Vacarme 34 / manières

l’art et les fins de l’écologie de la « Terre en danger » au droit à la survie

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L’intervention artistique dans le champ écologique vise moins désormais à donner figure au globe, qu’à désorienter une référence devenue trop consensuelle à l’environnement. Face à des gouvernants tentés de jouer les droits de la terre contre ceux qui la peuplent, l’enjeu est d’inventer, au ras du sensible, une géo-politique.

des finalités de l’écologie

En octobre 2004, lors de la réunion annuelle de l’Environmental Grantwriters Association, paraît un rapport intitulé « The Death of Environmentalism : Global Warming Politics in a Post-Environmental World » (« La mort de l’environnementalisme : la politique du réchauffement planétaire dans un monde post-environnemental ») [1]. Fondé sur des interviews de dizaines de dirigeants d’organisations écologistes américaines ainsi que sur l’équivalent de plusieurs années d’enquêtes d’opinion publique, ce rapport affirme que l’écologie a cessé d’être un mouvement social viable en Amérique : il est désormais perçu comme un groupe de pression parmi d’autres, défendant ses intérêts particuliers à Washington D.C. Selon le rapport, les écologistes ne recourent plus qu’au langage de la science et ne proposent plus rien d’autre que des solutions techniques. Le principal grief du rapport réside dans ce que les auteurs appellent la « sclérose littérale » des écologistes, c’est-à-dire leur façon de poser « l’environnement » comme une « chose » déterminée qui doit être représentée, protégée et défendue en tant que telle par des experts, plutôt que comme le lieu de médiation d’un réseau de forces sociales, politiques, économiques et naturelles qui concerneraient tous les citoyens. Les ambitions de l’écologie — ses finalités, ses buts — se voient ainsi tronquées par l’absence de questionnement sur le sens et les limites de son objet : « Si vous voulez que les gens agissent contre le réchauffement climatique, dit un professionnel de l’écologie cité dans le rapport, vous devez les convaincre qu’il faut agir sur le réchauffement climatique et pas sur un vague but ultérieur. » C’est ainsi qu’en se focalisant sur les émissions de dioxines de carbone comme unique « cause » du réchauffement climatique, on occulte le problème de la gestion fondamentalement à court terme et non pérenne de l’énergie intimement liée au pouvoir des entreprises et des gouvernements. En d’autres termes, si une question comme le réchauffement climatique n’est pas inscrite dans un terrain de luttes ouvertes et plurielles, elle ne mobilisera pas un public décidé à demander des comptes au complexe énergético-industriel. Reprenant Gramsci, les auteurs du rapport jugent qu’une « vision stratégique » de ce type serait, tout autant qu’une démonstration scientifique, une question de cœur et d’esprit — « les écologistes doivent s’inspirer du monde créatif de la construction des mythes [...] afin de comprendre ce que nous sommes et ce qu’il nous faut être. » L’écologie, projet dont le souci est la pérennité, ne sera pas durable tant qu’elle ne s’intéressera pas à l’imagination et à l’identification, ainsi qu’à leurs moyens esthético-culturels. Un tel intérêt impliquerait pour l’art la possibilité d’un rôle significatif en relation avec les finalités de l’écologie, par quoi j’entends un déplacement et une réarticulation simultanés de « l’environnement », terrain de lutte hégémonique. Cependant, une question demeure : dans quelle mesure l’art doit-il être réduit à un instrument de construction de mythes permettant d’établir « ce que nous sommes et ce qu’il nous faut être » ? L’art peut-il se fixer de tels buts tout en se souciant des limites de ce « nous » qu’il aiderait à « comprendre » ?

Cette question conserve toute son importance au regard de l’impératif esthético-culturel invoqué, de nos jours, par certains. Citons Bill McKibben, éco-critique de premier plan : « Cette image célèbre de la terre vue de l’espace qu’Apollo nous a transmise à la fin des années 60 — ce n’est déjà plus le monde dans lequel nous vivons ; il y a maintenant la fonte des pôles, la montée des océans. Les satellites et les instruments scientifiques nous permettent d’enregistrer ce qui est en train de se passer, mais pouvons-nous l’enregistrer dans notre imagination, le plus sensible de tous nos outils ? » [2]

