Vacarme 34 / desseins

les ONG islamiques sont-elles purement humanitaires ? réflexions sur une vraie fausse question

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Dans l’usage du qualificatif « humanitaire » se croisent de puissants effets de reconnaissance ou de stigmatisation. L’adopter signale, pour les ONG islamiques, une inflexion de la mobilisation militante ; le leur refuser s’inscrit, pour l’administration américaine, dans une stratégie d’exclusion.

« Faire le lien entre le travail de bienfaisance islamique et le terrorisme tient de la falsification et du mensonge. Pour la plupart des fondations qui ont été fermées jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu de preuve qu’elles étaient liées au terrorisme », affirme Hany el-Bana, directeur de l’organisation Islamic Relief Worlwide dans un entretien, en direct, sur la chaîne satellitaire Al-Jazeera. Intervenant le 26 janvier 2005 dans l’émission du programme Sans Frontières (bila hudud), le charismatique leader de cette organisation internationale considère que « depuis la fin de la guerre d’Afghanistan, il existe un nouveau courant international qui vise à affaiblir le travail de bienfaisance islamique. » Médecin d’origine égyptienne, installé au Royaume-Uni depuis les années 80 où il a fondé le « Secours Islamique », Hany el-Bana s’offusque que les accusations de liens avec le terrorisme soient utilisées contre les organisations caritatives islamiques.

Depuis les débuts de ma recherche sur les organisations caritatives islamiques, au printemps 1996, journalistes, fonctionnaires de l’ONU, diplomates et responsables d’ONG « occidentales » posent sans cesse la question : ces organisations sont-elles véritablement « humanitaires » ? Parallèlement, les responsables de différentes Muslim charities rencontrés à Londres, Khartoum, Sarajevo ou encore à Peshawar tiennent à réfuter les allégations selon lesquelles les objectifs de leurs activités pourraient être militants ou militaires, et partant, autres qu’humanitaires. L’accusation comme la défense semblent ainsi reconnaître qu’une action non partisane visant à répondre à des besoins est bien la conception légitime de l’humanitaire. C’est notamment la norme promue et diffusée par le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge dans un Code de Conduite adopté en 1994 : « La raison primordiale de nos interventions en cas de catastrophe est de soulager les souffrances des victimes les moins aptes à en supporter les conséquences. En fournissant une aide humanitaire, nous accomplissons un acte qui n’est ni partisan, ni politique, et qui ne doit en aucun cas être considéré comme tel. » [1]

Dans ce cadre, le caractère « humanitaire » des organisations caritatives islamiques est une vraie fausse question. Une vraie question si l’on s’intéresse au développement de ces organisations dans leur contexte historique et politique : les organisations caritatives islamiques ont été initialement vouées à des objectifs militants voire militaires, et certaines d’entre elles seulement ont opéré, souvent sous la pression des événements, une évolution vers une forme de reconnaissance « humanitaire » au sens contemporain du terme. Une fausse question, ou plutôt, une question partisane lorsque sa formulation appelle une réponse politique visant à stigmatiser certaines organisations : une forme de chasse aux organisations caritatives islamiques a débuté en effet bien avant les attaques du 11 septembre 2001 à New York et Washington, officiellement parce que ces organisations ne sont pas strictement « humanitaires », mais en pratique pour tenter de priver des groupes qualifiés de « terroristes » des soutiens dont ils bénéficient.

militantisme et combat : le caritatif au service de « causes islamiques »

