Vacarme 12 / chroniques

Nana Frasina

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Il y était une fois, dans les très lointaines terres où le soleil se lève, un pays qui s’appelait Moldavie, et dans ce pays il y avait un village de paysans qui était nommé Popeshti, et dans ce village de Popeshti il y avait une maisonnette peinte en bleu, et dans la maisonnette habitait une vieille dame qui s’appelait Frasina, mais que tout le monde là-bas appelait Nana, ce qui veut dire "marraine" dans la langue des Moldaves de là-bas.

Nana Frasina commençait tôt sa journée : à quatre heures déjà elle était debout, et s’affairait dans la maison, à la lueur des bougies. Il y avait toujours des choses à faire : balayer, couper le bois, donner à manger aux poules. Vers six heures on passait le courant électrique, pour une demi-heure environ. Il fallait alors bien en profiter. Après, une fois l’électricité repartie ailleurs, Nana Frasina allait dans les champs. Elle cultivait tout ce qu’il fallait : maïs, pommes de terre, tomates, courgettes et cornichons, avec quoi on ferait des conserves, qu’on consommerait en hiver. À la saison du tabac, il était fréquent qu’elle reste debout, à ramasser les feuilles et à les ranger pour le séchage, jusqu’à deux heures du matin. Il y avait, en effet, toujours des choses à faire, dans la maison de Nana Frasina. Pour ne pas parler des événements exceptionnels, comme la fois où sa petite fille, la fille de sa fille, qui n’avait que deux mois, avait été malade d’une maladie mystérieuse, qui l’empêchait de manger et l’avait rendue toute noire et sèche — un petit bout d’os et de peau.

On l’avait amenée à l’hôpital de Zguritza, et on n’avait rien su faire ; on l’avait amenée alors à Kishinev, la capitale, et là aussi on n’avait rien su faire. Le médecin avait quand même prescrit des médicaments, mais avait aussi conseillé de reprendre l’enfant et de la présenter à une de ces vieilles femmes qui connaissent les sortilèges, et on avait alors repris l’enfant, pour la ramener à la maison. Sur le chemin du retour, Nana Frasina et sa fille s’étaient arrêtées chez une paysanne, pour se reposer, et celle-ci leur avait donné une bougie et une boîte d’allumettes, parce qu’il était important qu’au moment de mourir, l’enfant ait une bougie allumée dans ses mains. On alla voir la guérisseuse et on fit aussi les injections prescrites par le médecin.

Ce fut la nuit. La fille de Nana et son mari s’endormirent ; Nana Frasina prit l’enfant dans ses bras et réussit à lui faire avaler du lait. Petit Puglialeur, et le matin il était guéri, grâce aux injections ou à la guérisseuse, on ne saura jamais.

C’était une période très difficile. Mais on pouvait encore recevoir de l’État un morceau de terre pour y construire une maison. Nana Frasina avait décidé de quitter le village de Bolboci, qui est à dix kilomètres de Popeshti, pour venir vivre près de sa fille. Elle travaillait encore pour le kolkhoz, à ce moment-là, et, après avoir fait son quota de travail, chaque jour elle passait plusieurs heures à pétrir avec les pieds la glaive et la paille, pour en faire les briques avec lesquelles elle aurait édifié la nouvelle maison. Nana avait été une jeune fille très forte, qui pouvait soulever et transporter des sacs de semences de cent kilos. À l’âge de douze ans elle finissait sa part de travail et allait chez le chef de brigade en redemander : « Je n’étais jamais rassasiée de travail. », dit-elle.

Est-ce que, malgré toutes ces difficultés, la vie était meilleure, en ces temps-là ? Je ne sais pas. Certes, il y avait le quota à donner au kolkhoz, en échange duquel on était payé pour une part en argent et pour une part en nature, avec du maïs ou du blé. C’est comme cela que j’avais pu mettre sous le matelas, à l’époque, quelques milliers de roubles de côté ; et puis, avec les changements, il y a eu la denominatjia : on a enlevé trois zéros à l’argent, et 10.000 roubles sont devenus du jour au lendemain 10 leis ; c’est comme si j’avais eu 18.000 dollars, et que d’un jour à l’autre il ne m’en restait plus que 18, et c’est tout.