la Terre en danger

Comme le suggère McKibben, le mouvement écologique est encore hanté, dans les buts qu’il se fixe, par l’image de la terre photographiée depuis Apollo, et décrite par l’astronaute William Anders comme « une boule de sapin de Noël fragile, bleue-verte, que nous devrions manipuler avec beaucoup de soin ». Cette image de la fragilité est tout naturellement devenue l’icône du mouvement Earth Day, qui s’est donné pour mandat la survie de la planète dans son existence biophysique nue, avant et au-delà de toute frontière nationale. Image forte et totale de la maison commune de l’humanité (oikos), elle vient s’ajouter à la pléthore de diagrammes écologiques apparus à la même période, qui décrivent le « déséquilibre » menaçant ce que l’équipe Limits to Growth appelle le « modèle mondial » de la circulation en boucle des ressources et de la population [3]. Elle a suscité de nombreux échos enthousiastes dans le champ artistique, notamment de la part de Gyorgy Kepes qui, dans un essai intitulé « Art and Ecological Consciousness » (1972), formule l’impératif suivant : « Une homéostasie écologique à échelle mondiale est maintenant nécessaire à notre survie. L’imagination créative, la sensibilité artistique font partie des outils de base, autorégulés et collectifs, qui nous aideront tous à comprendre et rejeter ce qui est toxique pour découvrir ce qui est important dans notre vie. » [4] Kepes cite de manière explicite l’image évoquée par Anders de la « boule de sapin de Noël fragile » et juge nécessaire une nouvelle « conscience écologique », tentant ainsi une synthèse entre connaissance scientifique et identification esthétique, dans le but de redonner à un monde de plus en plus malade et désorienté des structures organiques.

À quelques exceptions près, sur les vingt dernières années, l’art soi-disant « écologique » est demeuré à l’intérieur du champ dépolitisé et organiciste délimité par des personnalités telles Kepes, qui ont surtout abordé les questions d’architecture paysagiste, de pollution des systèmes écologiques non humains, et de phénoménologie de la nature. Certains artistes ont accompli des gestes symboliques spectaculaires à l’attention des médias, comme Joseph Beuys avec ses 3 000 arbres plantés pour l’exposition Documenta 3 en 1983, ou encore Buster Simpson et son lâcher de pilules géantes d’antiacide au-dessus de rivières polluées. Dans cette veine, l’œuvre conçue par Christo pour la couverture du numéro spécial du magazine Time en 1989, sur laquelle la « personnalité de l’année » est remplacée par la « planète de l’année », représente sans doute le point culminant en matière de volontarisme écologique à grande échelle. Au lieu d’un visage humain, la couverture montre un globe biophysique surdimensionné enveloppé dans du plastique, attaché tant bien que mal avec des cordes, et accompagné de la légende « Endangered Earth ».

Cette figure anthropomorphisée d’un globe vivant, quelque part entre suffocation et sauvetage, reprend presque mot à mot le rapport Bruntdland de la commission des Nations unies pour l’environnement et le développement, best-seller en 1987 sous le titre Our Common Future. L’introduction de ce rapport, intitulée « From One Earth to One World », commence ainsi :

« Au milieu du XXe siècle, nous avons pour la première fois vu notre planète depuis l’espace... [Nous sommes] en mesure d’envisager et d’étudier la planète comme un organisme dont la santé dépend de celle des parties qui la composent, et capables de réconcilier les activités humaines avec les lois naturelles, tout en prospérant. Au cours de ce processus, nos héritages culturels et spirituels viendront renforcer nos intérêts économiques et nos impératifs de survie [5]. »

Évoquant la perspective de l’astronaute-dieu et les outils de diagnostic dont dispose l’écologie, les auteurs de Our Common Future sont les premiers à avoir formalisé le principe de « développement durable », selon lequel on doit « s’efforcer de satisfaire les besoins et les aspirations du présent sans compromettre les chances de satisfaire à ceux des générations futures. » Écartant toute idée d’un développement irrégulier au cours de l’histoire, ils avancent le postulat d’une dialectique essentielle de « l’homme et de la biosphère » qui se déploierait au fil du temps, voyant dans le monde un objet de ce que Wolfgang Sachs appelle « la gestion écocratique », qui aurait pour mandat indéfectible « la survie de la planète » [6].