Dans les années 80, la création d’organisations caritatives islamiques d’envergure internationale tient beaucoup de la prise de conscience d’une double nécessité, notamment au sein de mouvements islamistes tels que les Frères Musulmans. D’abord au souci de ne pas laisser les populations musulmanes dans le besoin, notamment sur le continent africain, aux seules mains d’organisations occidentales soupçonnées de lier aide et acculturation. Ainsi, l’Agence Islamique Africaine de Secours (IARA) naît a Khartoum en 1981 comme un outil de la Da’wa Islamiya (« appel islamique »), une importante organisation fondée pour diffuser l’islam auprès des populations musulmanes et non musulmanes. Dans une brochure de la Da’wa Islamiya éditée en 1985, l’IARA est considérée comme « la première organisation de secours de ce genre sur le continent africain au milieu d’un nombre impressionnant d’agences étrangères et évangélisatrices ». On reconnaît à cette agence la capacité d’avoir « ancré, en un temps limité, les solides fondements du travail islamique dans ce nouveau domaine de da’wa par le biais de la compétence [...] dans l’accomplissement des services de secours ». [2]

C’est un objectif similaire qui pousse à la création, au Koweït, de l’Organisation Internationale Islamique de Bienfaisance, suite à une initiative du Cheikh Yusuf al-Qaradawi. Cet Égyptien proche des Frères Musulmans en exil au Qatar et soucieux de mobiliser des fonds pour contrer les projets missionnaires chrétiens et évangélistes, lance alors un appel : « Versez un dollar et sauvez un musulman ! »Auteur de nombreuses publications telles que Le problème de la pauvreté et la façon dont le résout l’islam, le Cheikh Qaradawi a joué un rôle majeur dans l’investissement du secteur caritatif. Selon une biographie qui lui est consacrée en 2001, il accorde une« importance particulière au travail social et de bienfaisance », reprochant aux mouvements de « renouveau islamique » d’avoir trop investi dans l’activité politique, la parole plutôt que l’action. Selon lui, l’appel à l’islam pour redonner aux musulmans leur foi et leur identité doit se faire « sous couvert de services sociaux », par la construction d’écoles ou d’hôpitaux [3]. À l’origine, pour les organisations caritatives du type de celles fondées à Khartoum ou au Koweït, l’activité de secours est donc très explicitement conçue au service de la prédication, de la da’wa.

La seconde nécessité, elle, associe la multiplication des organisations caritatives islamiques à une entreprise plus vaste : la lutte pour la défense de la communauté des musulmans, l’umma, partout où les musulmans sont persécutés. Après l’invasion soviétique de l’Afghanistan, en 1979, les mouvements islamistes comme les Frères Musulmans trouvent des soutiens publics et privés : responsables politiques et autorités religieuses se rejoignent sur la nécessité de soutenir le jihad (y compris dans son acception de lutte armée) en Afghanistan ; les États-Unis, soucieux de contenir la menace soviétique, tolèrent voire encouragent via l’Arabie Saoudite la mobilisation islamiste et le soutien à une guérilla afghane contre l’Union Soviétique.

Au coeur de ces mobilisations, on retrouve la voix du Cheikh al-Qaradawi : « Le jihad est une obligation (fard’ein [4]) pour les experts militaires et médicaux ou tous ceux qui maîtrisent une spécialité dont ont besoin les mujahidin [5]. Ils doivent aider les mujahidin dans les domaines de leurs compétences et de leurs capacités. » Cet appel paraît en avril 1985 dans la revue Al-Jihad [6]. C’est la publication de l’organisation fondée en octobre 1984 à Peshawar par le Jordanien d’origine palestinienne Abdallah Azzam : le Bureau des services au combattants (maktab al-khedemat li-l-mujahidin) assure la logistique et la formation pour les volontaires qui viennent rejoindre le combat. Initialement, l’organisation bénéficie d’un financement du Saoudien Oussama Ben Laden. En mars 1986, un différend entre Azzam et Ben Laden conduit ce dernier à retirer son soutien au Bureau des Services, avant de fonder sa propre structure, Al-Qa’ida (« La base »).

