le ciel est beau comme la couverture d’un roman de Thomas Pynchon

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J’empruntais des livres à la bibliothèque municipale de la place du Louvre ; un jour j’en ai acheté un ; un jour j’ai eu une bibliothèque.

Certaines étagères sont pleines d’enthousiasme : l’étagère des F avec Faulkner, Fitzgerald, Flaubert, Fleisser ; l’étagère des H avec Handke, Hemingway, Homère, Hrabal ; l’étagère des K avec Kafka, Kis, Kawabata.

Qu’est-ce que la bibliothèque d’une écrivain ?

J’ai des disques ; je n’ai pas une discothèque.

Tout Rilke est dans la bibliothèque de poésie : poèmes, correspondance, récit, etc. Un seul roman écrit par Roland Barthes aurait-il déplacé son œuvre de la bibliothèque des essais littéraires vers la bibliothèque des romans ?

Mes livres mesurent cent mètres de long ou de haut.

Enthousiasmer veut dire : donner envie d’écrire.

J’ai lu la plupart des livres de ma bibliothèque ; je n’ai pas lu certains livres de ma bibliothèque.

J’ai lu un seul livre de certains écrivains ; je n’ai lu tous les livres d’aucun écrivain.

C’est l’atelier où je travaille à lire. Ces livres sont mes abécédaires, mes manuels d’apprentissage, mes outils, mes grammaires, mes matériaux.

Esthétique de la résistance, roman est aussi un traité d’esthétique ; Hegel ou la vie en rose, roman est-il aussi un essai philosophique ?

La lecture d’un roman est un roman.

C’est l’atelier des bienveillances. De leurs quatrièmes de couverture, de leurs sommaires, de leurs dédicaces, de leurs exergues, de leurs notes, de leurs bibliographies, de leurs titres courants, de leurs italiques et leurs majuscules, les pages font de leur mieux pour me venir en aide. Quand je ne suis décidément pas à la hauteur elles redoublent de mots, patiences ou impatiences, selon.

Je garde les deux éditions de poche de L’Odyssée, pour les deux préfaces : de Médéric Dufour et Jeanne Raison ; de Paul Claudel.

Routes sans lieu et Voyages sans cartes ont été écrits par le même écrivain, c’est linguistiquement logique, est-ce aussi un cas de logique littéraire ?

L’édition Librairie Plon 1993 de Monsieur Ouine n’a pas repris la préface d’Albert Béguin de 1946 ; les photocopies en sont glissées près de Mal vu mal dit.

Des peintures de C. j’ai choisi La Folle et le Batelier plutôt que Les Bundren, leurs regards faulknériens m’auraient intimidée d’écrire.

J’ai relu Ulysse à Dublin.

Je n’ai pas lu Kafka à Prague.

J’ai lu Tarjei Vesaas à Stavanger.

Je n’ai pas lu les Lettres persanes en 1721.

Ils sont mon arbre généalogique, mon acte de naissance, mon livret de famille, ma carte d’identité, mon passeport ; ils sont mon curriculum vitae ; ils sont mes visas ; mes agendas ; tous mes papiers.

J’ai commencé à comprendre pourquoi j’aimais lire des romans quand j’ai commencé à écrire un : la réalité a cessé de fuir, interpellée par la narration elle m’a fait un signe, pas encore d’intelligence mais de reconnaissance.

J’ai acheté Vita Nuova de Dante Alighieri, éditions Rizzoli, Milan, 1984, à Capri, afin de résister à l’abjection touristique. (« Rien n’est plus dissimulé que la prose de la vie », Kundera.)

Le Centre national du livre a établi des listes de Grandes Lacunes. Écrits en langue d’oïl, en arménien occidental, en créole à base française, en picard, en chinois, en corse, en finnois, s’ils rencontrent un éditeur leurs traductions prendront place sur nos étagères.

Les livres que j’ai écrits se trouvent dans l’atelier où je travaille à écrire. Il ne m’appartient pas de les faire entrer dans une bibliothèque.

La difficulté de mes déménagements ce sont les livres et le piano ; ce pourquoi je ne vis pas à l’hôtel. J’ai compris la place qu’ils occupaient dans le premier appartement que j’ai loué seule ; avant, où étaient-ils ? Je ne sais pas ; pour le piano je sais. Ici les romans profitent du soleil levant ; à Belleville ils profitaient du soleil couchant. J’ouvre les cartons dans cet ordre : romans ; poésie ; essais littéraires ; esthétique ; musique ; philosophie ; théâtre ; ethnologie ; romans policiers ; divers. Entre deux déménagements je n’ai quelquefois pas eu le temps d’ouvrir certains cartons. Les premiers jours je m’attends que le mur des romans s’écroule d’un seul bloc, comme un seul volume. Je m’assois devant et je guette les gauchissements, les craquements. Le mur écroulé, surgiront du fracas les bibliothèques des écrivains de ma bibliothèque.

Des réponses manquent ou sont incomplètes mais ce soir le ciel est beau comme la couverture d’un roman de Thomas Pynchon.