En 1992, le Sommet de la Terre, dans la lignée du rapport Bruntdland, élève officiellement la notion de « développement durable » au rang d’idéal devant guider l’économie mondiale de l’après-guerre froide, et s’efforce d’inclure dans l’élaboration d’accords internationaux les organisations non gouvernementales (ONG) en tant que voix légitime de la « société civile ». Si les ONG prennent en effet une part visible et inédite au fonctionnement interne du sommet, nombreuses sont celles qui en profitent pour aller au-delà du rôle qu’elles étaient censées jouer. Une coalition d’organisations des pays du Nord et du Sud, la première de son genre, organise un contre-sommet indépendant, posant de la sorte les fondations de ce qui serait plus tard connu sous le nom de Global Justice Movement. Ces organisations dénoncent alors le fait que le Sommet de la Terre n’a pas abordé la question du déséquilibre mondial du pouvoir entre les pays du G7 et le monde post-colonial, qu’il considère la pauvreté et la surpopulation (plutôt que les modèles de production et de consommation des pays du Nord) comme les causes premières de la dégradation de l’environnement, et estime que les activités des entreprises et leur croissance sont le mécanisme fondamental du bien-être mondial et doivent, pour cette raison, être soutenues. Ainsi, au lieu de se contenter d’un rôle de consultants au sein d’un processus politique international, ces ONG revendiquent un espace indépendant depuis lequel elles demanderaient des comptes aux acteurs gouvernementaux et économiques, tout en mettant en question les fondements des notions d’« environnement » et de « durabilité » précisément invoquées par ces derniers pour justifier leurs actions.

Ce déplacement de fonctions et de fondements est alors mis en scène à travers une intervention organisée par Greenpeace à l’attention des médias, au cours de laquelle des militants lâchent au-dessus du Pain de sucre de Rio une immense bannière représentant la célèbre icône du globe évoquée par Our Common Future, à ceci près que ce dernier est tourné de manière à donner plus de place à l’hémisphère sud et arbore en anglais ainsi qu’en portugais le mot « vendu ». Cette intervention, prolongement des tactiques audacieuses utilisées par Greenpeace pour « témoigner », rompt de cette manière avec la standardisation iconique de la Terre, faisant de celle-ci un espace d’antagonisme tout en la maintenant comme échelle indispensable à l’imagination et à l’action.

De façon schématique, on peut voir dans l’apparition de cette bannière le signe d’un nouvel horizon de l’« art écologique » pour les dix années à venir — au lieu de remettre l’humanité en contact avec les lois naturelles et les schémas organiques, l’impératif artistique serait maintenant de s’attaquer de toutes les manières possibles aux mouvements de déplacement et de réarticulation de l’écologie dans la perspective de l’aspiration générale aux droits démocratiques et à la justice sociale.

esthétique post-Rio

L’ambition de cet essai n’est pas de passer en revue toutes les pratiques artistiques apparues après le sommet de Rio. Nous nous contenterons de dire que le but de beaucoup d’entre elles est de participer aux réseaux de contre-publicité écologiste qui ont proliféré au cours des dix dernières années. Il faut voir l’ « artiste » non pas comme le visionnaire exceptionnellement doué de Kepes, mais plutôt comme une identité provisoire parmi de nombreux autres participants esthétiques, concepteurs multimédias, journalistes, photographes, vidéographes, consultants spécialistes des relations médias, membres de mouvements non spécialisés, célébrités ayant épousé la cause, et même cascadeurs professionnels. Ces pratiques esthétiques ne se contentent pas d’introduire de nouveaux éléments dans une sphère publique transparente. Elles ont la capacité de déranger la configuration du social lui-même, c’est-à-dire la distribution des « rôles » fonctionnels avec lesquels les différents agents sont censés s’identifier. Une fois que l’on envisage la participation esthétique comme une affaire de subjectivation politique et d’articulation du dissensus, il reste alors à examiner plusieurs questions liées entre elles. Comment ces pratiques variées conçoivent-elles et abordent-elles leur public, et l’objet des attentes de celui-ci ? Comment désignent-elles, ou non, leur « ennemi » ? Pourquoi telles figures discursives et symboliques sont-elles mobilisées dans un certain contexte, et pas dans un autre ? Comment définir le contexte d’une pratique, d’un point de vue géographique et médiatique ? Comment ces pratiques concilient-elles la spécificité des sites avec des revendications générales ? Dans quels espaces et circuits de distribution ces pratiques s’insèrent-elles ? Quelles relations entretiennent-elles avec les connaissances spécialisées et les formes techniques de représentation (statistiques, graphiques, cartes, plans, images satellitaires, etc.) ? Dans quelle mesure s’intègrent-elles à des organisations et des mouvements précis, et quelle responsabilité cette intégration implique-t-elle sur le plan médiatique ? Enfin, quels critères appliquer pour évaluer l’« efficacité » de ces pratiques ?