Conformément à la vision du Cheikh al-Qaradawi, les activités de prédication et de secours sont complémentaires de l’activité militaire. La North Western Frontier Province au Pakistan voit arriver différents types d’« Arab NGOs ». Certaines ont un rôle d’idéologisation des réfugiés, tous combattants potentiels pour une guerre où la différenciation entre civil et militaire se dissipe. La rhétorique de la « solidarité islamique », aux accents unitaires, cache en réalité une compétition entre les projets des différentes organisations qui veulent avoir une influence dans la gestion de la crise afghane : l’Organisation de l’Appel Islamique (organisation koweïtienne proche des Frères Musulmans, qui travaille, dans un premier temps, par le biais d’une ONG d’origine canadienne : Human Concern International) rivalise par exemple avec l’Organisation pour le Renouveau de la Tradition Islamique (organisation également koweïtienne, mais salafiste). On retrouve également l’Agence Islamique de Secours (soudanaise), l’Organisation Internationale Islamique de Secours (saoudienne) ou encore Muslim Aid (fondée en Grande-Bretagne par Yusuf Islam, nom de conversion de la pop star Cat Stevens).

La plupart de ces organisations se retrouvent dans le Conseil de Coordination Islamique créé en 1986 à Peshawar. Dans un document de 1996 faisant un bilan des activités des organisations islamiques, l’aide aux orphelins est présentée comme « un projet purement islamique qui consiste à se substituer au mujahid dans sa maison et son entourage, et faire fonction de courroie de transmission pour la veuve et le pauvre (miskin) dans la voie de Dieu » [7]. Dans la prise en charge, aide matérielle et travail idéologique sont combinés pour assurer l’éducation d’une nouvelle génération dans un univers combattant. Aucun doute, donc, sur la dimension partisane, voire combattante, des organisations caritatives islamiques qui opèrent au Pakistan dans les années quatre-vingt.

Il serait pourtant erroné de croire que, pour leur part, les organisations occidentales faisaient preuve de neutralité. On a pu observer une« politisation » de l’activité des ONG : les quelques 265 qui sont intervenues en Afghanistan, de l’Armée du Salut à Catholic Relief Services en passant par Save the Children et Médecins Sans Frontières, se retrouvent de fait du côté des opposants à l’Union Soviétique. Ceci au profit de l’autre protagoniste de cette guerre à distance entre les deux blocs, les États-Unis. L’administration américaine, surtout à partir de 1986, emploie tous les moyens pour soutenir les « combat-tants de la liberté » (freedom fighters), désignation américaine des combattants du jihad. À côté du soutien militaire, l’aide humanitaire joue un rôle considérable. Les États-Unis deviennent ainsi la principale source de financement pour les projets de secours aux réfugiés afghans dans les années 1980. L’agence USAID met en place unProgramme d’Assistance Humanitaire Transfrontière. Les deux pôles de l’action humanitaire, « islamique » et « occidental », se trouvent de fait tous deux engagés dans la lutte contre l’ennemi soviétique.

les Muslim charities passées au crible de la norme « humanitaire »

Au tournant des années 90, les organisations caritatives islamiques sont directement touchées par les changements sur la scène internationale : après la chute de l’Union Soviétique et l’arrivée au pouvoir des mujahidin à Kaboul, les États-Unis n’ont objectivement plus besoin de s’appuyer sur les mouvements islamistes ; au contraire, le Département d’État s’inquiète désormais ouvertement du risque de déstabilisation que ces mouvements peuvent représenter pour des États comme l’Égypte ou l’Algérie. Washington est également constamment mis en alerte par les autorités israéliennes, qui considèrent comme « terroristes » toutes les activités militaires menées non plus seulement par l’Organisation de Libération de la Palestine, mais par le Hezbollah au Liban et par le Hamas à partir des territoires occupés de Palestine.

