans toute sa misère, et tout ce dont jour après jour je ne me rendais même plus compte soudain me devenait intolérable. Je ressentais avec épouvante une cruauté qui s’exerçait à notre encontre, quelque chose de terrible et d’effrayant, qui clouait sans appel sur un étroit divan une danseuse étoile, une déesse aux jambes brisées.