Si l’on voulait passer en revue les modes d’intervention esthético-politique ayant des visées écologiques, plusieurs opérations récentes retiendraient notre attention. Ainsi, la campagne dowethics.com des Yes Men, simulant un aveu public de l’entreprise responsable de la catastrophe de Bhopal et de ses suites, se distingue par sa manière exemplaire de détourner l’identité de marque de l’entreprise à des niveaux médiatiques variés [7]. Un autre exemple est celui de l’association des paysans de l’Etat de Karnataka (the Karnataka State Farmers’ Association) et de son opération « Cremate Monsanto ». Là où les Yes Men exposaient Dow devant les médias internationaux et demandaient implicitement des comptes à l’entreprise elle-même, les paysans indiens adressent leurs revendications à l’Etat indien, lequel, incité à libéraliser le commerce, a laissé les entreprises biotechnologiques mondiales s’emparer d’une partie des ressources alimentaires du pays, ainsi qu’à un réseau mondial émergent de mouvements paysans confrontés aux mêmes situations [8]. La demande implicite de ce geste de purification symbolique (la crémation), c’est que non seulement Monsanto réponde de ses pratiques, mais également qu’il soit mis dans l’incapacité totale d’opérer dans le pays. Enfin, en avril 2005, détournant l’attention accordée par les médias internationaux à la Journée de la Terre, des centaines de membres de l’Inuit Circumpolar Conference (ICC) se servent de leurs corps pour dessiner sur la glace de l’île de Baffin une figure iconique inuit, accompagnée des mots « Arctic Warning ». Leurs corps, photographiés d’en haut, matérialisent la répartition inégale de la vulnérabilité au processus de réchauffement climatique, rompant par là même avec l’idée de menace planétaire générique exprimée dans les discours écologistes dominants. Inscrit en anglais et en inuit, cet avertissement, s’adressant au public putatif de la Journée de la Terre, ainsi qu’aux mouvements défendant les droits des Inuits, revendique une justice climatique [9]. Par cette expression, il faut entendre l’extension à l’espace atmosphérique commun du principe éthico-politique de justice écologique, c’est-à-dire le droit de demander des comptes aux entreprises et aux gouvernements pour les choix politiques non durables qui affectent de manière disproportionnée l’environnement naturel et artificiel des personnes marginalisées. Citons comme exemples la dangerosité du lieu de travail, le rejet de matières toxiques, les mines à ciel ouvert, les tests militaires, la déforestation, la construction de barrages, la fonte des glaces polaires, l’absence d’entretien des infrastructures urbaines et l’impréparation face aux situations d’urgence (les deux derniers exemples sont tout particulièrement pertinents dans le cas des inondations de la Nouvelle-Orléans, désastre politico-écologique provoqué par le risque météorologique que représentait l’ouragan Katrina) [10].

le projet Landmark : environnementalité et droit à la survie

Intéressons-nous maintenant à un autre ensemble de pratiques, celles qui, s’inscrivant dans les discours et les institutions artistiques, utilisent avec habileté les ressources financières, la visibilité publique et la relative liberté intellectuelle qui y sont parfois offertes pour lancer des initiatives politico-esthétiques hétérodoxes. Dans cette veine, Landmark est un projet expérimental de recherche et de design conçu par Allora et Calzadilla, qui aborde la question de la justice écologique aux marges de la société américaine. À travers ce projet, les artistes s’intéressent à ce qu’ils appellent la « géographie transitionnelle » de l’île de Vieques, au large du territoire américain de Puerto Rico, utilisée de 1941 à 2003 par la marine américaine et ses alliés de l’OTAN pour des essais militaires. Le titre du projet fonctionne à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il marque la référence aux traditions du paysagisme et du mouvement Land Art, qui se caractérisent par leur souci d’une vision et d’une expérience du monde naturel. Ensuite, il renvoie à la pratique du « landmarking », c’est-à-dire le fait de sélectionner (« marquer ») un site qui sera ainsi protégé et offert à l’appréciation du public. Dans le contexte de Vieques, ces termes familiers se retrouvent confrontés à une topographie profondément marquée d’impacts de bombes et à un écosystème contaminé, dont la transmission, la définition et l’utilisation font l’objet d’une contestation politico-écologique. Le projet est animé des questions suivantes : « Comment un site se distingue-t-il d’un autre par la façon dont il est « marqué » ? Qui décide de ce qui vaut le coup d’être protégé et de ce qui devrait être détruit ? Quelles stratégies employer pour se réapproprier un site « marqué » ? Comment concilier éthique et politique de l’utilisation de la terre ? »