Une série d’événements vient alors contraindre certaines organisations caritatives islamiques à revoir leur stratégie : dans le nouvel environnement international, toute relation avec des activités militantes ou militaires comporte un risque de répression. À cet égard, l’attentat du 26 février 1993 contre le World Trade Center à New York marque un tournant : un « arabe Afghan » figure parmi les suspects [8]. L’événement a des répercussions au Pakistan : les employés des « ONG arabes » sont arrêtés par dizaines, et plusieurs organisations, dont Muslim Aid, doivent fermer leurs bureaux. Les autorités égyptiennes font depuis 1992 pression sur les autorités pakistanaises pour contrôler l’activité des ressortissants égyptiens, anciens combattants ou employés d’organisations islamiques ? : au Caire, le premier procès des « vétérans de l’Afghanistan » s’ouvre devant la Haute Cour Militaire, qui prononce des peines de mort par contumace [9]. Après l’attentat contre l’ambassade d’Égypte au Pakistan, le 19 novembre 1995, le ministre pakistanais de l’Intérieur accuse ouvertement le directeur régional de Human Concern International, un Canadien d’origine égyptienne, d’avoir utilisé une partie des fonds de l’organisation pour un camp d’entraînement du groupe armé égyptien Al-Jihad dans la vallée de Khost en Afghanistan. De leur côté, les autorités israéliennes accusent désormais ouvertement certaines organisations caritatives de soutenir les activités de l’aile armée du mouvement islamiste palestinien, le Hamas. Après l’attentat qui, à la fin février 1996, fait vingt-cinq morts en Israël, le gouvernement israélien avance qu’une partie des fonds collectés en Grande-Bretagne par le Hamas pour ses activités sociales en Palestine (éducation, santé) est utilisée pour financer ses activités militaires [10].

Dans ce climat de pression croissante, certaines organisations caritatives prennent publiquement leurs distances avec les activités militantes ou militaires. Ainsi, en réponse aux allégations israéliennes, le directeur exécutif de Muslim Aid à Londres réagit en rappelant que « l’acte de charité est une obligation dans notre religion » pour ensuite insister sur le fait que « nous avons toujours fait attention à prendre nos distances par rapport à la situation politique en Palestine. » De son côté, Fadi Itani, directeur d’Islamic Relief-UK (branche nationale de Islamic Relief Worlwide) estime que ces accusations ne sont pas nouvelles, mais qu’elles sont « fausses et non justifiées ». L’argent collecté vient répondre, partiellement, aux énormes besoins en Palestine, et, dit-il, « nous donnons l’argent pour des écoles et des hôpitaux. » Quelques mois plus tard, des accusations similaires visent l’Organisation Internationale Islamique de Secours de Jeddah, accusée de soutenir les activités du Hamas et de permettre le financement de « ses unités de commandos-suicide ». Attaques similaires donc, et mêmes démentis des responsables saoudiens [11].

La pression des États n’explique pas à elle seule le tournant « humanitaire » de certaines organisations. S’y ajoute souvent une dimension stratégique : se présenter comme organisation « humanitaire » permet de diversifier les soutiens financiers et symboliques. L’Islamic (African) Relief Agency (IARA-ISRA) a été pionnière dans la recherche de soutiens internationaux, et cela s’explique largement par la trajectoire du fondateur de l’organisation. Médecin de formation, Abdallah Suleyman al-’Awad a été pendant de nombreuses années en poste à l’antenne régionale de l’Organisation Mondiale de la Santé (EMRO) en Égypte. Cette position lui a permis d’intégrer la culture d’une organisation internationale et de comprendre tout l’intérêt pour son organisation de tisser des contacts sur la scène internationale. Préférant le « dialogue de terrain » au « dialogue intellectuel entre islam et christianisme », Abdallah Suleyman al-’Awad cherche dès les années 80 à travailler avec des organisations chrétiennes ou occidentales suivant un principe simple : « Vous, comme chrétiens, vous voulez aider les pauvres comme nous, comme musulmans, voulons aider les pauvres. » [12] Après avoir obtenu le statut de membre consultatif au Conseil Économique et Social des Nations unies, ?l’organisation travaille avec des agences de l’ONU comme le Haut Commissariat aux Réfugiés ou l’UNICEF.

