politique et sensation / 7

sentir le théorique

Comment les théories pourraient-elles être autre chose qu’une fuite du sensible ? Notamment en politique, le théoricien, ce serait d’abord l’homme insensible : à la fois dogmatique (parce qu’il veut être un maître) et servile (parce qu’il a toujours un maître), brutal (puisqu’il veut être suivi) et lâche (« tremblant comme un philosophe », dit Voltaire), indifférent et obsessionnel, abstrait et englué dans les mots, trop rigide (puisque tout ce qui contredit la théorie doit être nié) et trop souple (puisque la théorie peut tout expliquer). Anaïs Nin souffre tout au long de son Journal de ces théories politiques qui dressent « le mur le plus infranchissable » entre elle et ceux qu’elle peut aimer. Elle écrit ceci en mai 1947 : « James Baldwin écrit son premier livre. Il est sympathique. Le mur qui nous sépare ici, c’est surtout son obsession de la politique. Cette obsession de la politique est peut-être, pour moi, le mur le plus infranchissable. [...] Ils sont abstraits et théoriques. Ils se nourrissent des nouvelles quotidiennes qu’il faut réinterpréter. C’est une forme de pensée insoutenable d’étroitesse et de rigidité. [...] Ma quête de vérités qui transcendent une pensée aussi cloisonnée paraît suspecte. C’est comme si je refusais de faire la guerre, me déclarait pacifiste, et que je fusse frappée d’ostracisme. »

Comment ne pas l’entendre d’instinct ? Les théories ont trop longtemps ravagé toute sensibilité politique, toute politique à hauteur d’hommes, traversés de visages réels et de destins singuliers. Et pourtant, en quoi pourrait consister une telle « sensibilité politique » en dehors de toute théorie ? Qu’y a-t-il encore de commun à sentir une fois qu’on a renoncé à éprouver une unité supérieure qui envelopperait toutes nos expériences particulières et soutiendrait à la fois l’espérance de leur partage quand elles sont vivifiantes et l’espérance de leur libre dépassement quand elles sont mortifères ? Theoria signifie en grec contemplation : contemplation du Bien, contemplation de l’Un, contemplation de la Vérité. Au sens plus actuel, théorie signifie système explicatif général. Mais ce sens actuel ne vaut rien, tant qu’il ne s’appuie pas sur le premier : « expliquer » au sens propre renvoie au déploiement réel de l’idée, de la cause ou du principe dans ses effets les plus lointains et les plus minuscules. Parler de « théorie » en vérité renvoie donc d’abord à une certaine sorte d’expérience sensible, à tout le contraire d’une construction abstraite et froide. Simplement il s’agit là d’une sensibilité d’un autre ordre, qui n’est pas emprise dans le particulier et l’accidentel mais qui, suivant les mots même d’Anaïs Nin, visent « des vérités qui transcendent toute pensée cloisonnée ». En son sens originel, toute théorie véritable vise ainsi un partage universel depuis une expérience singulière qui est bien une expérience : une vision et un partage, la réception d’une Idée qui nous tombe dessus involontairement et qui nous oblige ensuite à la transmettre aux autres indéterminés. Expérience de l’Idée ou de l’explication jusque-là étrangère et qui soudain emporte et soudain meut, expérience de l’autre avec qui l’on avait jusque-là rien à partager, expérience de l’autre dans sa pure altérité : double ouverture radicale de la sensibilité politique, c’est-à-dire de la sensibilité au commun et non plus au spécifique, de la sensibilité à l’abstrait, aux variations abstraites de l’Idée, et non plus à un pseudo-concret qui au contraire cloisonne dans le familier et rend insensible. Il n’est pas question ici d’idéalisme ou d’idéologie : il est question d’expérience de la pensée, de théorie au sens propre.

Un tel ciment théorique de la sensibilité politique peut se décrire par au moins quatre propriétés. D’abord, il s’agit d’une sensibilité profondément démocratique. C’est sa passion théorique qui oblige le très aristocratique Platon à décrire, dans le Ménon, comment le petit esclave parvient de lui-même (ou presque) à retrouver les principes de la duplication du carré : une théorie ne peut prétendre à la vérité que si elle est, au moins en droit, expérimentable par tous. Ensuite, il s’agit d’une sensibilité qui est aussi corporelle. La « grande politique » sera d’abord une politique qui ne méprisera plus le corps et ses instincts, qui fera au contraire du corps la source de l’âme, dit Nietzsche. Ensuite encore, il s’agit d’une sensibilité profondément bavarde et disputante qui ravage toutes les autorités. Buñuel décrit très drôlement dans La Voie lactée la puissance de tels ravages : la sensibilité théologique bavarde est la ruine du religieux ; les religions meurent d’être théorisées et disputées par le commun. Enfin, il s’agit effectivement d’une sensibilité à l’abstrait qui lave tout ce qu’il y a de profondément puant dans la sensibilité aux personnes concrètes. Marx la restitue magnifiquement dans la seconde partie de la Question juive, après l’abjecte et antisémite première partie : la beauté de l’homme indéterminé, sans particularités, sans qualités est une beauté d’abord sensible qui transcende toute détestation privée.

Après un tel panégyrique, toutefois, comment encore comprendre d’où provient ce « mur infranchissable » décrit par Anaïs Nin et dont on a tous un jour ou l’autre fait l’expérience quel que soit le côté du mur où l’on se situait ? Peut-être justement de cet oubli, commun aux deux parties, que la théorie est primordialement une affaire d’expérience et de sensibilité, de communauté bavarde et indéterminée, et non de pratique silencieuse, et non de division en camps, et non de détermination qui est toujours négation. Croire, et des deux côtés, que la vraie théorie devrait être d’abord praxis et non sensibilité, d’abord transformation du monde et non interprétation indéfinie, c’est peut-être seulement cela qui fait de la théorie une ruine du sensible et des âmes sensibles des ostracisés de la politique.