En 1999, Vieques acquiert une certaine visibilité mondiale, à la fois dans les médias alternatifs et dans les médias dominants, avec la mort d’un habitant de l’île, David Sanes, tué par une bombe tombée dans la zone civile. Tandis que les autorités militaires tentent de faire de la mort de David Sanes un cas malheureux d’erreur de tir, cette intrusion « accidentelle » de la violence dans le monde civil devient l’occasion de dénoncer une violence encore plus fondamentale qui affecte la constitution de l’île tout entière, et de réactiver des doléances et des revendications remontant à plusieurs générations. En 1941, en effet, les militaires, utilisant leur pouvoir de préemption, ont expulsé des milliers de paysans, d’ouvriers agricoles et de pêcheurs, récupérant ainsi 70% du territoire de l’île afin de construire des entrepôts de munitions et un terrain d’essai pour leurs bombes. À la suite de ces expropriations, les conditions de vie des habitants, déjà précaires, ont décliné, avec un chômage chronique, des taux de cancers élevés, la destruction de l’écosystème côtier et un déluge acoustique incessant provenant du champ de tir. Au milieu des années 70, ces conditions de vie deviennent le lieu d’expression de l’antagonisme populaire, principalement sous la forme d’un mouvement de pêcheurs s’opposant aux restrictions et bouleversements imposés dans les zones de pêche communes de l’île. Les pêcheurs utilisent alors un ensemble de tactiques de désobéissance civile visant à interrompre les opérations navales et à attirer l’attention internationale sur leurs doléances, et par extension, sur celles de la population tout entière. Lors d’une action spectaculaire, une flottille de bateaux de pêche lâche un immense filet composé de chaînes et de bouées sur le trajet d’un navire de guerre, dont l’hélice se retrouve ainsi hors d’état de fonctionner. Par ailleurs, des groupes de pêcheurs s’introduisent régulièrement dans le champ de tir, déclenchant ainsi le protocole de sécurité militaire et provoquant l’interruption temporaire des exercices de tir. Au début des années 80, les pêcheurs déposent une plainte contre la Navy auprès de la Cour fédérale américaine, tentant de la sorte d’inscrire les lois du pays dans le cadre d’un « droit à la vie » universel qui permettrait d’engager la responsabilité du gouvernement lui-même. Cependant, l’affaire est immédiatement reléguée au second plan quand le gouverneur de Puerto Rico incorpore la « cause » de Vieques dans sa campagne pour l’accession de l’île au statut d’Etat — campagne au cours de laquelle, ironiquement, il s’engage à autoriser la marine américaine à demeurer sur l’île avec, il est vrai, un petit pécule destiné au développement local.

Cette histoire d’expropriation, de résistance et de trahison détermine la manière dont les gens vont réagir à la mort de David Sanes. En effet, l’un des premiers gestes de protestation est de s’introduire dans le champ de tir afin de planter une croix blanche en son souvenir. C’est là le point de départ d’une campagne de désobéissance civile de plus grande envergure encore, qui se développe à mesure que des appels à la solidarité circulent dans les sphères électroniques contestataires de Puerto Rico, des États-Unis et de l’Amérique latine. Un campement entier, le « Peace and Justice Camp », érigé au pied de la clôture des installations navales, accueille des militants, des journalistes, et plus tard des personnalités politiques désireuses de canaliser le mouvement de Vieques pour toute une série de raisons électorales et législatives.

Le premier projet Landmark d’Allora et Calzadilla naît dans ce contexte de désobéissance civile, même s’il est aussi profondément influencé par les manifestations à Seattle, Prague, Québec et Gênes, qui ouvrent un champ entier de recherche et d’expérimentation ayant pour objets les coordonnées géographiques, les techniques corporelles, les conditions techno-médiatiques, les modes d’interpellation et les cadres légaux de l’activité militante. Le principe, énoncé par Naomi Klein, de « réappropriation des espaces communs » happés par les clôtures néolibérales est l’une des références majeures de ces discours émergents sur l’« esthétique et la contestation » [11]. Se rappropriant des espaces naturels et culturels, les gens déclarent : « Ceci est maintenant un espace public. » [12]