C’est du côté d’Islamic Relief Worldwide que l’on trouve la forme la plus poussée de reconnaissance internationale. Déjà à la fin de l’année 1992, alors que la guerre en Bosnie-Herzégovine devient la cause d’une nouvelle mobilisation « humanitaire », Islamic Relief Worlwide participe avec des ONG britanniques chrétiennes ou sécularisées telles que Oxfam et Save the Children, à la campagne de collecte de fonds lancée par le quotidien londonien The Independent [13] : cette initiative permet à l’organisation islamique de souligner, pour lever les soupçons, que l’aide est distribuée aux populations sans aucune discrimination, soit aux musulmans comme aux Serbes et aux Croates. Et le quotidien britannique de présenter Islamic Relief comme une organisation qui travaille pour « les démunis de toute race et de toute religion » [14]. Cette organisation de secours islamique met ainsi en avant la portée universelle et non partisane de son action.

Ce faisant, et à de nombreuses autres occasions, Islamic Relief a pu accroître son capital de reconnaissance comme organisation humanitaire. Suite aux attentats du 11 septembre 2001 et au cours des opérations militaires contre l’Afghanistan menées par les États-Unis au nom de la « coalition internationale contre le terrorisme », Islamic Relief joue à nouveau pleinement la carte humanitaire. Ainsi, après que les bombardiers américains ont détruit un dépôt géré par le Comité International de la Croix-Rouge au centre de Kaboul, Islamic Relief signe le 17 octobre 2001 avec Oxfam Intenational, Christian Aid, CAFOD, Tear Fund et Action Aid un communiqué appelant les États-Unis à suspendre les frappes militaires afin que les convois humanitaires puissent atteindre les populations bénéficiaires [15]. Peu après, le 1er novembre 2001, l’ONG est « honorée de recevoir son excellence le Prince de Galles » venu, à sa demande précise-t-on, visiter les locaux de Islamic Relief-UK à Londres, et qui loue « l’excellent travail effectué par Islamic Relief pour soulager la souffrance terrible des réfugiés afghans &#187 ; [16]. Enfin, Islamic Relief fait partie, avec notamment Muslim Aid et Mercy International, des quelques organisations islamiques qui ont accordé leur soutien au Code de Conduite adopté en 1994 à l’initiative du mouvement de la Croix Rouge et du Croissant Rouge, s’engageant ainsi pour un « acte qui n’est ni partisan, ni politique ».

Sous la contrainte ou par calcul stratégique, certaines organisations caritatives ont donc adopté dans leur communication externe la norme contemporaine de « l’humanitaire ». Le passage ne s’est évidemment pas opéré sans difficulté : en renonçant officiellement aux activités de da’wa ou de jihad, ces organisations ont essuyé la critique de mouvements islamistes qui considéraient leur transformation « humanitaire » comme une trahison des « causes islamiques », en particulier de la Palestine. Les organisations caritatives converties aux critères de l’humanitarisme occidental ne perdent pourtant pas de vue la légitimité islamique de leur action. Invité en octobre 2005 sur la chaîne satellitaire Al-Jazeera pour parler de l’utilisation de la zakat(don obligatoire) pendant le mois de Ramadan, Yusuf al-Qaradawi affirme que dépenser la zakat pour combattre l’illettrisme et la pauvreté, c’est participer « à la lutte dans le chemin d’Allah »,et d’ajouter : s’il existait un « commandement islamique unifié », il serait possible de collecter la zakat à la fin du mois de Ramadan en quantité suffisante pour qu’une partie soit utilisée dans les cas de catastrophes naturelles, comme le tremblement de terre au Pakistan, et d’autres pour des causes comme la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem [17]. Le message a une double portée : d’un côté, le Cheikh Qaradawi approuve la légitimité islamique de l’action contre la pauvreté ; de l’autre, il évoque avec la force du symbole de la mosquée Al-Aqsa l’importance d’un soutien continu à la cause pales-tinienne. Pour certains, l’action sociale continue donc de faire partie intégrante de l’action partisane.

soutiens à la « résistance » ou au « terrorisme » ?

