Un territoire

La terre fluide Une nature meilleure / 2

Des oiseaux en formation, lors des migrations, volent au-dessus des dunes. Dans le silence extrême des journées les plus chaudes, leurs cris sont effrayants. Leurs passages alternent avec celui, plus régulier, des avions Mirage, détonation soudaine dans le ciel turquoise, inlassable matrice d’un lyrisme de pacotille. Transhumance harassante chaque matin et chaque soir quand il faut hisser les paquets et les êtres sur la dune. Un littoral nomade sous l’action conjointe du sable et du vent donnant naissance à une végétation rare, chétive. À l’ouest, au descendant, surfaces lisses, jaunes et brillantes se détachant sur fond bleu.

Blocs de béton gris ressemblant à des épaves de navire : il avait été décidé que le rivage constituerait la première ligne de défense et dès lors l’Organisation Todt fut chargée de construire, sur les plages, les bâtiments nécessaires. Avec une imagination sans faille et un souci de perfection inégalé, des dizaines de plan type furent élaborés afin de couvrir l’ensemble des besoins défensifs : casemates, abris pour six hommes, abris sanitaires, postes d’observation, etc. Ces mêmes blockhaus qui, désormais, tels des géants de légende, dans une lenteur indiscernable et qui n’apparaît comme mouvement qu’une fois sa trajectoire définitivement accomplie, s’avancent, glissent, chancellent, se brisent et finalement sombrent. Terrain de jeu grandeur nature recélant une forte odeur d’urine et de pourriture, cabanes d’Indiens démultipliées pour stratégies élémentaires et répétitives. Avions-nous conscience qu’aucune bataille ne fut jamais livrée dans ces futiles fortifications quand pourtant nous espérions, tout autant que nous redoutions, trouver un cadavre de boche que dans notre ignorance nous imaginions semblable à un mort de cinéma, intact et endormi dans son uniforme de la Wehrmacht, et qu’il eût été alors loisible de retourner négligemment de la pointe du pied comme nous avions l’habitude de faire pour mieux observer l’agonie des hannetons et en prolonger le divertissement.

Ces bâtiments, alors que l’espoir n’était pas encore englouti de les voir servir, ont-ils subi l’inspection furieuse du Général Rommel ? les remontrances bureaucratiques du général von der Chevallerie ? les velléités héroïques de Blaskowitz ? ont-ils été construits par des ouvriers « volontaires » requis dans les pays occupés ? caucasiens ? géorgiens ? espagnols ? sénégalais ? ont-ils constitué la récompense de jeunes gens convaincus et dociles prélevés par le gouvernement de Vichy sur les meutes enthousiastes des Chantiers de Jeunesse ? ou parmi les milliers d’ouvriers des Ponts & Chaussées gracieusement fournis par ce même gouvernement de Vichy pour contribuer à l’assomption technique du Grand Reich ?

L’état-major avait affecté les Krankendivisionen à la surveillance de ces plages, divisions de soldats malades hallucinés par les batailles du front Est, que l’on reposait sur les rivages déserts de l’Atlantique. Mais il est vrai qu’il était vain de demeurer vaillant puisque ce décor si grandiose était tout sauf le théâtre des opérations, puisque le débarquement était prévu ailleurs, puisqu’à Casablanca, un acteur sosie de Montgomery chuchotait à l’oreille d’un diplomate espion de fausses confidences sur un imminent débarquement en Méditerranée et que, parmi tant de leurres, de vraies bombes étaient larguées au nord, simulant une attaque soudaine, puisque, aussi bien, un faux quartier général, caché dans la banlieue de Londres, envoyait des messages fantaisistes habilement codés pour qu’on les décrypte. À quoi bon cette permanente vigilance alors que plus au nord, à l’épicentre du drame, le général Marcks, dans une nuit sombre traversée par les sifflements des aéroplanes alliés, fêtait son anniversaire dans son QG de Saint-Lô et, puisqu’à Berlin, Jodl, par crainte de déclencher une colère définitive qui aurait raison de sa soumission légendaire, refusait de réveiller Hitler et qu’il faudrait donc attendre le lever du jour pour déplacer les panzer divisions pourtant indispensables au déroulement de la catastrophe proche.

Ces malades et ces réservistes, trop jeunes ou trop vieux, ont-ils profité du vent chargé des effluves salutaires des pinèdes proches et que l’on recommandait, quelques années auparavant, aux convalescents de la tuberculose ? se sont-ils roulés dans la mousse étincelante que forment les vagues lors des grandes marées ? ont-ils dormi au soleil ? ont-ils fait couler du sable dans leurs mains ? ont-ils, comme c’est si difficile de s’en empêcher, ramassé des coquillages ? ont-ils eu la tentation, ôtant leurs bottes et retroussant leur pantalon, de dévaler les dunes en hurlant pour se donner le sentiment d’aller plus vite ?

Dans la description du lieu, autant que le récit des batailles absentes, pourraient prendre place les légendes familiales, car elles constituent dans leur romance implacable les figures idéales animant le paysage, incarnation pathétique de la géographie du lieu, divisé entre océan et mer fermée, entre sable et terre, dressant de toute schize comme de tout destin bégayant une étonnante scénographie : vaut-il mieux flotter dans les eaux mortes ou plonger dans les eaux vives, jouer la dérive ou risquer le tourbillon, s’endormir sous une brise tiède ou faire claquer des cerfs-volants ?

On ne connaît ici désormais plus de fuite devant l’érosion, plus de villages que l’on déplace, plus de maisons que l’on abandonne sans regrets et dont on désigne, avec indifférence, le vague emplacement d’un doigt pointé vers la mer. Plus de chevaux sauvages se nourrissant, il le fallait bien, de chardons et d’immortelles, plus de moutons maladifs pour habiter les dunes. Une errance qu’aucune agriculture et qu’aucun projet n’étaient parvenus à stopper fut brutalement enrayée par l’invention du paysage. Ce que personne n’avait su faire, des vacanciers paresseux l’ont accompli en quelques années. Il suffisait en somme, pour fixer l’état des choses, de passer le tout à l’aquarelle, d’arrimer le rivage à sa représentation de carte postale et de tracer dans les dunes des passages obligés fermés, légère ironie de l’histoire, par des barrières de barbelés.

Si tout sol, même s’il a la taille d’un continent et la pesanteur d’une montagne, à le considérer patiemment, est fluide, mobile, menacé d’effritement, d’enfoncement, de dérive, si toute construction ne repose en réalité que sur le haut d’un sablier, si toute terre est un navire flottant à la dérive, peu d’entre elles ne sombrent avec une telle rapidité et ne fluctuent avec une si grande visibilité que cette lanière jaune et friable, alimentée aussi constamment qu’elle est détruite par les courants et par les vents. Aucun paysage n’offre contemplation plus mélancolique, sachant si bien abriter le promeneur dans l’équilibre élégant du bel indécidable. Aucune terre, aussi bien, n’offre de lieu d’expérience plus critique imposant de vérifier sans cesse qu’il est prudent d’habiter et désirable de fuir.