Le propos de Naomi Klein est en parfaite résonance avec le mouvement naissant de Vieques, pour qui réappropriation de l’espace et nouvelle marque symbolique de la mémoire historique sont inextricablement liées. C’est alors que commence le processus de collaboration de Landmark : les participants à la campagne de désobéissance civile sont invités par les artistes à exprimer leur protestation individuelle à travers un graphisme que ces derniers gravent sur des semelles en caoutchouc conçues pour pouvoir s’attacher à des chaussures normales. À chaque pas dans la zone interdite, ces prothèses pédestres laissent une empreinte signifiante dans le sable, qu’Allora et Calzadilla prennent ensuite en photo. En apparaissant dans la zone interdite, ces empreintes témoignent d’un refus généralisé non seulement des pratiques spécifiques de la Navyà Vieques, mais aussi de sa souveraineté, qui lui permet de marquer physiquement et de démarquer légalement l’espace de l’île — Fuera a la Marina : telle est la demande explicite et inconditionnelle exprimée par tous les opposants et adressée à la société civile. Pourtant, alors même que cette expression est gravée sur de nombreuses semelles, ces dernières, ajoutées les unes aux autres, ne permettent pas l’expression d’une volonté politique homogène. Ce que les photos montrent, au contraire, c’est une cacophonie d’inscriptions qui se superposent et s’effacent mutuellement, marquant toutes sortes de choses, depuis le nationalisme portoricain jusqu’à un appel à la protection des écosystèmes locaux, en passant par la mémoire du mouvement des pêcheurs et la demande de réparation adressée au gouvernement fédéral.

Après trois ans de désobéissance civile, de manifestations à San Juan et New York, de médiatisation accrue et enfin de pressions de la part de législateurs et de leaders des mouvements pour les droits civils, le Département de la Défense estime que la situation à Vieques coûte plus en termes de réussite des essais militaires qu’elle ne rapporte. La Navy quitte donc officiellement l’île en mai 2003, entraînant réjouissances et immense soulagement, et les terrains reviennent sous contrôle « public ». À la suite de cette spectaculaire et indéniable victoire, le nom « Vieques » commence à disparaître des médias dominants et des milieux contestataires ; le « Peace and Justice Camp » est démonté, les élus nationalistes rentrent dans leurs circonscriptions maintenant satisfaites, et les actions solidaires se tarissent. Cependant, pour les militants locaux et les habitants, c’est une victoire précaire — les terrains en question ont été transférés non pas à la municipalité de Vieques, où leur avenir pourrait être débattu de manière démocratique, mais au Département américain de l’Intérieur (U.S. Department of the Interior). Le paysage traumatisé est redéfini, pour devenir une réserve écologique protégée et gérée par le Fish and Wildlife Service. De la sorte, tout en prétendant rendre au site son équilibre naturel et le protéger pour les générations futures, le Département de l’Intérieur procède à une forme bien particulière de destruction et d’oblitération. En l’érigeant en site exclusivement « naturel », il efface la mémoire de ceux qui ont vécu et travaillé là avant d’être expulsés par la Navy. Ainsi, les descendants des expulsés — en fait la totalité de la population de Vieques — ne peuvent être reconnus comme détenteurs d’un droit légitime sur l’avenir des terrains. L’effacement de l’histoire permet au Département de l’Intérieur de présenter les habitants de Vieques comme une menace extérieure dont l’absence d’appréhension esthétique et écologique de la « biosphère » risque de mettre en péril le patrimoine naturel de l’île — ce qui n’est pas sans rappeler les discours dominants sur le développement, qui font de l’utilisation immodérée des ressources naturelles l’une des premières causes de la dégradation de l’environnement. L’ironie de la chose, c’est que le nouveau statut des terrains anciennement militaires et dorénavant déclarés « réserve » fournit un alibi permettant de ne pas se préoccuper de la contamination de l’air, de l’eau et du sol de l’île tout entière — risques qu’une clôture ne peut tout bonnement pas contenir.

Les militants se retrouvent donc confrontés à un organisme gouvernemental opérant de manière plus insidieuse que la Navy, laquelle, pendant la période de désobéissance civile, se prêtait idéalement à la construction d’un formidable récit à la David et Goliath. Au lieu de combattre une machine de guerre symboliquement puissante et déterminée à semer la mort et la destruction, la question porte maintenant sur la manière d’engager le combat intelligemment face à un nouveau régime d’« environnementalité » [13], dont la raison d’être est la protection et la gestion de la vie. En même temps qu’elle exige une décontamination complète des terrains par le gouvernement fédéral et leur restitution à la municipalité, la Coalition for the Rescue and Development of Vieques (la CRDV, l’ONG locale constituée à la suite de la campagne de désobéissance civile), doit alors lutter contre les risques et les possibilités de l’écotourisme, moteur de re-développement de l’île.