En août 2005, il y a déjà plus de cinq ans que la « fête de la résistance et de la libération » a célébré le retrait de l’Armée du Sud Liban des territoires libanais occupés depuis 1982. Le visiteur qui s’aventure au poste frontière Fatma entre le Liban et Israël est accueilli par des chants militaires à la gloire de la « résistance islamique » contre « l’ennemi sioniste » [18]. Ici, on ne parle pas d’Israël mais des « territoires occupés ». Les forts décibels viennent d’une grande tente tenue par l’Association de Soutien à la Résistance Islamique (hiat da’m al-muqawama al-islamiya). On y trouve de tout : des cassettes audio, vidéo et DVD retraçant le combat du Hezbollah (littéralement « parti de Dieu ») ; des T-shirts au portrait du Cheikh Nasrallah ; des casquettes et châles marqués du symbole du mouvement, avec une calligraphie de « Hizb Allah » formant un bras tendu tenant une mitraillette. Sur le parking comme à l’intérieur du stand, de petites urnes recueillent les dons.

Pour celui qui tient le stand de l’association, la résistance doit continuer puisque les terres des fermes de Shaba au pied du mont Dov restent sous occupation israélienne. Il répond à mes questions de manière très ouverte : sur un carnet à souches, il note si le donateur souhaite financer la résistance armée, aider les familles de « martyrs » ou « les pauvres ». Un peu plus au Nord, à l’entrée du site antique de Baalbek, le visiteur peut choisir entre deux circuits : visiter les temples de Jupiter et de Vénus ou faire le tour du « musée de la résistance nationale » composé de deux salles au pied de la muraille. Ici, l’atmosphère est similaire : projection vidéo retraçant des opérations militaires avec zoom sur les victimes ennemies tombant sous le feu du Hezbollah ; exposition d’effets personnels (montres, lunettes, passeports...) de « martyrs » ainsi que de matériel militaire saisi à l’« ennemi ». À l’accueil, on m’explique que tous les fonds recueillis par l’Association de Soutien à la Résistance Islamique vont au profit de la résistance armée, sauf si un donateur spécifie une autre utilisation. Dans ce monde de la « résistance », tous les moyens sont mis au service de la cause.

Le décalage est frappant entre les formes locales de soutien au Hezbollah et sa stigmatisation sur la scène internationale. Le boutiquier de Fatima Gate ne manie pas les armes : il vend des souvenirs, mais se considère comme militant : « je suis un résistant », me dit-il en toute simplicité. Il est conscient pourtant que son organisation, le Hezbollah, figure depuis des années sur la liste des « organisations terroristes » du Département d’État américain [19]. Le Mouvement de la Résistance Islamique palestinien (Hamas) est également considéré comme « terroriste », et l’Union Européenne a accepté en 2003 de l’ajouter à sa propre liste d’organisations « terroristes » [20].

Cette classification se veut stratégique et opérationnelle : bien avant les attaques du 11 septembre 2001 et de manière accentuée depuis, les États-Unis ont lancé une campagne visant à couper les soutiens financiers aux organisations considérées comme « terroristes ». Dès le 24 septembre 2001, lors d’une conférence de presse annonçant le gel des avoirs de quelque vingt-sept organisations, y compris des organisations caritatives, le président George W. Bush s’insurge : « Juste pour vous dire combien ces terroristes sont insidieux : ils utilisent des organisations non gouvernementales bien présentables comme façade pour leurs activités. » [21] La ligne est tracée pour la politique du Département d’État. Quelques années plus tard, le ton n’a guère changé. Lors d’une audition devant le Sénat américain en juillet 2005, Anthony Wayne, sous-secrétaire aux Affaires Économiques souligne l’importance des efforts internationaux pour « faire en sorte que des organisations charitables ou non lucratives ne soient pas abusées par ceux qui ont des intentions malicieuses ». Lors de la même séance, Stuart Levey, sous-secrétaire du Bureau du Terrorisme et du Renseignement Financier au Trésor, reconnaît que dans les « territoires palestiniens », on continue à faire face au « problème d’organisations charitables abusées pour soutenir le terrorisme » faisant référence spécifiquement aux groupes tels que le Hamas et le Jihad Islamique qui ont, selon lui, « infiltré le secteur caritatif dans les territoires et ont corrompu les organisations de secours dont on a tant besoin » [22].

