Vacarme 35 / cahier

Un étrange aveuglement collectif conduit, au plan national, à traiter l’extrême droite sur le mode de l’irruption. Depuis un certain jour d’avril 2002, on devrait pourtant s’interdire d’invoquer la surprise pour justifier d’avoir, entre deux élections, négligé la question. Il y a des lieux où cette défausse n’est pas de mise : à Sainte-Marie-aux-Mines, parce que l’extrême droite a pris le canton, des citoyens cherchent à construire une réponse collective. Durant l’année qui vient, Vacarme rendra compte de leurs efforts : journal de ce qui n’est pas encore une campagne.

Mars 2004 Élection départementale, canton de Sainte-Marie-aux-Mines (6500 habitants) : le vainqueur est un candidat d’extrême droite, jusque-là conseiller régional d’Alsace. « Gueule de bois dans la vallée » titrent les Dernières Nouvelles d’Alsace.Quelques habitants, en état de choc, se rassemblent pour réfléchir. Création de l’association Val Avenir : « Certains événements qui ont marqué la scène politique en Val d’Argent ces derniers temps, ainsi que de nombreuses questions préoccupantes restées sans réponses ont réveillé bien des énergies citoyennes dans la vallée. Nous souhaitons rassembler ces énergies, les dynamiser en vue de leur donner un espace d’expression et de rencontre. »

« On parle toujours du vote d’extrême droite au moment des élections. Soit avant quand on a peur, soit après quand on a la gueule de bois. Entre les deux, c’est le grand silence. Or c’est en dehors des périodes électorales qu’on peut avoir du recul pour mieux réfléchir. ». Pierre Kretz, président de Val Avenir dans les DNA.

Nichée au creux d’un vallon vosgien, dénommé depuis quelques années le Val d’Argent en raison de son passé minier (on y comptait autrefois de nombreuses mines d’argent), Sainte-Marie-aux-Mines, un peu à l’ouest de Sélestat et au nord de Colmar, tourne le dos à la plaine et à ses opulents vignobles. La route pour s’y rendre épouse les dos bleus des collines les plus basses. Plus haut, les crêtes. La ville est modeste, cousue de pièces et de morceaux pris à son histoire, des maisons simples, quelques vestiges de belles architectures, un théâtre imposant, une piscine surprenante — avec ses mosaïques et ses dauphins en fontaine — quelques parcs à gloriettes d’une grâce désuète, une artère principale un peu raide croisant des rues et ruelles au tracé plus souple. Et la rivière, la Lièpvrette, son axe. On raconte qu’aux temps prospères des grandes industries textiles, son flot changeait de couleurs plusieurs fois par jour, au gré des bains de teinture. De ce temps-là subsiste un parc important de logements sociaux.

L’histoire industrielle a modelé l’ensemble de l’habitat de Sainte-Marie-aux-Mines. Son âge d’or avait provoqué la construction massive de cités, bien plus vite et en bien plus grand nombre que dans la moyenne des villes de cette importance. Dans les années soixante, les cités sont désertées. La crise du textile provoque l’exode de la population ouvrière et le parc immobilier de logements sociaux attire des familles en grande difficulté, lâchées par l’évolution du monde, malmenées par la vie. Ce phénomène immobilier se trouve encore renforcé par le parc locatif privé : avec les années soixante-dix fleurissent les rénovations d’immeubles de rapport anciens, hauts de deux ou trois étages. Les investisseurs, pour obtenir des avantages fiscaux, s’engagent à louer pendant les premières années à des familles dont les revenus sont inférieurs à certains seuils. Ces dispositifs — dans l’absolu fort défendables — accélèrent le phénomène d’attrait d’une population en difficulté. La pauvreté s’installe, les commerces ferment, la rue principale expose de plus en plus de vitrines vides.

La question de la mixité sociale est au centre du devenir de la ville, même si elle se pose dans des termes inverses à ceux dans lesquelles on a coutume de la poser. Est-ce cette toile de fond sociale qui constitue le terreau de vote d’extrême droite ? Est-ce la présence de communautés étrangères ?