Tel est le point de départ d’un projet récent intitulé Under Discussion, geste improbable de ré-ingénierie qui combine collage surréaliste et conception constructiviste d’équipement : une table de conférence renversée à laquelle on a ajouté un moteur et une hélice pris sur un bateau de pêche du coin, est transformée ainsi en un véhicule hybride tout à la fois pratique et symbolique. Dans le cadre d’un processus de planification traditionnel, l’expression « s’asseoir à la table des négociations » renvoie à un espace idéal de résolution des conflits à travers un dialogue rationnel, avec différentes « parties prenantes » qui se mettent d’accord sur un ensemble de règles de base à partir desquelles elles négocieront. Pour autant, cet idéal ne rend pas compte des inégalités qui, dès le départ, parcourent l’espace de la table des négociations, comme la division hiérarchique entre expertise scientifique et connaissances écologiques locales. Under Discussion est un outil expérimental grâce auquel des contre-connaissances de ce type sont divulguées sous la forme d’un « tour guidé » des abords des zones interdites de l’île. Le pilote de la table-véhicule est le fils de l’un des participants au mouvement de désobéissance civile des années 70 marquant le début de l’opposition populaire à la marine américaine, ce qui signale l’héritage du mouvement des pêcheurs. Car on peut voir le véhicule comme un hommage au détournement de leur propre équipement par les pêcheurs : ceux-ci, en effet, lors de leurs confrontations avec l’armée, ont utilisé un assemblage de bateaux, de bouées et de filets pour paralyser de manière temporaire les navires de guerre américains au grand large. Évoquer ce souvenir à un moment où l’île est soumise à un processus d’environnementalisation officiel revient à revendiquer ce que Vandana Shiva appelle un droit à la survie. Pour elle, « il ne peut y avoir de démocratie planétaire si la survie de la planète est utilisée pour nier le droit à la survie de ceux qui sont pauvres et marginaux aujourd’hui parce que pèse sur eux le fardeau de siècles entiers d’assujettissement. » À travers cette expression, Vandana Shiva envisage la notion de survie comme quelque chose d’irréductible à la garantie pour une population donnée de jouir des conditions minimales d’existence biophysique. En effet, le droit à la survie n’est pas simplement un ensemble prédéterminé de « besoins » auxquels les institutions gouvernementales seraient obligées de pourvoir, mais également une revendication esthétique qui renvoie à ce que Jacques Rancière appelle le « partage du sensible » — les limites, dans une configuration donnée, du dicible, du visible, de l’audible et, serait-on tenté d’ajouter — du mémorable. Vandana Shiva sous-entend que le droit à la survie et la survie de la mémoire elle-même — « fardeau de siècles entiers d’assujettissement [14] » — sont inextricables. Ainsi, témoigner des traces d’injustices passées peut déstabiliser la distribution des positions et des fonctions dans le présent — y compris, par exemple, le traitement des habitants de l’île comme un simple ensemble de « parties prenantes » assises autour de la table d’un nouvel éco-consensus.

Under Discussion, mise en garde contre les récits linéaires qui voudraient qu’entre militantisme passionné et délibération paisible au sein d’institutions la transition se fasse sans heurt, n’a pas forcément pour but d’appeler au renouvellement de la campagne d’« actions directes », mais plutôt de signaler la survie de certaines logiques d’exclusion que seuls des moyens non gouvernementaux exceptionnels, voire absurdes, peuvent aborder. Mais le fait que la table ne soit pas tout bonnement détruite dans un geste de refus du « compromis » est significatif ; la table survit, mais uniquement dans la mesure où elle est modifiée et détournée de son but initial. Sur l’itinéraire pittoresque que prend le véhicule ?autour de l’île plane l’ombre aporétique de l’écotourisme, c’est-à-dire la nécessité de « développer » la toute première ressource de l’île, son « patrimoine naturel ». L’écotourisme peut-il être organisé d’une manière qui soit durable, non seulement pour les écosystèmes non humains, mais également en termes de démocratie redistributive ? Dans quelles conditions des capitaux privés peuvent-ils être investis dans la biodiversité de l’île, que l’immense majorité des habitants considèrent comme leur patrimoine commun ? Dans quelle mesure peut-on se servir de la Déclaration de Québec sur l’écotourisme (2002) comme instrument pour demander des comptes aux investisseurs et à l’Etat ? La pêche sera-t-elle reconnue comme un mode de subsistance respectueux de la biodiversité, ou bien les pêcheurs devront-ils recommencer à lutter pour avoir de nouveaux accès aux espaces maritimes communs ? Peut-on « protéger » le paysage et le considérer comme une ressource sans pour autant en faire un espace naturel non marquéet effacer ainsi les traces de dépossession qui y sont enfouies ?

