Vacarme 32 / entretien Gérard Noiriel

l’histoire est un sport de combat

entretien avec Gérard Noiriel

entretien réalisé par Joseph Confavreux, Carine Eff & Philippe Mangeot

Ce qui nous a séduits, dans le dernier livre de l’historien Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République : l’avenir des intellectuels en France [1], c’est peut-être plus son sous-titre, en forme de programme, que son titre, annonce d’une nouvelle typologie du monde intellectuel. Spécialiste de l’histoire ouvrière, de l’immigration et des processus de formation de l’État-Nation, Gérard Noiriel s’est toujours méfié des interventions intempestives des « intellectuels » dans l’espace public. Soucieux de la spécificité savante de sa discipline, il récuse la manière dont les débats y sont formulés. Tout en connaissant le risque : dix-sept ans après la publication du Creuset français [2], il n’a pas eu la peau du mythe selon lequel les immigrants d’aujourd’hui « s’intègreraient » plus difficilement que ceux d’hier.

Gérard Noiriel change aujourd’hui d’angle et de ton pour tenter une typologie batailleuse, remontant à l’affaire Dreyfus, des manières qu’a le monde savant d’agir dans la cité. Critique ouverte de la démarche des « intellectuels de gouvernement » qui, pour occuper le terrain, œuvrent à justifier le monde tel qu’il est ; mais aussi, à l’inverse, reconnaissance de la difficulté pour ceux qu’il appelle, à la suite de Michel Foucault, les « intellectuels spécifiques », d’imposer, hors les murs, leurs manières de reproblématiser les questions sociales.

Cet historien nous tendait jusqu’ici des outils. Pour déconstruire les « identités » (historiquement produites par les procédures administratives d’identification), les notions d’« intégration » et d’« apport migratoire », ou bien encore les discours et pratiques « républicains » (dont il souligne les ambivalences originelles). Il nous présente cette fois-ci un miroir, puisque les modalités d’articulation du savant et du politique, du travail militant et du travail de recherche sont au coeur du projet de Vacarme.

D’où cette envie d’aller rencontrer quelqu’un qui a fait de son parcours de transfuge scolaire une force de recherche. Il ne s’agit pas alors de se saisir avec optimisme d’un exemple de mobilité féconde puisque Gérard Noiriel ne fait l’impasse ni sur les transformations sociales (« J’ai la douloureuse conviction, écrit-il dans Penser avec, penser contre [3], que si j’avais vingt ans aujourd’hui, je ne pourrais emprunter aucune des passerelles grâce auxquelles j’ai pu franchir le seuil de la cité savante »), ni sur ses propres échecs à créer du collectif. Mais plutôt de voir ce qui peut se produire à partir d’une position d’inconfort, de voir ce que peut produire cette tension qui lui a donné envie de participer à la Cité de l’Histoire de l’Immigration, tout en prenant garde de ne pas se laisser instrumentaliser par les raisons d’État et de se ranger aux côtés de certaines luttes, sans se mettre pour autant à leur service. Il tente aujourd’hui une typologie batailleuse des manières qu’a le monde savant d’agir dans la cité. Critique ouverte de la démarche des « intellectuels de gouvernement » qui, pour occuper le terrain, oeuvrent à justifier le monde tel qu’il est ; mais aussi, à l’inverse, reconnaissance de la difficulté pour ceux qu’il appelle, à la suite de Michel Foucault, les « intellectuels spécifiques », d’imposer, hors les murs, leurs manières de reproblématiser les questions sociales.

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[1] Les Fils maudits de la République : l’avenir des intellectuels en France, Fayard, 2005.

[2] Le Creuset français. Histoire de l’immigration (XIXème-XXème siècle), Le Seuil, 1988.

[3] Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Belin, 2003.