« C’est quoi au fait, Val Avenir ? Nous avons parfois du mal à répondre lorsqu’on nous pose cette question ! Ce serait tellement plus simple si nous étions la section locale d’une association ou d’un parti national. On sortirait un programme « clés en mains » en disant : voilà, c’est ça. Bien sûr, dans la vallée vous trouverez des gens qui vous expliqueront que c’est soit un truc d’écolos avec l’Allemande aux cheveux rouges, ou encore une officine du PS ou un truc de l’avocat de Strasbourg qui veut être maire de Sainte-Marie-aux-Mines. Nous, on les laisse causer avec un petit sourire au coin des lèvres. » Extrait du Rapport moral de l’association, 10 décembre 2005

Novembre 2004 Le nouveau conseiller général en impose déjà : Christian Chaton, quarante-cinq ans, ancien militaire, ex-mégrétiste devenu adhérent du « mouvement régionaliste » Alsace d’Abord. A pris son temps : conseiller régional, puis conseiller municipal de Sainte-Marie-aux-Mines depuis 2001. Parle sans notes lors des discours officiels, et tranche en cela avec les édiles locaux : sur place, peu de notables font le poids. N’éructe pas, passe par la bande : plaidera, par exemple, quelques mois plus tard auprès de l’ambassade de France la cause d’une jeune Ukrainienne cherchant à faire un stage en Alsace, et s’étonnera des difficultés qui lui sont faites au regard « des dizaines de milliers de ressortissants de pays extra-européens (qui) obtiennent des visas pour pénétrer en France sans volonté aucune d’en repartir. » Organisera, surtout, à destination des SDF strasbourgeois une « soupe au cochon ». Plaidant, à cette occasion, à la fois la défense de la cuisine traditionnelle alsacienne et la liberté de choisir qui l’on veut aider, il saisira même la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité pour se plaindre d’être malmené par les détracteurs de cette initiative, dans ses « convictions d’élu régionaliste et identitaire ».

Sur place, l’homme porte beau, et sa légitimité élective impressionne : le conseiller général est ici une autorité, d’autant plus écoutée que le découpage administratif du canton épouse étroitement les contours de la vallée. Du coup, on en vient à chuchoter : « Mais qui vous dit que cet homme-là est d’extrême droite ? » Et qu’est-ce que cela veut dire au juste ?

« On rappelle que vivant dans cette vallée magnifique nous avons naturellement une forte sensibilité écologique. On dit aussi que le mot « politique » ne nous fait pas peur, mais que la politique ne doit pas être à l’ordre du jour au moment des élections uniquement, que la démocratie est une chose précieuse qui se vit et s’invente tous les jours à tous les niveaux de la vie sociale. Pour cette assemblée générale, la première depuis la constitution de l’association il y a un an, il est logique de faire dans un premier temps un rapport d’activités et de ne faire le rapport moral que dans un deuxième temps. Car le contenu de ce que nous sommes découle en fait de ce que le Conseil d’administration invente au fil des mois. Val Avenir c’est une sorte de patchwork dont nous découvrons les couleurs, les formes, la texture au fur et à mesure de son élaboration. En même temps que ceux qui nous regardent et participent à nos activités. » Extrait du Rapport moral de l’association, 10 décembre 2005

Courant 2005 « Ce qui nous touche c’est plutôt la diffusion des idées extrémistes dans la vie quotidienne. Là est le danger. En ce sens, des associations sont sans doute mieux placées pour réfléchir et proposer des pistes que des élus, lesquels seront toujours soupçonnés de faire campagne. » Pierre Kretz (DNA)

Que veut dire militer, ici ? Organiser des rencontres-débats : sur la démocratie participative, l’Europe et la Turquie, ou le TCE. Sur les champignons, la maladie de Lyme (maladie virale qui s’attrape en forêt et concerne beaucoup d’habitants de la région) et les plantes qui poussent dans les Vosges. Sur la situation économique de la Vallée, le droit des enfants, la langue welsch qui entretisse l’identité d’ici. Faire venir l’ancien curé de Sainte-Croix aux Mines. Organiser des « manifestations exceptionnelles » : une bourse aux plantes, un colloque en association avec Espace dialoguesà Strasbourg, intitulé « L’extrême droite, une fatalité ? » (où aucun élu ne se rendit). Organiser un week end mycologique (récolte, identifications, conférences, exposition) — cette initiative sera annualisée —, participer à une « fête des cols ». Organiser des consultations juridiques gratuites, deux fois par mois, le samedi, et permettre l’ouverture d’un SEL (service d’échange local). Organiser aussi des expositions — ou plutôt, les laisser venir d’elles-mêmes, parce que le local comporte une vitrine, et qu’on peut ainsi donner l’occasion aux gens de la vallée, d’exposer leurs œuvres : la première rassemblait les silhouettes d’autoportraits réalisés en cours d’art plastique par des lycéens.