Dès septembre 2001, un expert de l’administration américaine affirmait avec conviction : « Ils font un peu de travail humanitaire légitime et collectent beaucoup de fonds pour du matériel et des armes. » [23] Les responsables d’organisations caritatives soupçonnées de soutenir le Hamas ou autres groupes qualifiés de « terroristes » sont l’objet de mesures policières et de procédures en justice. Ce fut le cas de l’organisation américaine Holy Land Foundation for Relief and Development [24]. L’administration américaine a également fait pression sur le Royaume-Uni pour mettre fin aux activités d’Interpal : la Charity Commission britannique a ainsi gelé les fonds de cette organisation, avant toutefois de lever cette mesure le 24 septembre 2003 faute de preuve concernant les accusations de soutien au Hamas [25].

La logique qui semble sous-tendre la politique de l’administration américaine est problématique à plus d’un niveau. Partant du postulat contestable que les activités du Hamas ne sont pas légitimes parce que « terroristes » (postulat non consensuel on l’a vu, ce qui est « terrorisme » inacceptable pour les uns reste « résistance » légitime pour d’autres), toute activité humanitaire liée au Hamas est par conséquent marquée du sceau de l’illégitimité. Par ailleurs, les affirmations de responsables américains concernant l’abus des organisations caritatives dans des « intentions malicieuses » sont très largement erronées lorsque l’on sait que le Hamas est influent justement parce qu’il a été capable de répondre aux besoins sociaux en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Enfin, l’utilisation des activités caritatives à des fins politiques ne semble pas être l’apanage des mouvements islamistes. Le 15 novembre 2001, dans un discours prononcé au début du mois de Ramadan, George ?W. Bush parle de « l’islam que nous connaissons » comme d’une foi qui « enseigne la valeur et l’importance de la charité, de la compassion et de la paix ».Citant le Coran [26], le Président se félicite que « les Américains se [soient] maintenant tournés vers des actions charitables en envoyant des secours au peuple afghan qui a souffert pendant tant d’années. L’Amérique est fière de jouer un rôle leader dans les efforts humanitaires en Afghanistan » [27]. Les États-Unis viennent alors de déployer leur armada militaire en Afghanistan pour faire tomber le régime des Taliban accusé d’héberger Oussama Ben Laden et un certain nombre de mouvements islamistes, dont des groupes armés et des organisations caritatives. Ces déclarations peuvent aider à décoder les intentions de l’administration américaine : affaiblir les organisations islamiques soutenant des causes contraires aux intérêts des États-Unis ou de leurs alliés, mais invoquer les principes de la charité islamique pour mobiliser des « efforts humanitaires » lorsque ceux-ci servent des objectifs militaires légitimes aux yeux de la grande puissance. La même chose se produit aujourd’hui en Irak. Dans une allocution prononcée en octobre 2005, le président Bush rappelait que son objectif est « de vaincre les terroristes et leurs alliés au coeur de leur pouvoir. Ainsi nous allons vaincre l’ennemi en Irak. » Le « plan militaire [...] zone par zone, ville par ville » permet de « se débarrasser des forces ennemies », et « dans ces zones, nous travaillons à améliorer de manière tangible la vie des citoyens irakiens » [28]. Les chars et les missiles sont suivis de convois d’aide pour gagner le soutien de la population, et un travail de persuasion se mène sur ce terrain où « les graines de la liberté n’ont été plantées que récemment » : la puissance américaine donne ainsi l’exemple dans l’articulation du combat, de l’aide et du militantisme, d’une confusion qu’elle condamne lorsqu’il s’agit des organisations islamiques. Des charités islamiques « purement humanitaires » ? Vraie fausse question, ou plutôt question piège, dans un univers où l’humanitaire d’État a plus que jamais pris une dimension partisane et politique.