vestiges

À la lumière de ces questions, les photos que nous évoquions au début de notre examen du projet Landmark — celles des empreintes sur le sable — se révèlent plus qu’une simple manière de témoigner d’un mouvement d’opposition. En tant que photographies, elles permettent aux traces d’un événement singulier de survivre, mais au prix d’une certaine dislocation et perte d’identité. Conservant et détruisant tout à la fois les preuves, elles exigent d’être lues tout en supprimant ce sur quoi la lisibilité se construit. Agents de survie et de suppression, ces photos sont une allégorie de la fin de l’écologie, c’est-à-dire, la perte de l’« environnement » — voire la perte de la « perte de l’environnement » —, raison d’être majeure qui garantirait identité et objectif à un mouvement soucieux de la survie de la planète. Mais les fins de l’écologie n’entraînent pas simplement une extinction. La survie survit en tant que finalité de l’écologie, mais seulement dans la mesure où elle cesse d’être simplement elle-même. Comme le suggérait Vandana Shiva, la survie n’est viable que quand elle est une question de droits, ce qui implique forcément que les vivants — les survivants — interpellent de manière dérangeante ceux dont, en un sens, ils dépendent en termes de reconnaissance, de réparation ou de redistribution. Il doit donc y avoir contamination constitutive de la vie par des forces qui se trouvent hors de son contrôle ; une vie inséparable de la situation de gouverné sans pour autant s’y réduire. Il ne s’agit pas là de capituler face à un réformisme cynique pour lequel les techniques de gouvernement seraient des données immuables, mais de dire que l’« art politique », s’il ne les marque pas ou n’est pas marqué par elles, ne peut survivre autrement que comme simple utopisme gestuel. Les photographies de Landmark témoignent de cette condition précaire, sans évoquer ni la relation dialectique homme-biosphère prônée par les Nations unies, ni l’éclat immédiat de l’« action directe » dont certains tenants de l’art radical sont friands dans les pays du Nord. Inscrits dans le sable au bord de la mer, ces vestiges figés du droit à la survie se donnent comme héritage incertain du passé et promesse illimitée aux générations futures : une « durabilité » sans garantie [15].

Traduit de l’anglais par Nathalie Cunnington

Notes

[1Disponible, ainsi que les réactions qu’il a inspirées, sur le site www.grist.org/ news/ maindish/2005/....

[2Voir « Imagine That : What the Warming World Needs Now is Art, Sweet Art », http://grist.org/comments/soapbox/2....

[3Voir Donella H. Meadows et al., The Limits to Growth, New York, Universe, 1972.

[4Voir « Art and Ecological Consciousness », Gyorgy Kepes (ed.), Arts of the Environment, New York, George Braziller, 1972, p. 15.

[5Voir World Commission on Environment and Development, Our Common Future, Oxford University Press, 1987, p. 1.

[6Voir Wolfgang Sachs, « Environment », dans Sachs (ed.), The Development Dictionary : A Guide to Knowledge as Power, London, Zed, 1992, p. 33.

[8Voir Maria Tomchick, « Cremating Monsanto », http://earthstate.org/03-15/Cremati....

[9L’ICC, représenté aux Nations unies, est le gouvernement transnational du peuple inuit. Pour sa déclaration à propos du « Changement climatique et des droits humains des Inuits », voir le site www.inuit.org.

[10Bien sûr, cette liste n’est pas exhaustive : elle ne le sera peut-être jamais — le concept de Justice Écologique, tout comme les mouvements de pauvres dont il émane, permet non seulement d’aborder des cas précis d’incapacité des instances gouvernementales à respecter les normes qu’elles professent, mais également d’inaugurer une dynamique de politisation démocratique potentiellement illimitée dans tous les domaines des relations sociales, en particulier ceux qui jusque-là étaient le champ de connaissances purement technoscientifiques.

[11Voir The Journal of Aesthetics and Protest, www.journalofaestheticsandprotest.org.

[12Voir « Reclaiming the Commons », New Left Review, May/June 2001 (82).

[13Le terme a été forgé par Timothy W. Luke, « Generating Green Governmentality », www.cddc.vt.edu/tim.

[14Voir Vandana Shiva, « The Greening of the Global Reach », dans Jeremy Brecher et al., Global Visions : Beyond the New World Order, Boston, South End, 1993, p. 60. Cette anthologie est un bon témoignage du ferment discursif transnational généré par le contre-sommet de Rio.

[15Vestige, du latin vestigium, empreintes de pas.