Discuter, devant la vitrine. Discuter, lors des rencontres-débats. Discuter, lors des manifestations exceptionnelles. « Si l’on estime que les locaux de l’association Val Avenir sont un lieu de rencontre, de débat et d’échange citoyen dont les préoccupations sont la vie de la cité, alors oui, nous sommes une association politique au sens propre du terme », affirme Pierre Kretz.

« Tout ceci n’est possible que parce que nous sommes un groupe de gens différents qui, à travers les activités de l’association, apprennent à mieux se connaître, s’estimer, travailler ensemble. Mais qui sommes nous, de manière un peu plus concrète ? Au bout d’un an, l’association réunit une bonne soixan¬taine de membres à jour de leurs cotisations. Il y a parmi eux des membres que l’on ne voit jamais et qui nous soutiennent de manière concrète, d’autres qui interviennent ponctuellement pour telle ou telle manifestation, d’autres qui ont fourni un travail considérable pour le réaménagement des locaux. Quelques uns n’ont jamais mis les pieds ici, mais trouvent que notre démarche est intéressante et souhaitent s’y associer à leur manière. Je considère pour ma part qu’ils ont tous leur place parmi nous.

Je sais que certains membres fondateurs déplorent que le « noyau dur » des militants n’a pratiquement pas bougé depuis le début, ce qui n’est pas faux. Mais il y a un autre niveau auquel il faut se placer à mon avis pour mesurer l’impact de Val Avenir, c’est celui de la sympathie que nous suscitons auprès d’une part grandissante de la population. » Extrait du Rapport moral de l’association, 10 décembre 2005

Chaque mois, l’association se réunit en conseil d’administration ouvert pour réfléchir à sa stratégie. « Le Conseil d’Administration est le cœur de Val Avenir. Et ce cœur fonctionne de manière vivante, décontractée, productive. » Les habitants viennent de plus en plus aux soirées, aux conférences, l’antenne de consultation juridique gratuite ne désemplit pas. La légitimité de l’association semble acquise, mais la méfiance veille. Les séquelles des longues souffrances sociales des années récentes sont profondes. Comment passer de ce travail patient de tissage de liens à une réflexion plus électorale ?

Janvier 2006 Les associations répondent d’ordinaire à des motifs et à des fins, qu’elles inscrivent dans leurs statuts et qui balisent leur parcours d’une année l’autre. À Val Avenir, il est plutôt question d’inventer une suite. « Nous avons fait Val Avenir pour savoir ce qu’il y avait dedans », précise son président. Démarche plus indécise, audacieuse, parce qu’elle oblige chaque fois à se demander si l’on continue, à décider du coup d’après et à changer sans se renier. Pour l’heure, la question qui se profile, se pose avec prudence, est celle d’un passage de l’engagement associatif à l’engagement citoyen, sur fond d’une activité qui est toujours à la recherche de pistes nouvelles. Y aller, ou pas ? L’échéance des municipales interroge et divise : parce que monter une liste aurait un sens, tant l’association est devenue un lieu où se réunissent des gens de toutes conditions, de tous âges, de tous avis, ce qui est somme toute la définition d’un forum politique. Parce qu’à l’inverse, plusieurs craignent ou refusent l’inscription dans un « camp » politique qu’impliquerait ce choix, convaincus que la démocratie ne peut se jouer qu’à l’extérieur des jeux de la représentation, et que chercher à « prendre la Mairie » reviendrait à se perdre. Se dire apolitique était autrefois un peu suspect — aujourd’hui, le soupçon s’exerce dans l’autre sens.

Autre raison, non la moindre, d’hésiter : s’engager dans une campagne électorale oblige à anticiper l’éventualité d’une victoire, ce qui supposerait d’y être prêt, sauf à voir les lendemains d’élection tourner à la catastrophe, comme c’est le cas pour tant de communes. Or ici, la catastrophe n’est pas permise : car c’est d’une catastrophe, et d’une élection, que l’association est née. Affaire à suivre.