Notes

[1Code de conduite pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et pour les ONGs lors des opérations de secours en cas de catastrophes.Voir www.icrc.org.

[2Da’wa Islamiya, Dalil, Khartoum, 1985, p. 21.

[3Al-Cheikh Youssef al-Qaradawi, Shakhsiya al-’am al-islamiya. 1421-2000, Le Caire, Maktaba Wahba, 2001, p. 27.

[4Obligation pour tout musulman, la notion de fard‘ein est différente du fard kefaya, obligation prise en charge par la communauté.

[5Le mujahid (pl. mujahidin) est celui qui se met au service du jihad.

[6Entretien avec le Cheikh Youssef al-Qardawi, Al-Jihad, n°5, 21 avril 1985, p. 20-22 (en arabe).

[7Islamic Coordination Council, Al-ta’ssis w-l-injazat (Fondements et réalisations),1985-1995, Pakistan, juillet 1996, p. 47.

[8The News, 10 février 1995.

[9Al-Hayat, 1er décembre 1992.

[10Daily Telegraph, 2 mars 1996.

[11AFP, 30 juin 1996.

[12Entretiens avec Abdallah Suleyman al-’Awad, alors chairman de IARA-ISRA, Khartoum, 1er et 5 mai 1996.

[13Relief News. The Newsletter of Islamic Relief Worldwide, printemps 1994, n°5.

[14The Independent, 8 décembre 1992.

[15Le président des États-Unis, à l’instar de du Premier ministre britannique, répond à ces appels sur le registre, qui atteint les sommets du paradoxe, de l’action militaire comme condition de l’action humanitaire : « Nous continuerons nos opérations militaires, déclare George W. Bush depuis Shanghai, de manière à ne pas compromettre les approvisionnements alimentaires d’urgence » (sic), AFP, 19 octobre 2001.

[16Voir http://www.islamic-relief.com (consulté le 2 janvier 2002).

[17Interview du Cheikh Yusuf al-Qaradawi, Al-Jazeera, 16 octobre 2005.

[18Informations recueillies par l’auteur lors d’un séjour au Liban en août 2005.

[19Foreign Terrorist Organization Designations Table, Office of the Coordinator for Counterterrorism, Washington, DC, 30 décembre 2004.

[20Voir Council of the European Union press release after the 2581st Council Meeting General Affairs and External Relations, 17 mai 2004. http://ue.eu.int/uedocs/cmsUpload/G...

[21Voir www.whitehouse.gov/news/releases/20.... Le texte du Executive Order on Terrorist Financing est disponible sur www.whitehouse.gov/news/releases/20...

[22Federal Document Clearing House Congressional Testimony, 13 juillet 2005.

[23Wall Street Journal, 26 septembre 2001.

[24BBC News, 28 juillet 2004.

[25BBC News Online, 15 octobre 2003.

[26George W. Bush cite le verset 177 de la Sourate 2 : « La piété (al-bir) ne consiste pas à tourner votre face vers l’Orient ou vers l’Occident. La piété réside dans la croyance en Dieu. »

[27Message du président George W. Bush du 15 novembre 2001 pour le Ramadan, www.whitehouse.gov/news/releases/20...

[28Le président Bush parlant devant le National Endowment for Democracy, 6 octobre 2005. www.washingtonpost.com/wp-srv/polit...