Aussi, avant je pouvais aller au magasin, et si je n’avais pas de pain, je pouvais en prendre à crédit ; il me connaissaient, ils savaient que je l’aurais payé le lendemain ou un autre jour. Maintenant c’est fini, il n’y a plus de magasin d’État ; ce n’est pas grave, maintenant je n’achète plus rien. Je fais moi-même le pain pour toute la famille, pour moi et ma fille et son mari qui n’est pas très travailleur ; je prépare le pain une fois par semaine, le soir je fais le mélange avec dix kilos de farine et je le laisse reposer dans un grand baquet ; le matin, quand ils rallument l’électricité, je pétris jusqu’à ce que la pâte fasse un bruit de ventouse, alors c’est bon, j’en fais des boules, je fais une croix dessus avec le couteau, et je les mets au four ; et on en a pour la semaine et même pour les visiteurs et les voisins et les invités, s’il en vient.

J’ai été chez Nana Frasina, et j’ai vu qu’il en vient, des visiteurs et des voisins et des invités. Souvent, l’après-midi, les femmes du village se réunissent, tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre ; quand quelqu’un a besoin d’aide pour faire un tapis, chacune vient avec son fuseau, on lui donne la laine et on bavarde et on chante des chansons qu’on connaît déjà. On appelle ça une clacã. Cela peut durer toute une après-midi et une soirée entière. J’y ai vu Nana Frasina chanter toute seule une litanie de deuil, où il était question d’une femme devenue vieille et dont plus personne n’avait besoin. J’ai alors compris le sens qu’elle donne à sa vie.

Si on lui demande si elle a jamais eu un jour de vacances, elle répond qu’elle ne sait pas et demande : « C’est quoi, la vacance ? » Avant il y a eu ses enfants, qu’elle a envoyés à l’école, et quelqu’un devait bien s’occuper d’eux et de la maison. Puis le fils a fait l’école de soudeur, et après il est allé à l’armée soviétique, et heureusement en est revenu, et puis il s’est marié, et sa fille aussi, et ils ont fait des enfants, dont il faut bien s’occuper, et tout ça ne laisse pas beaucoup de temps. Si on lui demande pourquoi elle ne s’est jamais remariée, Nana Frasina répond que c’est comme ça ; il y a bien eu des veufs avec enfants qui voulaient d’elle, mais elle sait ce que c’est, d’avoir une belle-mère et pas une mère, et n’en voulut pas ; puis il y a eu des hommes auxquels elle plaisait, mais qui ne lui plaisaient pas ; puis, des hommes qui lui plaisaient mais auxquels elle ne plaisait pas, et c’est comme ça, voilà.

Au moment des changements, il a fallu changer aussi : Nana Frasina « s’est regardée autour », et a vu que ceux qui avaient du tabac arrivaient à s’en sortir, et elle s’est mise à cultiver du tabac, ce qui lui rapporte de l’argent liquide. En plus, elle reçoit sa pension de retraitée avec une année de retard. Il faut donc trouver des solutions. Elle « s’est regardée autour », et a vu qu’il lui fallait des brebis blanches, pour avoir de la laine blanche pour faire des tapis qu’elle pourrait revendre. Elle s’est renseignée, et a su qu’en Ukraine on pouvait trouver des brebis blanches, elle est allée chez le directeur du kolkhoz, pour lui demander le camion, et le directeur a dit : « Oui, d’accord, mais pour aller où ? » ; « Ne te soucie pas. », elle lui a dit. Mais, en fait, elle ne savait pas très bien où elle devait aller, ni si c’était vraiment loin, elle avait toujours vécu entre Popeshti et Bolboci. Et elle est partie et elle a acheté des brebis, et elle a revendu celles dont elle n’avait pas besoin, mais, là-bas, elle avait vu qu’il y avait des chevaux aussi et elle s’était dit : « Si on avait un cheval, on pourrait aussi avoir un char pour transporter le tabac et le bois. », et elle a redemandé le camion au directeur du kolkhoz. Et elle lui a dit : « Ne te soucie pas, on va juste au village d’à côté. », et ils sont repartis en Ukraine, avec son beau-fils, le bon à rien, et ils ont ramené un cheval, et puis il a fallu construire un char, chercher les pièces, une roue par-ci, une roue par-là, trouver le soudeur pour tout assembler et arrimer le char, pour que le cheval le tire, et qu’on puisse transporter les feuilles de tabac et toutes les autres choses.

Il y était une fois, dans les lointaines plaines de l’ouest, un village comme il y en a tant, et une maisonnette comme il y en a tant, et une vieille dame comme il y en a tant. Elle s’appelait Nana Frasina.

Ce récit est inspiré du projet cinématographique de Pavel Braïla : Performing life, en cours de réalisation.

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Publiée dans Vacarme 12, , pp. 98-100.